Les affres des affaires en Afrique (épisode 3)

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Arlète          Par Arlète Tonye

 

Avocate au barreau du Cameroun où elle a exercé pendant 20 ans  et au barreau du Val d’Oise , Arlète Tonye est l’auteur des ouvrages de référence dans le domaine de la finance en général.  Ses occupations quotidiennes en droit des financements et   dans l’ingénierie financière ne l’ont pas coupée  de  la «dure réalité » politique, économique et sociale de l’Afrique en général.  C’est par une œuvre romanesque que l’auteur de plusieurs essais a voulu saisir la  réalité du «retour au pays natal» dans un univers  dévasté par les programmes d’ajustement structurels, univers  où la bourgeoisie des affaires assiste avec inquiétude à la paupérisation de son luxueux quartiers d’affaires, enfermé maintenant par les bidonvilles.  Financial Afrik vous propose en plusieurs épisodes,  les morceaux  choisis  de cette œuvre vivante, indispensable à lire avant de rentrer au pays.

Episode I:la banque demande à ses clients d’écouter la radio”

https://www.financialafrik.com/roman-les-affres-des-affaires-en-afrique-avant-premiere/2013/4160/

Episode II: “La philosophie musclée de monsieur le ministre  face à une banque en faillite”

https://www.financialafrik.com/les-affres-des-affaires-en-afrique-episode-2/2013/4415/

Aprés la faillite d’une institution publique qui avait fait appel public à l’épargne, les petits épargnants n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. L’héroïne du roman, avocate d’affaires, saura-t-elle dépasser les pesanteurs du milieu pour aider les milliers de ménages et d’individus victimes de la faillite (faillite que le ministre des Finances ne veut pas endosser), à retrouver le fruit de longues années de labeurs?

 

 

Episode III: “tropicalisons-nous!”

Coiffées d’agréables bosquets, les collines couvaient en leur giron creux des ruelles sinueuses qui débouchaient sur des ronds-points abscons. De luxueux immeubles administratifs jouxtaient des chantiers abandonnés, repaire des bandits de la ville. Le mélange de la grisaille et de la latérite donnait une couleur incertaine à la ville recouverte d’une nappe mouillée. Une odeur de boue se dispersa dans l’air humide et l’incommoda. La journée avait mal com-mencé et Duncan reconnut dans son for intérieurqu’il méritait ce qu’il lui arrivait.

Le seul antalgique à la hauteur de la douleur qui lui vrillait les  tempes avait pour nom, Élise Ada. Il composa son numéro de téléphone.  Française d’origine, haut fonctionnaire, hors hiérarchie, elle avait fait carrière dans les ministères de la République où elle avait fait et défait des vies jusqu’à sa nomination comme directrice générale d’un établissement financier de renom. Simplement, La Bourse immobilière, c’était son nom, était moribonde, plombée par des créances compromises. La porte ouverte, Élise attendait fièrementDuncan dans ses nouveaux locaux :

– Ah, mon pauvre Duncan, fit-elle en essayant d’éclairer d’une bise le visage défait.

Duncan se laissa tomber dans le premier fauteuil comme un enfant malheureux, sous le regard  compatissant d’Élise qui le considérait comme unjeune frère.

   – Le pire, c’est que j’ai peur, dit-il enfin

– C’est un peu tard et surtout ça ne change rien. La peur n’exclut pas le danger.

– Quel réconfort ! railla-t-il. Que vais-je faire maintenant ?

– M’écouter. La différence entre toi et moi, c’est que cette désignation est vraiment pour moi le cadeau pour ma retraite. Alors je vais faire comme tout le monde.

– C’est-à-dire, rien ?

– Plutôt prendre mon temps.

– Moi, je n’en ai pas.

– Ce serait vrai, si on s’en référait au calendrier. Comme ce n’est pas le cas et que le temps ici est extensible, tu es à leur merci, pas à celle de l’éphéméride.

