Kako Nubupko et le Franc CFA: pour ou contre?

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Voici deux tribunes de deux personnalités différentes à propos de Kako Nubukpo.  Depuis le Québec, Pierre S. Adjété s’écrit : “Liberté pour Kako Nubukpo”. Une tribune qui va exactement dans le sens contraire de Isidore Kwandja Ngembo, qui prend à contre-pied l’opinion publique ambiante pour livrer “les vraies raisons du limogeage de Kako Nubukpo, directeur de la Francophonie économique”.  Lire leurs deux tribunes.


Liberté pour Kako Nubukpo

Par Pierre S. Adjété

Avec une dextérité consommée, l’économiste togolais Kako Nubukpo trône sur le débat sur l’avenir du franc CFA. Gigantesque sujet, technique et émotionnel, la sortie des pays africains membres de la zone franc aux côtés de la France, et particulièrement l’audace avec laquelle Kako Nubukpo officie, en professionnel, sur les raisons aliénantes de cette « servitude volontaire » lui ont valu plus que des remontrances. Il vient d’être éjecté de l’Organisation internationale de la Francophonie, OIF, pour le meilleur et pour le pire des motifs.

 

Le constat d’un professeur africain est sans équivoque : « Un tel esprit de liberté ne pouvait s’épanouir et servir son propre combat qu’à partir du milieu universitaire ». De Dakar à Paris, en passant par Abidjan, Ouaga, Lomé, Libreville, Yaoundé et autres capitales africaines comme Bamako et Niamey, le gotha de la communauté financière africaine est ébranlé. Kako Nubukpo n’a pas que des amis chez les financiers africains, et on le sait. N’empêche que l’OIF a raté son coup, du fait de la brutalité de sa décision envers un cadre africain dont la Francophonie elle-même s’était montrée souvent fière.

 

Le sujet du franc CFA n’est pas du ressort de la Francophonie. Pendant longtemps, Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie, n’a cessé de féliciter son directeur de la Francophonie économique et numérique. Ces mots d’encouragement, énoncés souvent publiquement, ont-ils pu constituer un motif de jalousie ?

 

Pour Emmanuel Macron, le débat sur le franc CFA reste encore à ses balbutiements. Les chefs d’État africains devraient, à un moment, s’en emparer pour en faire un grand sujet de discussion de haut niveau.  Ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, la BCEAO, le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara reste le seul à ne pas aimer la posture critique du Togolais Kako Nubukpo envers le CFA.

 

Alassane Dramane Ouattara serait d’ailleurs à la base du départ de Nubukpo du gouvernement togolais en 2015; ce qui n’est pas étonnant dans le contexte africain. Recruté à l’OIF comme directeur de la Francophonie économique et numérique, Kako Nubukpo n’a pas cessé de porter le sujet du franc CFA, bénévolement et professionnellement, en dehors des murs et des théâtres de la Francophonie.

 

La thèse de Kako Nubukpo est d’une simplicité scientifique redoutable, fortement compatible avec toutes les théories économiques, sociales, politiques, financières, etc. : « Une économie faible (sous développée) ne peut pas avoir une monnaie forte, durablement. Le coût de cet ajustement est trop fort à supporter pour cette économie et en permettre le développement ». Répétée et démontrée à satiété de Lomé à Montréal, la thèse prône l’éveil des dirigeants africains appelés à mettre fin à cette anomalie nommée « servitude volontaire ».

 

Kako Nubukpo tient un filon imparable en dignité

 

Naturellement, un mouvement s’est créé autour du « Non au franc CFA », que certains assimilent rapidement à « Non, à la France », « Non à la FrançAfrique », « Non aux dictateurs africains supportés par la France », etc. De là à penser que le combat de Kako Nubukpo soit devenu un combat contre son employeur l’OIF, une confusion a vite fait de s’installer, aider pas la jalousie humaine et un évident manque de leadership au sein même de l’Organisation internationale de la Francophonie, dont l’administrateur ne brille pas particulièrement par son charisme.

 

Les indiscrétions commencent à sortir. Certains employés furent en panique à l’annonce de la manière cavalière dont un des directeurs a été traité, sans avertissements écrits consécutifs à des manquements professionnels dûment documentés. « Que serait-il d’un simple employé moindrement fautif ? », se demande-t-on au siège de l’OIF, dans le septième arrondissement de Paris.

 

Si ce n’est déjà fait, le cas Kako Nubukpo est du pain béni pour les avocats ; un parfait gouffre à deniers publics et une inutile sensation forte, très coûteuse, pour une institution en mal de financement comme la Francophonie. Adama Ouane l’administrateur malien de l’OIF le sait très bien autant que la Canadienne Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie : les coffres de la Francophonie sont vides.

