À Cotonou, le 21 mars dernier, Il y avait, dans ce Palais des Congrès plein à craquer, quelque chose de presque contre-intuitif. En présentant son projet de société en vue de la présidentielle du 12 avril prochain, Romuald Wadagni, l’homme des grands équilibres, le ministre qui aura passé une décennie à parler dette, signature souveraine, crédibilité budgétaire, réformes fiscales et discipline des comptes, a choisi de ne pas faire focus sur la finance et la dette.
Ou plutôt de n’en parler qu’indirectement. L’argentier consacré pour la première fois meilleur ministre African des Finances par Financial Afrik – c’était en 2018, bien avant que le FMI et la Banque Mondiale ne suivent la tendance- place la santé et l’éducation au centre de son projet de société. Comme si le moment était venu, après l’orthodoxie financière et l’investissement dans les infrastructures structurantes, de mettre l’accent sur le chapitre des dividendes.
En cela, le projet de société du tandem Romuald Wadagni- Mariam Chabi Talata (Première vice-présidente du Bénin) s’inscrit à notre sens dans une orientation social-libérale qui réaffirme la puissance de l’Etat, la nécessité d’un cadre économique assaini, garant de la saine compétition et du développement du secteur privé avec, pour but suprême, améliorer le quotidien des béninois. «La prospérité ne vaut que si elle descend des agrégats vers les existences, des tableaux macroéconomiques vers la salle de classe, le centre de santé, le raccordement électrique, la piste rurale, le marché moderne », explique ce banquier béninois qui estime que l’offre programmatique de Wadagni n’est ni libérale ni sociale mais plutôt «pragmatique».
Le ruissellement après la restauration
Le fil conducteur de la candidature Wadagni est clair : faire succéder au temps de la restauration celui du ruissellement. Le terme, évidemment, n’est pas neutre. La théorie dite du « ruissellement » n’a d’ailleurs pas de père unique au sens strict. Elle procède d’une vieille généalogie libérale, depuis Jean-Baptiste Say et sa confiance dans la dynamique de la production jusqu’aux formulations modernes de l’économie de l’offre popularisées, bien plus tard, par les reaganomics américaines. Mais l’expression elle-même est souvent plus polémique que doctrinale : elle désigne l’idée qu’une croissance bien enclenchée, une fois les moteurs de l’investissement libérés, finit par diffuser ses bénéfices dans le reste du corps social. Wadagni, lui, semble vouloir en proposer une version moins doctrinale , plus concrète: le ruissellement, oui, mais piloté, territorialisé, instrumenté.
Au fond, son raisonnement tient en une phrase : une décennie a servi à remettre l’État debout ; la suivante doit servir à rendre ce redressement palpable. Les chiffres, de ce point de vue, racontent déjà une métamorphose. Entre 2015 et 2025, le revenu par habitant est passé de moins de 600 000 FCFA à plus de 900 000 FCFA, ce qui explique largement le passage du Bénin dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire (PRI). Les économistes proches du candidat parlent d’un mouvement alliant à la fois un décollage progressif de la richesse moyenne et un élargissement de la base économique nationale. Dans le même intervalle, la croissance est passée de 1,8 % en 2015 à 8 % en 2025.
On dira, dans le langage des économistes, que le Bénin est sorti d’une croissance d’inertie pour entrer dans un régime d’expansion. Le budget national, lui, a plus que triplé, franchissant les 3 500 milliards de FCFA : traduction budgétaire d’un État redevenu capable, non seulement de lever l’impôt, mais de se donner une ambition.
Autrement dit, Wadagni arrive devant le pays avec un argument simple : il y a désormais quelque chose à redistribuer, non pas au sens assistanciel du terme, mais au sens structurel. La richesse publique reconstituée peut redevenir capacité collective.
Cette mise en ordre des comptes produit une grammaire nouvelle. Déficit budgétaire ramené à 2,8 % du PIB, dette contenue à 53,2 %, donc nettement en dessous du plafond communautaire de l’UEMOA, recettes publiques passées de 745,7 milliards de FCFA à 2 257,8 milliards. Ce sont là les marqueurs d’une souveraineté administrative et d’une marge de manœuvre pour permettre au pays d’accéder au marché financier international dans des conditions relativement confortables comparé aux pairs (pays notés dans la même catégorie). Le Bénin, en somme, ne subit plus tout à fait ses finances : il en fait un levier de transformation économique et sociale. L’accent est donc mis sur les livrables.
Dans la santé et la protection sociale, l’État béninois est sorti d’une logique de secours ponctuel pour entrer dans une logique d’architecture sociale. Le projet ARCH, en étendant la couverture santé aux plus vulnérables, participe de cette idée d’un capital humain qu’il faut protéger comme un actif national. Les filets sociaux productifs, qui touchent près d’un million de Béninois, traduisent une autre conviction : la vulnérabilité ne se traite pas seulement par transfert, mais par capacité. Quant au programme SWEDD, avec plus de 500 000 femmes et jeunes filles autonomisées, il installe dans le paysage une vérité simple, mais décisive : dans les économies africaines, la question féminine est d’abord une question de productivité générale.
