Actuelle ministre des Finances et du Plan du Cap Vert, Cristina Duarte fait figure de candidate sérieuse pour la présidence de la Banque Africaine de Développement.  Financial Afrik est allé à la rencontre de cette femme d’exception qui présente ces jours-ci son dixième budget au Parlement. Voici ce qui la motive pour diriger la BAD. Interview. 

 

Qu’est ce qui motive votre candidature à la présidence de la BAD?

Je suis convaincue qu’il nous faut porter la banque à un nouveau palier, de manière à satisfaire les aspirations de ses clients, affronter les défis du futur et, plus important encore, à aider l’Afrique à réaliser l’objectif plus difficile à atteindre, qui est sa transformation. Et c’est là que la BAD peut devenir le principal levier pour que l’Afrique fasse sa vraie mutation afin de relever les défis du développement économique et du mieux-être de ses populations. Elle doit l’être, elle le sera, s’il m’est donnée l’opportunité de la diriger; ce que je ferai en étroite coopération avec le Conseil d’Administration et tous les pays africains membres de la BAD mais aussi avec nos partenaires extérieur.
On peut donc deviner que ma candidature est motivée par ma conviction profonde que l’Afrique peut faire beaucoup plus, en allant au-delà d’une simple lutte contre la pauvreté. Nous, Africains, devons avoir comme but ultime celui de transformer structurellement nos économies et nos sociétés, ce qui nous permettraient de devenir compétitifs au niveau mondial, afin de créer de la richesse, d’en finir avec la pauvreté, et de fournir à chaque Africain l’opportunité de s’auto-réaliser.

Mon engagement dans la compétition est, par ailleurs, l’expression de ma détermination à consolider le statut de la BAD en tant que première institution de développement du continent tout en renforçant sa culture de banque d’investissement. Il s’agit, in fine, de faire en sorte que le soleil d’espoir qui irradie les économies africaines soit pérenne, et qu’il transcende les contrecoups de toutes sortes qui peuvent se dresser sur le chemin de l’Afrique, en surmontant les obstacles qui ont noms: maladies infectieuses; guerres de religion; conflits autour des ressources économiques; déficit d’infrastructures de base; chômage des jeunes; instabilités politiques etc…
Je présente ces jours-ci mon dixième budget au Parlement Cap-Verdien, et, ce faisant, je peux mesurer le chemin parcouru du point de vue de la méthodologie et des réformes qui ont été introduites pour améliorer la transparence et la redevabilité du système financier de notre pays. Je pense donc avoir consolidée mon expérience financière de la Citibank et c’est mon profond désir de mettre toute cette expérience au profit de mon continent.

Sur un plan plus large, d’autres atouts peuvent être avancés pour légitimer davantage ma candidature, notamment l’identité africaine du Cap Vert, son positionnement géographique qui l’ouvre plus que d’autres pays du continent au reste du monde, son insularité, source d’une quête permanente de solidarité africaine et extra-africaine. On peut aussi noter son passé qui l’a impliqué dans la lutte anticoloniale et la construction d’une ère postcoloniale. Notre souci de partager avec tous les réussites du Cap Vert, en termes de bonne gouvernance économique et de stabilité institutionnelle ou encore de démocratisation testée et solide, sont autant d’autres raisons qui justifient l’ambition du Cap Vert de vouloir mieux se projeter afin de faire entendre sa voix, encore plus fortement, dans la construction de l’Afrique.
Du point de vue personnel, qui n’aurait pas été ravi d’être proposé par son Gouvernement à se lancer dans la course pour la présidence de la Bad? Laquelle proposition est portée à l’unanimité de mes compatriotes mais également par des amis de toutes provenances hors du Cap-Vert, crédibles et soucieux du présent et du futur de l’Afrique?
Ma candidature n’est donc pas seulement une volonté d’être le représentant du Cap-Vert, petit pays insulaire d’expression lusophone, ou encore celle d’une femme au milieu d’autres candidats.

-Si vous êtes élue, quelles sont les grandes orientations stratégiques que vous voulez donner à l’institution?
Il n’est pas question de faire la révolution ni de réinventer la roue. Comme vous le savez, la BAD compte en son sein des cadres de haute valeur. Elle a un stock d’expériences -bonnes et mauvaises- qui, recensées et bien utilisées ou évitées, peuvent servir quiconque tente de lui tracer une nouvelle voie en s’appuyant sur son passé et son présent. Profiter aussi des héritages laissés par les différents leaders qui ont eu la charge de son destin est également une des pistes à explorer. Naturellement, à l’ère où le monde entier connait de profondes mutations et que l’Afrique suscite un regard plus appuyé que jamais d’acteurs extérieurs et que ses populations, surtout les jeunes et les femmes sont en attente de réponses concrètes à leurs besoins de développement, la BAD se doit de faire mieux et plus, tout en restant fidèle aux missions que lui assignent ses actionnaires africains, d’abord, mais aussi non régionaux.