Du reste du bleu, qui tapissait l’œil d’Élise, jaillissait une réelle intelligence. Puis venait la conscience subite d’être devant une femme de caractère. De la République, elle avait fait le tour et ne craignait plus personne. Des combats mesquins avaient rendu ardents des trublions, qui s’étaient attendus à la voir quitter le pays trente ans plus tôt au décès de son mari avec trois enfants en bas âgesous le bras. Ensuite vint le respect de ceux qui avaient su reconnaître son courage. Frappées par ladignité de son chagrin, elles s’étaient tues, toutes ces voix qui avaient glosé sur la vie dissolue de l’illustre disparu, après avoir renoncé à comprendre l’entêtement d’Élise à entretenir la mémoire d’unhomme qui l’avait humiliée.

    Filiale de la Caisse centrale des Dépôts, La Bourse immobilière était ce qu’on appelait en langagebancaire une foncière. Elle récupérait les créances hypothécaires des banques en difficulté aux fins d’assainissement des établissements concernés. Mais des esprits malins avaient transformé ce programme de rachat en déchèteries de programmes immobiliers invendables dans un maillage bien serré de lucratifs trafics.

Comme la semaine se terminait, Duncan accepta de partager la table d’Élise. Detoute façon, personne ne l’attendait nulle part.

– Il est vrai que rien que de trier le bon grain de

l’ivraie, ça peut prendre du temps, admit Duncan.

– Tu parles d’un tri. Si pour un patrimoine de 50 milliards, j’en investis 15 en fonds propres et 35 en emprunt, que je ne loue rien et paie 7% de frais financiers pendant 5 ans, combien d’années crois-tu que je tienne sans rien faire avant de consommer mes fonds propres ?

– Six.

– Pourquoi me fatiguer quand tout bon travail est suspect ? N’entretenons pas l’illusion d’être des messies et cessons de nous fabriquer des ennemis, conclut-elle.

– Ne faisons rien, c’est cela ton leitmotiv ?

– Tropicalisons-nous ! Depuis le temps, tu dois bien savoir comment ça marche, non ?

– Sur la tête et je ne suis plus d’accord !

    – Tu veux que je te renseigne sur ta marge de manœuvre ? Elle est de zéro, asséna-t-elle en ac- compagnant sa réponse d’un geste rond. Tu veux améliorer les choses, alors prépare-toi à prendre l’avion.

– Honnêtement, je ne dirais pas non. Il y a des jours où je me demande ce que je fabrique ici.

– Oui mais ils sont moins nombreux que ceux où cette question ne t’effleure même pas.

– C’était le cas avant

– Avant quoi ?

– Avant que Maître Boum n’atterrisse dans ce dossier.

– Intéressant, commenta sobrement Élise.

– Tu la connais ?

– Je l’ai croisée dans le temps.

– Verdict ?

– Compétente mais encore un peu naïve, il y a quelques années. L’expérience a dû lui durcir le cuir. Je l’espère pour elle, en tous cas.

– Je confirme, c’est tout sauf un tendron.

– Tant mieux. Au moins, vous ne vous ennuierez pas.

– C’est une relation strictement professionnelle ?

– Bien entendu.

Aussi brutalement qu’elle avait commencé, la pluie cessa, faisant place à l’argile trempée qui empoisonnait la vie des piétons forcés d’emporter sous leurs semelles alourdies la glaise adhésive et récalcitrante. Par inattention ou par méchanceté, les voitures contribuaient à leurs malheurs en faisant gicler les flaques d’eau par des coups de frein intempestifs, qui salissaient les tenues les plus sophistiquées.

Il arrivait que fussent ainsi ruinés les efforts de toute une semaine ou d’un mois de préparation à une entrevue déterminante. Le soleil fit son apparition et imprima une langueur coulante au déjeuner. Élise et Duncan prirent leur repas dans l’un des bungalows d’un hôtel juché au sommet d’une colline.