L’école, elle aussi, devient le lieu d’incarnation du ruissellement. Les taux de réussite au CEP, au BEPC et au baccalauréat ont respectivement bondi de 42 % à 89 %, de 16 % à 77 % et de 30 % à 73 %.
Derrière ces pourcentages, il faut lire autre chose qu’une embellie administrative : le retour d’une promesse républicaine. La construction de 9 000 salles de classe, le recrutement de plus de 37 000 enseignants, l’extension des cantines scolaires à 1,3 million d’élèves dessinent une infrastructure de la mobilité sociale. En clair, si la macroéconomie a redonné de l’air à l’État, c’est pour que l’État redonne une chance aux enfants.
Même logique dans l’agriculture. Le quadruplement des périmètres irrigués, portés à plus de 26 000 hectares, signale le passage d’une agriculture de dépendance climatique à une agriculture de maîtrise. Le doublement de la production de riz et le triplement de celle du soja disent l’entrée dans une économie d’intensification. Le rang de premier producteur africain de coton confère, lui, un avantage de masse. Ici encore, les chiffres ne sont pas nus : ils racontent un changement de modèle productif.
Le même récit se lit dans l’industrie. La GDIZ, avec plus de 20 000 emplois créés en moins de trois ans, n’est pas seulement une zone ; c’est un pari sur la remontée de chaîne de valeur. Le Bénin n’entend plus seulement exporter des matières premières ou capter des rentes de transit ; il cherche à transformer, assembler, conditionner, industrialiser. C’est une manière très concrète de donner au ruissellement une colonne vertébrale productive.
Préconditions du décollage
Les infrastructures, enfin, jouent le rôle que Rostow aurait appelé les « préconditions du décollage ». Trois mille kilomètres de routes bitumées, 77 communes reliées, un taux d’accès à l’électricité passé de 30 % à 61 %, 633 nouvelles localités électrifiées, plus de 100 000 lampadaires installés : ce n’est pas du décor, c’est de la circulation. Circulation des biens, des hommes, des services, des opportunités. N’en déplaise à l’expression populaire «on ne mange pas la route », le développement n’est jamais autre chose qu’une baisse progressive des distances, une réduction des coûts logistiques pour l’accès d’un bien ou service au prix le plus bas possible.
Et voici sans doute la part la plus intéressante du projet : sa territorialisation. Avec la perspective de six pôles de développement territorial, chacun doté de son agence régionale, le wadagnisme esquisse une géographie économique du ruissellement. Arrivera-t-il à désengorger Cotonou ? L’expérience des politiques de développement le montre, la décentralisation passe par la connectivité, la distribution des infrastructures de base sur tout le territoire et la territorialité des opportunités. En somme, substituer à l’attente passive d’un effet de cascade une ingénierie du maillage.
C’est là que le candidat est le plus attendu par le Bénin et, dirions-nous, par l’Afrique tout entière à la recherche de son modèle de décentralisation administrative et économique en lieu et place du modèle de l’Etat post-colonial qui a accouché de déséquilibres, d’exode rural et de flux migratoires.
Certes, Wadagni n’est pas le candidat de la rupture romantique, ni celui de la redistribution populiste et électoraliste. Le ministre plébiscité par les marchés financiers mondiaux et par les bailleurs (dont il est le candidat de facto, malgré lui ) se présente comme l’homme d’une seconde génération de réformes : après la remise en ordre, la mise à portée ; après la crédibilité, la capillarité ; après l’État restauré, l’État distributeur d’accès.
S’il est elu, le successeur du pragmatique Patrice Talon, aura à charge de démontrer qu’un marché discipliné, une administration modernisée et une stratégie d’investissement cohérente peuvent produire autre chose que des courbes flatteuses — à savoir une société plus dense, mieux équipée, plus mobile.
En cela, Romuald Wadagni a la chance de poursuivre un programme qui a déjà 10 ans de maturité. Son point fort est d’avoir trouvé la positon idéale du curseur entre l’Etat et marche pour une mise en tension féconde. Le marché régulé produit la richesse, l’État l’oriente, et la société en recueille les effets. Ambition classique, certes. Mais sous nos latitudes, elle vaut déjà programme.
Au fond, le pari wadagnien est limpide : faire descendre la macroéconomie du ciel des technocrates jusqu’au sol des ménages. Donner un visage humain à la discipline budgétaire. Et convaincre que, dans le Bénin qui vient, la croissance ne sera plus seulement un chiffre, mais une expérience à vivre au quotidien dans sa rue et dans sa poche.


Un commentaire
*Message de soutien aux candidats*
« Nous vous assurons de notre soutien et de notre engagement à travailler ensemble pour un Bénin meilleur. Votre vision et votre détermination sont une source d’inspiration pour nous tous. Nous sommes convaincus que votre leadership contribuera à façonner un avenir radieux pour notre pays.
Bonne chance monsieur wadagni