Parmi les actions qui méritent une urgente réponse, figurent la nécessité d’aider l’Afrique à résorber son déficit d’infrastructures, physiques et institutionnelles, dans des domaines vitaux, le souci de mobiliser, surtout à l’intérieur du continent, les ressources humaines dont celles des femmes, et les ressources financières si souvent ignorées au profit d’une dépendance précaire vis-à-vis de l’extérieur, l’amélioration de la compétitivité des Etats africains en mettant l’accent sur l’innovation et la créativité des jeunes africains, l’intégration régionale, la mobilisation des femmes au processus de développement, et la coopération avec toutes les institutions africaines qui œuvrent au développement de l’Afrique et, bien sûr, l’application d’une gestion performante requise à une institution triple A où la méritocratie et l’équilibre dans la représentation de ses ressources humaines seront privilégiés en terme de gestion. Une meilleure BAD avec une mentalité d’institution de développement mais aussi d’une banque d’investissements sera forcément un instrument au service du développement du continent africain dans la ligne des réalisations déjà louables à son actif.

En résumé il s’agit de consolider les gains de la gestion antérieure et d’amener la Banque à un autre niveau tel que l’exigent les nouveaux défis d’un monde plus compétitif et d’une société civile africaine plus exigeante.
-Les membres non régionaux représentent 40% du capital de la Banque. Pensez-vous que cette internationalisation de la BAD est souhaitable ou à contrôler?
Écoutez, nous sommes à l’âge de la mondialisation. Et comme le prophétisait Léopold Sédar Senghor, le premier Président-poète du Sénégal, nous sommes désormais en plein dans l’ère du rendez-vous de l’universel, celui du donner et du recevoir. Que des partenaires non africains tiennent tant à être partie prenante de la BAD est la meilleure preuve de sa crédibilité. Et de son avenir. Autant que celui de l’Afrique. Il faut s’en féliciter. Certes avec 40 pour cent du capital de la banque, les non-régionaux ont une voix importante dans les affaires de la BAD. De là, à penser qu’ils menacent son identité africaine, il y a un pas que je me garderai de franchir. Soyons clair: la BAD, par la signification littérale de son sigle, est une banque africaine. Elle le restera si les africains le veulent et agissent en conséquence au niveau du Conseil d’Administration mais aussi au niveau des Etats Africains qui se doivent de privilégier la BAD comme le partenaire principal de leur développement. N’ayons pas peur de la présence d’acteurs étrangers mais ayons toujours un dialogue ouvert et franc, décomplexé, mutuellement profitable, qui protège la banque, lui donne une crédibilité à toute épreuve vis-à-vis des africains, notamment des populations africaines; faisons-en une institution respectée par les marchés, qui lui assurent un triple A, à travers les meilleures agences de notations; et surtout utilisons cette présence des non-régionaux comme un levier pour formater la coopération entre l’Afrique et le reste du monde.

-Votre pays, le Cap Vert, est sorti des PMA. Pouvez-vous revenir brièvement sur les réformes qui ont permis ce saut qualitatif?
Réussir des réformes exige surtout une volonté politique à toute épreuve et par conséquent un leadership engagé dans la résolution des problèmes qui affligent ses populations. Quand notre pays est devenu indépendant en 1975, très peu d’observateurs pariaient sur sa viabilité. Sécheresse, absence de ressources naturelles, terre d’émigration, sans compter des années d’abandon du colonisateur, l’avaient fortement handicapé. Mais à force de rigueur dans le travail, dans la lutte contre les prévarications, l’exaltation du mérite, et la mise en œuvre de réformes ayant fait leurs preuves ailleurs autant que d’autres d’essence locales, sont à l’origine de ce que vous appelez saut qualitatif. Les principales réformes ont porté sur la consolidation des institutions et d’un système politique démocratique et crédible qui garantit la stabilité sociale et économique, la maitrise des fondamentaux de l’économie, la formulation d’une vision de développement claire partagée par tous et la consistance et la pérennité des politiques publiques qui créent un environnement des affaires favorable à l’intervention de toutes les parties prenantes mais aussi à la transparence et la justice des acteurs publics. C’est cette expérience positive que je voudrais apporter à la BAD dans ma quête pour contribuer au développement de mon continent autant qu’à l’épanouissement des Africains et des Africaines.

 

-La BAD n’a jamais été dirigée par une femme. Quelles sont vos chances de remporter ce challenge?

 

Justement parce que la BAD n’a jamais été dirigée par une femme, c’est le moment de corriger cette injustice, si j’ose dire. Mais ce n’est pas en qualité de militante de la parité, qui se bat pour que les femmes, l’autre moitié de l’espèce humaine, puissent jouer leur partition dans la marche de l’Afrique, que j’ai acceptée d’être candidate. Je le suis parce que je pense que j’ai l’expérience et la compétence pour jouer un rôle dans la transformation qualitative de la BAD et celle structurelle du continent. Le fait d’être une femme me permettra d’apporter un autre avantage compétitif par rapport aux autres candidats, celui d’une sensibilité différente aux problèmes auxquels sont confrontés nos populations mais surtout une meilleure capacité d’amener dans le secteur productif, l’autre moitié de la population, les femmes africaines.

Et si je doutais un seul instant de mes chances de l’emporter, je ne me serai pas présentée car je sais que les autres candidats ont tous un bon pedigree. La course sera serrée. Ce sera un combat démocratique. Et à l’arrivée, j’espère que les décideurs feront confiance au projet que je leur propose au-delà des intérêts politiques de court terme.
Propos recueillis par Adama Wade