Affaire Khashoggi : les droits humains à l’épreuve des intérêts économiques et géostratégiques

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Riyad a passé pour plus de 11 milliards d’euros de commande d’armes à la France en moins de dix ans, et les USA ont, avec l’Arabie Saoudite, 450 milliards de dollars de contrats en cours, et 110 milliards de commandes militaires passées au mois de mai 2018.

Point besoin de le présenter. Jamal Khashoggi, c’est le nom du journaliste saoudien assassiné début octobre 2018 au consulat de son pays à Istanbul et dont le meurtre, depuis, s’impose dans les médias par des déclarations fusant çà et là. Entre condamnations littéraires et actions concrètes, les puissances restent encore partagées.

Selon le procureur général d’Arabie saoudite, les suspects accusés du meurtre avaient commis un acte « prémédité », se prononçant sur la base d’informations fournies par la Turquie. Il l’a fait savoir ce jeudi par l’intermédiaire de la télévision d’Etat. Intervenant la veille lors du « Davos du désert » à Riyad, le prince Mohammed Ben Salman, alias MBS, s’est (enfin) prononcé publiquement sur l’affaire avec des qualificatifs bien choisis : « incident hideux », « crime haineux », avant de promettre que « la justice prévaudra », ne souhaitant pas de « rupture des liens avec la Turquie ».

Pour sa part, Ankara se réserve, jusque-là de l’accuser ouvertement, même si l’on se contente de distiller des informations dans la presse. Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est aussi entretenu mercredi au téléphone avec MBS à la demande de ce dernier. Ils auraient discuté d’ « efforts communs pour éclaircir tous les aspects du meurtre de Jamal Khashoggi et des mesures à prendre dans ce cadre ». A l’évidence, Erdogan n’est pas le plus protecteur des journalistes au monde, non plus de son pays ; mais s’active tant à « rendre justice ». Plus de 160 médias ont été fermés dans son pays depuis le putsch manqué de juillet 2016, et des procès intentés contre près de 3 000 blogueurs accusés de l’avoir, officiellement dit-on, insulté.

Paradoxe ? D’aucuns estiment qu’il nourrit l’ambition d’atteindre les États-Unis à travers son allié, en réponse à la guerre monétaire du président Donald Trump et aux sanctions américaines qui ont fait chuter la livre turque. D’ailleurs, les médias internationaux qui bénéficient des fuites pour le moins macabres de l’affaire, sont tous américains.

Selon le Downing Street, la Première ministre britannique Theresa May a exhorté l’Arabie Saoudite à « coopérer avec l’enquête turque et à être transparente sur ses résultats », à la faveur d’un entretien téléphonique avec le roi Salmane. « La Première ministre a déclaré que les explications actuelles manquaient de crédibilité et qu’il restait donc nécessaire d’établir exactement ce qui s’était passé », selon un communiqué.

Il avait été annoncé, par ailleurs, l’annulation des visas britanniques des suspects du meurtre. Une disposition prise mardi 23 octobre par les Etats-Unis, et qui parait comme la première décision concrète annoncée par Washington à l’encontre de son allié de longue date ; un « excellent allié », « l’un des principaux investisseurs aux Etats-Unis », selon Donald Trump. C’est sous pression que le locataire de la Maison Blanche va finir par condamner du bout des lèvres ce jeudi, la disparition du journaliste et dénoncer l’attitude de Riyad.

A l’Elysée, le discours reste celui de « l’indignation ». Emmanuel Macron et le roi Salmane ont « évoqué l’enquête relative au meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Le Président Macron a fait part de sa profonde indignation face à ce crime et demandé au roi que toute la lumière soit faite sur les circonstances ayant conduit à ce drame. Il a rappelé au souverain saoudien la priorité essentielle que constituait pour la France la défense de la liberté d’expression, de la liberté de presse et des libertés publiques », lit-on dans un communiqué.

Par ailleurs, la France se dit prête à prendre « des sanctions internationales contre les coupables », avait-on indiqué plus tôt. Le pays qui a conclu en avril dernier, des accords commerciaux avec des entreprises saoudiennes pour 18 milliards de dollars et l’espoir de contrats plus importants à venir n’étudie pas pour l’instant, la suspension de ceux relatifs à l’armement. Tout comme Ottawa qui n’a pas souhaité s’engager à annuler la vente de centaines de blindés légers à l’Arabie saoudite.

Mais de son côté, l’Allemagne a condamné « avec la plus grande fermeté » la mort du journaliste saoudien, et décidé de ne plus autoriser de contrats d’armement avec Riyad tant que les circonstances du drame restent éclaircies. Et d’appeler les pays de l’Union européenne à faire autant.

Des menaces, sommes toutes, encore littéraires et de nul effet, car aucune puissance – à l’exception de l’Allemagne- ne prend de mesures concrètes dans l’affaire. Aucune puissance n’arrive à rappeler son ambassadeur pour « consultations », selon la formule consacrée.

A titre informatif, Riyad a passé pour plus de 11 milliards d’euros de commande d’armes à la France en moins de dix ans selon le rapport 2018 du parlement français sur les exportations d’armement. Avec le Canada, le premier exportateur de pétrole au monde a un contrat en vertu duquel l’entreprise américaine General Dynamics Land Systems doit lui fournir quelque 900 véhicules blindés légers, d’une valeur d’environ 15 milliards de dollars.

Et les USA ont 450 milliards de dollars de contrats en cours, et 110 milliards de commandes militaires passées au mois de mai, récemment rappelé par le président américain, bien connu pour ses prises de positions pour le moins polémiques.

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