Par Paul-Harry Aithnard, Roseline Abé et Aniéla Koffi
Directeur Général d’Ecobank Côte d’Ivoire & Directeur Régional Exécutif UEMOA · Directrice Générale d’EDC Investissement Corporation · Responsable du Programme Ellever
Un an après le premier Gender Bond de l’UEMOA, il est temps que la finance africaine prenne pleinement la mesure de cet outil.
Il existe en finance une catégorie d’anomalie que les économistes peinent à expliquer sans malaise : celle d’actifs performants que le marché sous-finance systématiquement. En Afrique de l’Ouest, les entreprises dirigées par des femmes appartiennent à cette catégorie.
Résilientes, créatrices d’emplois, ancrées dans l’économie réelle, elles restent pourtant en marge des circuits du crédit. Moins de 20 % d’entre elles accèdent à un financement adéquat. Ce n’est pas un échec entrepreneurial. C’est un gap structurel des systèmes financiers actuels.
Les données les plus récentes sont sans ambiguïté. Selon le Global Findex 2025 de la Banque mondiale — la plus grande enquête mondiale sur l’inclusion financière, publiée en juillet 2025 — les femmes d’Afrique subsaharienne restent 12 points de pourcentage en dessous des hommes en matière d’accès aux comptes financiers. Près de la moitié des femmes de la région demeurent non bancarisées. En Côte d’Ivoire, malgré les progrès enregistrés ces dernières années, le taux de bancarisation global a progressé, l’écart entre hommes et femmes persiste structurellement et n’a pas encore été comblé.
La Banque africaine de développement estime à 42 milliards de dollars le déficit de financement auquel sont confrontées les femmes entrepreneures à l’échelle du continent. Ce chiffre doit être lu non comme une fatalité, mais comme une opportunité colossale pour les marchés de capitaux africains.
La question n’est donc pas de savoir si le financement des femmes est utile. Elle est de savoir pourquoi les marchés de capitaux ont mis si longtemps à s’en emparer. Les Gender Bonds apportent une réponse possible et concrète à cette inertie. Ces instruments de dette canalisent des fonds spécifiquement vers des initiatives visant à réduire les inégalités de genre et à renforcer l’autonomisation économique des femmes. Ils ne relèvent ni de la philanthropie ni de la contrainte réglementaire. Ils relèvent d’une logique d’investissement à impact, traçable et mesurable, qui réconcilie rentabilité et responsabilité.
Le marché mondial leur a pourtant réservé une place dérisoire : 14,5 milliards de dollars en 2023, soit à peine 1,5 % du marché des obligations durables. En Afrique, leur adoption reste quasi inexistante. C’est dans ce contexte qu’Ecobank Côte d’Ivoire a décidé de changer de paradigme.
Le 3 mars 2025, à quelques jours de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons lancé le premier Gender Bond de l’espace UEMOA, baptisé « Ellever Gender Bond 6,50 % 2024-2029 », d’un montant de 10 milliards de francs CFA. Structurée et arrangée par EDC Investissement Corporation, filiale spécialisée du groupe, et adossée à l’investissement de la Société Financière Internationale et de l’Africa Local Currency Bond Fund, l’opération a répondu au-delà de toutes nos attentes : clôturée en 48 heures, elle a enregistré une sursouscription frôlant les 11 milliards de francs CFA. La période de souscription était prévue pour deux semaines. Les investisseurs institutionnels, majoritairement européens, ont représenté 95 % des souscriptions. Le marché a parlé avec une clarté qui ne laisse pas de place au doute : quand les instruments sont bien construits, le capital suit.
Les fonds mobilisés alimentent exclusivement le programme Ellever, lancé en 2021 pour offrir aux femmes entrepreneures ivoiriennes un accès au crédit, une éducation financière et un accompagnement stratégique. En 2024, plus de 3 465 entreprises y avaient adhéré, et ont bénéficié de 13,25 milliards de francs CFA de financements décaissés. Le Gender Bond permet d’accorder au moins 3 000 prêts supplémentaires à des PME féminines. Il ne s’agit pas d’un chiffre comptable. Derrière chaque dossier financé, il y a une femme qui paie des salaires, qui scolarise ses enfants, qui structure une filière.
Cette réussite nous oblige à aller plus loin dans le raisonnement. Le succès d’une opération ne vaut pas politique. Il vaut signal. Il démontre que les marchés de capitaux africains sont capables de produire des instruments alignés sur les objectifs de développement sans sacrifier leur attractivité. La BRVM, qui a accueilli la première cotation de ce Gender Bond en juin 2025, a offert à cette obligation une visibilité régionale inédite. Ce que la Côte d’Ivoire a initié, d’autres places financières de l’UEMOA et au-delà peuvent l’amplifier.
Mais pour cela, des conditions doivent être réunies. Les régulateurs doivent créer des cadres d’émission clairs et incitatifs. Les investisseurs institutionnels africains — fonds de pension, assureurs, caisses de retraite — doivent se positionner davantage sur ces instruments. Les banques doivent accepter que le financement des femmes ne soit pas un programme de responsabilité sociale accessoire, mais une ligna wwws lycées àpy e de métier à part entière, dotée de ressources propres, de données granulaires et d’objectifs chiffrés.
Financer une femme entrepreneur, c’est financer un multiplicateur. La littérature économique le documente depuis des décennies ; les expériences de terrain le confirment chaque jour. Ce que les Gender Bonds ajoutent à cette évidence, c’est la capacité des marchés à transformer une conviction en allocation de capital. L’Afrique ne peut pas se permettre d’attendre encore dix ans pour que cette évidence devienne la norme.

