La 14ᵉ Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’est ouverte ce 26 mars 2026 à Yaoundé dans un climat de doute stratégique. Trente ans après sa création, l’institution traverse une crise profonde : organe d’appel paralysé depuis 2019, Agenda de Doha enlisé, montée des politiques commerciales unilatérales. En toile de fond, une question simple : l’OMC peut-elle encore structurer la mondialisation ?
Dans ce contexte, les prises de parole ministérielles révèlent moins une convergence qu’une recomposition du commerce mondial, entre défense du multilatéralisme et affirmation de souverainetés économiques.
Le ton a été donné dès l’ouverture par le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana. Sans éluder les difficultés, il appelle à « insuffler une nouvelle dynamique » à l’organisation et à restaurer un système « juste et inclusif ». Les sujets sur la table — agriculture, subventions à la pêche, commerce électronique, facilitation des investissements — traduisent l’ampleur des attentes, mais aussi la complexité des arbitrages.
Dans une rhétorique ancrée dans la tradition africaine du consensus, le Cameroun plaide pour une « conversion des divergences en convergences », espérant qu’à l’issue des travaux émerge une déclaration ministérielle « inclusive et ambitieuse ». Une manière de rappeler que, pour une large partie des pays du Sud, l’OMC demeure un cadre indispensable, à défaut d’alternative crédible.
Cette ligne est partagée, avec nuances, par plusieurs délégations. L’Indonésie, par la voix de son ministre du Commerce Budi Santoso, insiste sur la nécessité de préserver le traitement spécial et différencié et de garantir un système véritablement inclusif. Pour Jakarta, la crédibilité du multilatéralisme repose sur sa capacité à intégrer les besoins des pays en développement, notamment en matière de sécurité alimentaire et de protection des économies vulnérables.
Même tonalité du côté du Bénin, qui réaffirme son attachement à un système fondé sur des règles prévisibles et équitables. Cotonou insiste sur une réforme agricole ambitieuse, la prise en compte des enjeux du coton pour les pays du C4+ et une mise en œuvre effective des accords existants, notamment en matière de facilitation des échanges. En creux, le message est clair : sans correction des asymétries, le multilatéralisme risque de perdre définitivement sa légitimité dans le Sud.
À l’autre extrémité du spectre, certaines puissances plaident pour une transformation plus radicale. L’Argentine, représentée par Pablo Quirno, défend une OMC modernisée, plus agile, capable d’intégrer les nouvelles dynamiques des chaînes de valeur mondiales. Buenos Aires soutient l’essor des accords plurilatéraux, une libéralisation accrue — notamment en agriculture — et la consolidation des règles sur le commerce numérique.
Mais c’est surtout la position américaine qui cristallise les lignes de fracture.
À Yaoundé, le véritable porte-voix de la rupture américaine ne s’appelle pas le secrétaire au Commerce, mais Jamieson Greer, représentant au Commerce des États-Unis. C’est lui qui, au nom de Washington, assume la critique la plus frontale de l’ordre commercial multilatéral hérité des années 1990. Dans sa déclaration, il défend sans détour une architecture plus flexible, fondée sur la réciprocité, les accords bilatéraux ou plurilatéraux, et une lecture beaucoup plus restrictive des principes classiques de l’OMC. En filigrane, le message est limpide : pour les États-Unis, l’ère du multilatéralisme automatique touche à sa fin, et l’OMC ne peut plus prétendre régir seule les grands équilibres du commerce mondial.
Washington va plus loin en considérant que certains enjeux structurants — déséquilibres commerciaux persistants, surcapacités industrielles, sécurité économique — échappent désormais au cadre de l’OMC. Une manière de redéfinir le périmètre même de l’institution, et, implicitement, d’en relativiser le rôle.
Derrière ces positions, une réalité s’impose : le commerce mondial entre dans une phase de fragmentation organisée. Le multilatéralisme n’est plus contesté en tant que principe, mais concurrencé dans les faits par des logiques de puissance, d’alliances ciblées et d’intérêts stratégiques.
À Yaoundé, l’enjeu dépasse donc les négociations techniques. Il s’agit de savoir si l’OMC peut encore être le lieu de production de la règle commune, ou si elle est condamnée à devenir une plateforme parmi d’autres, dans un système commercial de plus en plus éclaté.
Dans cet équilibre instable, la conférence camerounaise apparaît comme un moment charnière. Moins un sommet de décisions qu’un révélateur : celui d’un ordre commercial en transition, où la recherche du consensus cohabite désormais avec l’affirmation assumée des souverainetés économiques.