 

Qui plus est, le programme canadien de 10 millions de dollars au titre des actions transversales en direction des femmes et des jeunes dans le cadre de la stratégie économique est aussi ébranlé comme peut l’être l’une des rares initiatives à succès de l‘OIF. Les partenaires canadiens de l’OIF Ottawa, les autorités du ministère du Développement international et de la Francophonie, sont d’ailleurs en quête d’informations crédibles au-delà des rumeurs.

 

La sérénité et le calme affichés par Kako Nubukpo ont précipité le temps pour qu’une procédure de règlement hors cour, à l’amiable, soit tout aussi rapidement retenue. Le temps est venu pour que l’Afrique comme la Francophonie des idées et des actions triomphent de celles des réactions intempestives. Comme ces « âmes bien nées », Kako Nubukpo mérite mieux qu’un traitement aussi discourtois que désinvolte, de la part de la Francophonie autant que de la part des chefs d’État africains eux-mêmes.

 

En toute logique, c’est encore à des instances autres, la ministre canadienne Marie-Claude Bibeau qui venait de mettre des billes dans la Francophonie économique et numérique que devrait revenir la vigilance à exercer sur l’utilisation des fonds canadiens dans la suite aussi brouillonne des choses.

 

À moins que Michaëlle Jean ne se soit trompée de cible, sacrifier Kako Nubukpo par une si coûteuse opération n’apportera pas une meilleure chance au renouvellement de son mandat. Bien au contraire. Un parfum de bizarrerie empreinte d’amateurisme administratif embaume toujours le ciel de la Francophonie ; une organisation qui n’a aucun intérêt à devenir une maison de docilité pour de passifs retraités au détriment d’une jeunesse sautillante de projets, d’énergie et d’audace.

 

La liberté de manœuvre recouvrée, Kako Nubukpo ne fera que mieux servir une Afrique en quête de porteurs, actifs et résolus, de ses différents messages de présence en dignité dans un monde en profond changement. C’est à ce tableau d’honneur que Kako Nubukpo voit désormais son nom s’afficher en lettres de courage. Imparable réputation !

 

  • 12 décembre 2017●

 

OIF: Les vraies raisons du limogeage de Kako Nubukpo, directeur de la Francophonie économique

Par Isidore Kwandja Ngembo

 

Il serait trop réducteur d’affirmer que l’économiste togolais Kako Nubukpo a été congédié suite à sa dernière tribune parue le 29 novembre dans le journal Le Monde Afrique : Franc CFA : les propos de M. Macron sont « déshonorants pour les dirigeants africains ».

Cette publication est certes une goutte d’eau de trop qui a fait déborder le vase. Mais c’est depuis bien longtemps que plusieurs observateurs intéressés au bon fonctionnement de l’OIF commençaient à être agacés par les sorties médiatiques intempestives de M. Nubukpo, considérées comme étant très dommageables pour l’Organisation, et surtout par le mutisme de la haute direction de l’OIF.

À première vue, les prises de position de M. Nubukpo dans le débat, “pour” ou “contre” l’usage du franc CFA, peuvent être considérées comme une démarche tout à fait logique d’un scientifique qui réfléchit sur une problématique de société dans laquelle il vit. Mais le hic, c’est que M. Nubukpo était en même temps le directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). À ce titre, il était tenu par le devoir de réserve, conformément aux Statuts de son organisation. Le sujet sur lequel il prenait souvent position publiquement concernait à la fois un certain nombre de pays d’Afrique francophone contre un autre pays francophone, pour ne pas le nommer, la France, tous membres de l’OIF.

 

Un sérieux problème éthique

Dans toutes les administrations publiques, tant nationales qu’internationales, lorsqu’on embauche un nouvel employé, on procède d’abord à la vérification des antécédents, puis on lui fait signer un contrat dans lequel il s’engage au respect des valeurs, des principes et des règles du Code d’éthique et de déontologie.

En recrutant M. Nubukpo pour s’occuper des questions économiques de l’OIF, son employeur était censé être au courant de ses opinions en la matière. Néanmoins, il s’attendait à ce que l’intéressé s’acquitte de ses fonctions en respectant des normes éthiques élevées sur les plans de l’objectivité et de l’impartialité, conformément aux devoirs et obligations prescrits par les Statuts de l’organisation.

  1. Nubukpo devrait faire preuve de prudence dans ses propos, s’astreindre au devoir de réserve et s’abstenir de toute expression publique d’opinions qui pouvait porter atteinte aux intérêts de son organisation, et surtout, régler sa conduite en ayant uniquement en vue les intérêts de son organisation et ne servir que celle-ci.

Malheureusement, les prises de position de M. Nubukpo, certes judicieuses, posaient néanmoins un problème d’ordre éthique et déontologique qui risquait d’affecter sérieusement l’accomplissement harmonieux de ses fonctions et mettre à mal l’impartialité de l’OIF.

