Sénégal-BP : une convergence d’intérêts pour faire tomber le Président ?

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Réélu le 24 février dernier avec 58 % des voix, Macky Sall a prêté serment le 2 avril dernier. L’état de grâce aura été de courte durée.

Par François Lamontagne*

Avec son documentaire « Un scandale à dix milliards de dollars », la BBC a suscité l’émoi au Sénégal. Le reportage fait état d’une supposée fraude dans un contrat d’exploitation d’hydrocarbures au large du pays. Le scandale a pris des proportions inattendues avec la mise en cause du frère du Président Macky Sall dans l’attribution de ces marchés pétroliers à l’homme d’affaires australo-roumain Franck Timis. Ce dernier a par la suite cédé ses droits au géant British Petroleum (BP) contre une promesse de rémunération exorbitante. Selon la BBC, l’opération aurait été réalisée avec le blanc-seing du frère du président, Aliou Sall. Cette affaire est toutefois portée par des acteurs politiques et médiatiques qui ont tous un intérêt personnel à ce qu’elle fasse la Une et embarrasse le Président Macky Sall. Explications. 

L’affaire commence en 2012, lorsque Macky Sall confirme la décision de son prédécesseur, Abdoulaye Wade, d’attribuer l’exploitation de deux champs pétroliers et gaziers à la société Timis Corporation du magnat du pétrole Frank Timis. Ce contrat a été conclu alors même que ce dernier ne bénéficiait d’aucune expérience dans le secteur – et que la concurrence était rude pour obtenir les gisements en mer.

Mais elle prend une nouvelle dimension avec la conclusion d’un contrat très généreux signé par la société BP pour récupérer les droits d’exploitation de ces gisements. La compagnie pétrolière est en effet soupçonnée d’avoir versé 250 millions de dollars à Timis Corporation et promis des versements de redevances sur 40 ans à Franck Timis, pour la coquette somme de 9 à 12 milliards de dollars, en échange des droits d’exploitation des blocs pétroliers Cayar Profond et Saint-Louis Profond.

BP assure aujourd’hui que son investissement apportera des « avantages substantiels » au Sénégal et qu’elle a procédé à un contrôle « approfondi et adéquat » en termes de « conformité éthique et de lutte contre la corruption ». Un examen qui, pour certains, n’est pas en mesure d’apporter des garanties suffisantes pour prouver qu’aucun fait de corruption n’a eu lieu dans ces transactions. En particulier parce que le frère du Président aurait touché une commission par le biais d’une de ses sociétés.

Une tentative de déstabilisation ? 

A l’annonce de la nouvelle, Macky Sall s’est empressé de saisir la justice pour faire toute la lumière sur ces allégations. « Nous savons que là où il y a du pétrole, certains vont tenter de déstabiliser le pays […] Le gouvernement va poursuivre cette affaire », a réagi le Président Sall. « Je tiens à ce que la vérité soit rétablie », a-t-il expliqué, avant de promettre : « S’il faut sanctionner, nous allons sanctionner. Toutefois, nous n’accepterons pas de fausses accusations ».

Dans le même temps, le gouvernement sénégalais a dénoncé un « reportage manifestement tendancieux ponctué de graves et fausses allégations sur la gouvernance des ressources pétrolières du Sénégal ». En effet, depuis quelques jours, des voix se font entendre pour remettre en cause les allégations du média britannique. « La BBC avance, sans aucun fondement, le chiffre surréaliste de 10 milliards de dollars que l’Etat sénégalais aurait perdus dans une transaction entre deux compagnies privées ».

« Ce chiffre est purement imaginaire. Il ne correspond à aucune réalité économique et financière du projet, encore moins à une quelconque perte de revenus futurs pour l’Etat du Sénégal » a rectifié la porte-parole du gouvernement Ndèye Tické Ndiaye Diop. Cette dernière a rappelé que Macky Sall avait  précisément fait de la lutte contre la corruption le symbole de son mandat, avec, notamment, la création du très actif Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC).

En outre, lors d’une interview pour le site d’information Sene.news, Frank Timis explique qu’il a rencontré Aliou Sall « au début de l’année 2010 en Chine, où il était chef du bureau économique de l’ambassade du Sénégal » à Pékin – soit deux ans avant l’élection de Macky Sall. « Je ne savais pas que son frère était (alors) opposant », notait-il alors. « Je ne connaissais pas Macky et je ne savais pas non plus qu’Aliou Sall était son frère ». 

Une convergence d’intérêts personnels ?

Si les accusations de corruption qui visent M Sall vont bon train, c’est peut-être parce que la liste des personnes ayant intérêt à faire tomber le président est longue. D’abord, il y a Ousmane Sonko, un  homme politique connu pour ses sorties très virulentes contre une classe politique qu’il juge «corrompue» et « vendue aux intérêts étrangers ». Ses prises de position souverainistes, «antisystème» et populistes lui ont même valu le surnom de « Trump africain ». Du fait de ses propos pro-islamique, « on lui prête volontiers une proximité avec l’idéologie salafiste », ce qui l’a affaibli politiquement dans un pays « qui pratique à plus de 90 % un islam soufi pacifique » soulignait récemment le Monde.  

De même, les deux hommes politiques qui témoignent dans le reportage de la BBC ont de bonnes raisons de vouloir que le scandale éclate. Ainsi, Mamadou Lamine Diallo qui aurait attribué des permis d’extraction d’or à son épouse, en 1997, lorsqu’il était conseiller du Premier ministre. Une affaire bien malvenue, qu’il souhaiterait faire oublier en faisant diversion et en fabriquant une autre affaire afin de ne pas faire lui-même la Une des journaux. L’ex Premier ministre, Abdoul Mbaye a, lui aussi, tout intérêt à ce que l’affaire Timis devienne l’affaire Sall, ayant co-signé le décret d’attribution des concessions à Frank Timis lorsqu’il était Premier ministre. Ce même document est aujourd’hui remis en question pour l’exploitation du gaz sur sur ces sites.

Enfin, tous les concurrents de BP ont également intérêt à ce qu’une affaire éclate et entache la réputation de la société britannique. Disposant également d’une expertise dans le domaine, ils n’ont jamais vraiment accepté d’être coiffés au poteau par Franck Timis. Parmi eux, on peut citer Tullow Oil qui, selon de nombreux sites d’information sénégalais et ghanéen, aurait en partie financé la campagne présidentielle… d’Ousmane Sonko, et qui aurait décidé de faire payer au gouvernement le choix de ne pas lui confier les blocs. Rappelons au passage que Tullow Oil avait dû régler une pénalité de 3 millions de dollars américains pour inexécution d’engagements contractuels pris sur le bloc Saint-Louis, ce qui peut justifier les réserves du gouvernement sénégalais à son égard.

Difficile dans ce contexte trouble de savoir ce qui relève de la fraude ou de la manœuvre politique et d’une conspiration pour renverser le pouvoir établi. La justice sénégalaise devrait faire rapidement toute la lumière sur cette affaire.

A propos:

François Lamontagne intervient régulièrement dans Financial Afrik sur les questions de Finance, de politique, de sécurité et de gouvernance.

2 Commentaires

  1. Sonko:
    – surnom de « Trump africain ».

    Wawww, c’est la Première fois que j’entends ce nom…

    François Lamontagne, ce mensonge grossier détruit tout ton argumentaire…

    A financialafrik, la crédibilité est difficile à acquérir mais très facile à perdre… pensez y pour vos lecteurs

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