Dans quelques heures, cet endroit huppé et silencieux allait frémir de spec-tacles d’attraits divers. La perspective de cette légèreté ne réussit pourtant pas à radoucir l’humeur morose de Duncan. La terre rouge colorait la pelouse, une terre cuite et épaisse qui tranchait avec les langues pointues et tentantes de sable blond du littoral prêtes à l’accueillir, pour peu qu’il enfilât la route torsadée du retour. Devinant ses pensées,

Élise badina :

– De mon temps, le vendredi soir était frétillant.

– Les temps changent.

– Pas comme on voudrait. Alors, un conseil : ne vieillis pas seul.

– Ça te va bien de me dire cela.

– Je parle d’expérience. Tu as un train de retard,mon type.

– Ah ! fit Duncan avec un sourire entendu. Qui est-ce ?

– Tu ne veux pas aussi assister aux séances pendant que tu y es ?

– Pourquoi pas ? Ça ne doit pas être triste comme spectacle.

   – Oh que non. Je suis une jeune fille puisque tu veux tout savoir. Si tu veux mon avis, ne loupe pas le coche.

Sur cette note de légèreté, Duncan reprit la route, rassasié. Il fit sagement ses trois heures de route règlementaires et dormit comme un loir à l’arrivée.

Tout le week-end, Duncan s’enferma dans son atelier et laissa libre cours à sa passion, la peinture. Sans arrêt, il peignit. La nature, les objets, les hommes, les sujets d’inspiration ne manquaient pas. Dans la pièce de la maison qu’il avait transformée en atelier, il régnait une odeur étrange, un parfum lourd exhalé par tous ces tubes et gouaches. Duncan ne revendiquait aucun talent artistique mais peignait pour se détendre, comme on s’étire après être resté longtemps assis. Manifestement, il était mal à l’aise et n’arrivait à rien.

Mécontent, il considéra ses croûtes auxquelles il reconnaissait simplement le mérite de relâcher sa tension nerveuse. Finalement, il choisit d’aller courir.  Après l’église le matin, Doris passait l’après-midi sur la crique, où sa fille faisait du vélo et son fils du skateboard.

Bercée par le bruit de l’eau, elle s’étonnait que la ville n’ait pas aménagé un point de baignade à cet endroit prisé par la population. C’était une promenade agréable, familiale, animée par les jeux d’enfants espiègles. Au détour d’un arbre ou sur un banc, jeunes gens et jeunes filles s’éveillaient à l’émoi du flirt en ce dimanche bucolique. L’oreille tendue, d’un œil lointain, elle suivit pendant quelques instants l’évolution de sa fille assez casse-cou. Rassérénée par ses grands gestes d’enthousiasme et la proximité de son frère aîné, Doris s’allongea à l’ombre d’un arbre avec un roman.

Au bruit des conversations se mêlait le chant des oiseaux. Les heures s’égrenèrent lentement. La lumière baissant avec la tombée du jour, les pages s’assombrirent. Doris leva un instant le nez de son livre, puis sauta carrément sur ses pieds en cherchant ses enfants des yeux. Consciente de l’immensité de la crique, elle se mit à longer la cote, passant en revue les cocotiers qui marquaient la limite avec le danger de la falaise toute proche.

Sous le vent vespéral rafraîchissant, Doris avançait, de plus en plus inquiète. Les gens ne se résolvaient pas à rentrer chez eux, appréciant de traîner encoredans les allées boisées. Subitement, Iris déboula de nulle part et, avec l’énergie rugissante des enfants, se jeta si fort dans ses bras qu’elles faillirent tomber

toutes les deux :

– Doucement, chérie, observa-t-elle en souriant, soulagée de cette apparition mouvementée.

Puis, elle lui demanda :

– Qu’as-tu fait de ton vélo ?

L’enfant tendit tout simplement son index au loin, désignant un monsieur apparemment occupé à rentrer la chaîne du vélo que tenait son frère.

 

   – Tu ne t’es pas blessée au moins, s’enquit-elle en comprenant ce qui s’était passé.