Les dispositions réglementaires et contractuelles de l’OIF à ce sujet sont très claires. Le Titre III du Statut du personnel actuellement en vigueur, stipule expressément ce qui suit, notamment en ce qui concerne les devoirs et obligations du personnel :

« 17. En acceptant leur nomination, les membres du personnel s’engagent à s’acquitter de leurs fonctions en ayant exclusivement en vue les intérêts de l’Organisation.

  1. Ils évitent tout acte ou toute déclaration qui pourrait avoir des répercussions dommageables, eu égard au caractère international de leurs fonctions. Ils n’ont pas à renoncer à leurs sentiments nationaux ou à leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses, mais ils doivent, à tout moment, observer la réserve et la neutralité dont le statut international leur fait devoir.
  2. Les membres du personnel ne peuvent se livrer, sans l’autorisation préalable du Secrétaire général, à aucune activité politique ou associative qui risque de porter atteinte à l’indépendance et à l’impartialité qu’exige leur qualité de membres du personnel de l’Organisation.
  3. Les membres du personnel doivent observer en tout temps la plus grande discrétion dans l’exercice de leurs fonctions.
  4. Le temps de travail des membres du personnel est exclusivement réservé à l’accomplissement des missions de l’Organisation.

26.3. Les membres du personnel s’abstiennent de toute conduite qui pourrait, directement ou indirectement, être incompatible avec l’exercice de leurs fonctions au sein de l’Organisation. »

En effet, si la notion d’impartialité commande celle de la neutralité, inversement, l’absence de neutralité induit l’absence d’impartialité. Au regard de ce qui précède, il est clair que M. Nubukpo a failli aux devoirs d’impartialité et aux obligations qui s’imposent aux fonctionnaires de l’OIF dans l’exercice de leurs fonctions, tout comme dans leur vie personnelle.

Quand bien même M. Nubukpo peut prétendre parler en son nom et non au nom de l’OIF, il reste qu’il était chaque fois présenté comme étant “directeur en charge de la Francophonie économique”. De ce fait, la ligne à tracer était très mince entre ses prises de position personnelles et la position de son organisation, à ce sujet.

Même dans l’hypothèse où il s’agirait effectivement d’une position personnelle, mais dès lors qu’elle était exprimée par celui-là même qui était chargé de mener à bien l’action économique de l’OIF, il était relativement facile de faire un lien possible entre les deux. De toute façon, ses fonctions au sein de l’OIF lui offraient une plus grande visibilité faisant en sorte qu’il bénéficiait d’une présence accrue dans les médias imprimés et radiotélévisés pour exprimer publiquement ses opinions personnelles.

Tout en conservant sa liberté d’exprimer ses opinions, M. Nubukpo devrait néanmoins faire preuve de discernement dans ses faits et gestes, adopter une attitude impartiale, de manière à éviter tout conflit d’intérêt réel ou perçu, afin de ne pas susciter un malaise dommageable pour l’OIF.

Il est donc clair qu’en montant au créneau pour défendre publiquement ses opinions contre le franc CFA, tout en fustigeant les États membres et certaines personnalités qui soutiennent le maintien de cette monnaie, alors que de par ses fonctions, il était tenu par l’obligation de réserve, M. Nubukpo doit avoir mesuré toutes les conséquences de ses prises de position, qui sont en porte-à-faux avec les règles de l’organisation qui l’employait.

Pour éviter tout embarras possible, la haute direction de l’OIF se devait de clarifier sans équivoque la position de l’organisation et agir en conséquence, sinon son silence serait interprété, à tort ou à raison, comme une approbation de positions personnelles d’un fonctionnaire sur un sujet qui concerne plusieurs membres de l’Organisation.

 

Pour ou contre le franc CFA ?

Il est très important pour moi que ça soit clair comme l’eau de roche, que je ne suis pas en train de prendre position pour ou contre le franc CFA, mais je relève simplement un problème éthique qui pouvait à la longue embarrasser les dirigeants de l’OIF et créer un malaise entre les États membres.

Je suis très conscient que la question du franc CFA, notamment le besoin de recouvrer la souveraineté monétaire et financière des États concernés vis-à-vis de leur ancienne métropole, est extrêmement sensible au point que les dirigeants politiques de ces pays se sont toujours abstenus de toute prise de position publique pour l’abolition du franc CFA.

Bien que la question de cette monnaie demeure un sujet tabou dans le milieu politique, son maintien ou non a toujours alimenté le débat public, tant dans le milieu universitaire qu’auprès de la masse populaire d’Afrique francophone.

Une monnaie utilisée dans 15 pays du continent noir et considérée, à tort ou à raison, comme un vestige de la période coloniale et un obstacle rédhibitoire au développement des économies de pays de la Zone franc.

Les pourfendeurs, dont M. Nubukpo, qui militent depuis quelques années pour son abolition, dénoncent énergiquement la “servitude volontaire” de leurs dirigeants politiques qui s’obstinent à utiliser une monnaie coloniale.

 

 

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