Par Charles Blondin
Depuis la prise de pouvoir d’une junte militaire à la suite desmanifestations de la génération Z à Madagascar, un durcissement du climat politique s’est opéré ces derniers mois. A rebours d’une transition politique pacifique, le pouvoir semble s’être lancé dans une révolution de palais qui pourrait nuire durablement aux intérêts des Malgaches.
A l’automne 2026, des manifestations de la génération Z (Gen Z) éclate sur l’île rouge. Dénonçant des problèmes de distribution d’eau et d’électricité, la population sort dans la rue à l’appel des élus de l’opposition du Conseil municipal d’Antananarivo, capitale de Madagascar. Très vite, l’appel à manifester, relayé par la société civile et sur les réseaux sociaux, prend de l’ampleur et dégénère. Les pillages et les violences, manipulés par l’opposition, oblige le gouvernement à sévir. Toutefois, les autorités ne parviennent pas à stabiliser la situation. Le président Rajoelina est contraint de quitter le pays. Le parlement vote sa destitution le 14 octobre avec 130 voix sur 163, entraînant une prise de pouvoir par l’armée.
Depuis, le pays est sous un régime de transition dirigé par le colonel Michaël Randrianirina. Sur les réseaux sociaux, moteurs dans la chute d’Andry Rajoelina, la junte est critiquée pour sa confiscation de la révolution populaire. Plusieurs appels ont ainsi été lancés, en particulier par la Gen Z, pour ne pas se laisser voler ce soulèvement par les militaires. Une crainte appuyée par la suspension de la constitution et l’annonce d’élections uniquement d’ici deux ans – au mieux.
En effet, un processus de refondation a été annoncé autour de réforme constitutionnelle et de la mise en place d’un nouveau système électoral. Comme au Sahel, la junte est donc appelée à rester plusieurs années en place sans autre légitimé que sa prise de pouvoir par la force. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) exerce une pression diplomatique, exigeant une feuille de route politique claire d’ici février 2026 pour restaurer l’ordre constitutionnel et organiser des scrutins inclusifs. Dans le même temps, l’Union Africaine (UA) reste très attentive aux actions de la junte.
Une révolution de palais ?
Afin d’appuyer son assise, les autorités se sont lancées dans ce qui est décrit par des sources locales comme une chasse aux sorcières. Il s’agit principalement d’acter une rupture avec le gouvernement de Rajoelina. De nombreuses procédures judiciaires ont donc été menées contre des personnalités politiques et institutionnelles proches de l’ancien régime.Fanirisoa Ernaivo, ancienne exilée et désormais ministre de la Justice, est régulièrement citée par ses détracteurs comme l’une des figures centrales de ces attaques. Pour l’heure, le colonel Michaël Randrianirina n’aurait pas cherché à s’opposer à cette dynamique, une attitude interprétée par certains comme une volonté de préserver ses marges de manœuvre.
Début janvier, Marie Michelle Sahondrarimalala, députée de Fianarantsoa et ancienne ministre, a été arrêtée à la suite de la levée de son immunité parlementaire. Une procédure entachée d’irrégularités : selon les règles en vigueur, une telle arrestation ne peut intervenir qu’avec l’autorisation du Bureau permanent, sauf en cas de flagrant délit, de poursuites déjà autorisées ou de condamnation définitive. Or, aucune de ces conditions ne semble avoir été réunie. En outre, les raisons de l’arrestation n’ont pas été révélées. L’ex-ministre serait régulièrement présenté comme l’une des cibles de Fanirisoa Ernaivo, ce que certains avancent pour éclairer ses déboires actuels.
Dans le même temps, Soalihy Moussa, ancien chargé de mission à la présidence, faisait l’objet d’intimidations, avec une perquisition à son domicile en décembre dernier. À la même période, Edgard Razafindravahy, actuel secrétaire général de la Commission de l’océan Indien, subissait à son tour une perquisition, sans qu’aucun élément ne permette d’étayer une mise en cause judiciaire.
Enfin, Richard Ravalomanana, ancien président du Sénat, a été interpellé après avoir refusé de répondre à une convocation adressée dans le cadre d’une procédure pénale en cours. Il fait l’objet d’accusations de complicité d’homicide, fondées sur l’allégation selon laquelle il aurait donné l’ordre d’ouvrir le feu sur des manifestants lors des émeutes de septembre dernier à Antananarivo. Ses soutiens contestent toutefois fermement cette lecture, rappelant que l’ancien président du Sénat ne faisait partie d’aucune chaîne de commandement militaire et ne disposait, à ce titre, d’aucune autorité pour donner un ordre opérationnel aux forces de sécurité.
La plupart de ces procédures, ont été justifiées par une lutte contre la corruption. Toutefois, comme le rappelle un chef d’entreprise locale, « la corruption à Madagascar ne date pas d’Andry Rajoelina et il est peu probable qu’elle s’éteigne avec un nouveau régime ». Une période d’instabilité démocratique se révèle peu propice au rétablissement d’une lutte efficace contre la corruption.
Pire, elle entretient des tensions politiques au sein de la Grande-Ile. Non seulement parce que le président Andry Rajoelina conserve encore des soutiens dans une partie de la population ; mais aussi parce qu’elle entretient un climat de confrontation au sein de l’élite malgache. Confrontation qui pourrait engendrer un nouveau putsch. Une crainte d’ailleurs assumée par le nouveau régime et qui expliquerait, selon certains observateurs, une forme de tolérance à l’égard de procédures perçues comme politiquement motivées. Ne disposant pas d’un soutien populaire total, la junte chercherait par ailleurs à élargir son cercle d’alliés.
Une situation fragile
Le pouvoir militaire repose aujourd’hui sur une légitimité politique relativement faible. Les grèves se multiplient dans le pays : internes, éboueurs, ou encore la compagnie nationale d’eau et d’électricité (JIRAMA), etc. Le pouvoir a d’ailleurs réagi en nommant, il y a quelques jours un général à la tête de cette dernière. Un mouvement surprenant alors que c’est précisément la distribution d’eau et d’électricité qui a cristallisé la révolte populaire il y a quelques mois.
La situation nourrie en outre une méfiance des investisseurs dans un pays encore largement dépendant des flux d’investissements étrangers et plus particulièrement français. Rappelons que la France reste l’un des principaux investisseurs à Madagascar, avec environ 38-40 % des IDE en 2023 – 2024. Elle y occupe historiquement une position importance dans des secteurs clés (énergie, mines, télécommunications) et y déploie une aide substantielle : l’AFD y a ainsi engagé 520 millions d’euros au cours des quinze dernières années, à travers 67 projets.
En définitive, cette chasse aux sorcières ne profite à personne et surtout pas aux Malgaches qui n’obtiendront pas, par ce biais, un meilleur accès aux services publics de base. Cette stratégie présente toutefois, aux yeux de la junte, l’avantage de contribuer à son maintien au pouvoir. Comme l’aurait sans doute formulé Hannah Arendt, là où le pouvoir commence, la morale s’arrête souvent.