– Juste un petit bobo sur la cheville quand j’ai raté la pédale.

– Une fille avec des cicatrices…

– Ce n’est pas terrible, je sais, conclut l’enfant alors que sa mère regardait son écorchure.

Rien de grave. Alors qu’elles s’approchaient des deux hommes, le mécanicien en short se retourna.

– Vous ? ne put-elle s’abstenir de remarquer.

– Hélas ! ironisa Duncan qui se redressa tandis que Yann, poursuivi par sa sœur, donnait un coup de pédale pour vérifier l’efficacité de la réparation.

– Comme ça, vous êtes capable d’une bonne

action ?

– Pouce ! dit-il d’un geste évocateur. C’est dimanche soir et nous sommes dans un endroit magnifique.

– Je vous le concède.

– Comme ça, vous êtes maman ? constata-t-il.

– Ça arrive même aux pires criminelles.

– Je croyais qu’on avait convenu d’une pause.

Doris hocha la tête.

– Pourrait-on exceptionnellement éviter de parler boutique ?

– Je l’aurais fait volontiers mais il est l’heure de rentrer, il y a classe demain, dit-elle en désignant ses enfants qui revenaient vers eux.

– Ils ont l’air bien.

Yann commençait à s’allonger et son visage à bourdonner. De nature gaie et sportive, il s’était rembruni au divorce de ses parents. À la surprise deDoris, c’était celui de ses enfants qui souffrait le plus de leur séparation. En dépit de ses maladroites tentatives, Doris lui avait bien signifié qu’il devait faire une croix sur leur éventuelle réconciliation. Il avait apparemment compris puisqu’il n’en parlait plus. Iris, quant à elle, était très affectueuse mais plus indépendante que son frère. Contente de voir son père lors de ses rares apparitions, elle ne faisait pas non plus de crise d’urticaire lorsqu’il se fondaitdans la nature. Doris dut admettre que cet état des choses lui facilitait la vie. Elle trouvait qu’ils se débrouillaient très bien, tous les trois.

    – Ce sont des enfants « normaux », on va dire.

– Le père n’est pas de sortie ?

– Volatilisé. Et les vôtres ?

– Je n’en ai pas. Pas eu le temps.

– Il n’y a pas d’agenda pour cela.

– Ce n’était pas l’avis de ma femme pour qui ce n’était jamais le moment, ni l’endroit.

Sur un geste de leur mère, les enfants se dirigèrent vers le parking. L’animation des environs s’était atténuée.

– En tous cas, c’est le bon endroit pour qui a une bonne foulée, observa-t-elle en regardant la tenue de sport de Duncan.

– Ici, je peux effectivement m’occuper de retarder l’arthrose.

– Il n’y a pas que vos articulations qui ont besoin d’exercice.

– Ça vous brûlait les lèvres, hein.

– Je suis désolée mais envoyer la police à ses créanciers, je ne l’encaisse pas, si je puis dire.

    – On ne fait pas toujours ce qu’on veut.

– C’est très commode comme explication quand on ne veut pas rendre des comptes. Sauf qu’en l’espèce, ce n’est pas de la politique.

– Contrairement à ce que vous croyez, je suis de votre côté

– Alors, vous avez une drôle de façon de le montrer. Figurez-vous que derrière les numéros de compte, il y a des gens, des vies suspendues et parfois brisées parce que des cols blancs ont joué avec leurs avoirs, avec tout ce qu’il leur restait, avec leur vie. Ça se voit que ce n’est pas vous qui aurez à donner des explications à des bouches vides demain matin ! explosa-t-elle.

– Oh là là ! Il vaut mieux que je me sauve avant d’être accusé de la détresse de la FAO. Ce fut un plaisir, conclut Duncan en reprenant sa foulée sous l’œil courroucé de Doris.

Il arriva juste à temps chez lui pour entendre les déclarations du ministre des Finances à la télévision :

Prochain épisode, vendredi 13 juillet

 

 

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