Le colonel Assimi Goita, lors de la réunion de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à Accra, au Ghana, le 15 septembre 2020

Pour un pays enclavé qui dépend entièrement des ports de la sous-région pour ses approvisionnements et dont le commerce représente près de 60 % du PIB d’après les chiffres de la banque mondiale, privé des avantages commerciaux de l’Agoa par les États- Unis et frappé du lourd embargo commercial et financier de la Cédéao, l’équation est complexe. Malgré les annonces de la junte malienne pour contrebalancer ce blocus avec le soutien et l’aide annoncée des pays comme la Guinée, la Mauritanie et l’Algérie, il y a un risque réel pour le Mali de se retrouver dans une nouvelle crise économique aux conséquences imprévisibles tandis que ses voisins comme la Côte d’Ivoire et le Sénégal – qui est notamment le principal partenaire commercial du pays–, devront payer les pots cassés des sanctions.

Avec une balance commerciale déjà suffisamment déficitaire, marquée par une valeur des importations de services commerciaux qui se situe à 1,3 milliard USD, contre seulement 469 millions USD d’exportations (principalement de l’or qui représente plus de la moitié des exportations totales et le coton) déjà suffisamment éprouvées par la crise mondiale induite par la Covid-19, les sanctions de la Cédéao tombent dans un contexte économique délétère. Une situation marquée par la chute de 16,8% des exportations en 2020 tandis que les importations ont baissé de 3,1%, le blocus financier représente un frein pour le refinancement du Mali sur les marchés obligataires de l’Uemoa et fait encourir au pays un risque accru de « Shutdown » avec une incapacité à moyen et long terme de prendre en charge les salaires des fonctionnaires.

Un manque à gagner pour le Sénégal

Les acteurs sous-régionaux et bientôt mondiaux (l’Union européenne notamment) qui sont liés à la filière cotonnière du Mali (le pays est le plus grand fournisseur sur le continent) se retrouvent ainsi pris en étaux entre deux feux avec tout le risque que cela peut induire. Le Mali dont l’économie tourne essentiellement autour du commerce, notamment du trafic transfrontalier avec des fournisseurs de poids comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire se voit ainsi privé de ses principales sources de ressources du trésor. Le Sénégal qui représente plus de 20 % des importations totales du Mali et qui est reconnu comme le premier fournisseur du pays devant la Chine (15,2%), la Côte d’Ivoire (9,7%), la France (7,9%), se voit priver de toute la manne financière considérable liée aux transactions commerciales et financières entre les deux pays. Plus inquiétant, le blocage des transactions financières et le gel des avoirs du pays à la BCEAO met en difficulté le trésor malien ainsi que les populations et pousse le pays en « off-shore » de la finance avec une incertitude monétaire inédite.

La Guinée, la Mauritanie et l’Algérie avec en filigrane la Russie sur qui le Mali compte désormais pour avoir une ouverture extérieure et éventuellement continuer à être ravitaillé et faire des échanges commerciaux peuvent en outre tirer leurs épingles du jeu. Surtout la Guinée dont le port est le plus proche de Bamako, même si Conakry se trouve également dans le viseur de la Cédéao et qu’elle a une marge de manœuvre par rapport au Mali. Ce, puisque la Guinée n’est pas membre de l’Uemoa et est capable de s’appuyer sur la Chine, la Russie et la Turquie vers qui le président déchu s’était davantage rapproché avant sa chute. Donc, un risque de bouleversement géopolitique réel avec éventuellement un axe Mali-Guinée sous une influence russe ouest-africaine.

Un handicap pour les compagnies aériennes sous-régionales

Le trafic aérien revêt le même enjeu. Dans sa démarche souverainiste face aux sanctions de la Cédéao, le Mali se retrouve coupé du trafic aérien de l’Uemoa et voit Air France déserter le pays, avec éventuellement les compagnies européennes qui vont très vite sous l’égide de l’Union européenne entrer dans la danse, si ce n’est déjà acté. Même si Bamako a plus à perdre, la Cédéao, soutenue par la France et les autres pays de l’Union européenne ainsi que les États-Unis prennent le risque de mettre en péril les opérations militaires dans la zone du Sahel et ouvrent ainsi un boulevard pour la Russie et la Chine au Mali, ce qui porte par ailleurs un sérieux coup aux compagnies aériennes du continent et étrangères.

Une voie royale pour la Russie

La Guinée qui est historiquement un électron libre (non alignée) et moins sous les effets de l’emprise de la Cédéao et de l’Uemoa et qui a pour sa part une carte non négligeable sur le plan international à jouer, qui est celle des Mines, risque également de basculer dans le giron russe si jamais elle se voyait acculer de la sorte par la Cédéao, même si pour le moment l’homme fort du pays, le colonel Mamadi Doumbouya, toujours adoubé par le peuple guinéen, affiche son indépendance vis-à-vis des puissances étrangères.

La Malien Assimi Goita et le  Guinéen Mamadi Doumbouya jouent carte sur table et semblent plus que jamais déterminés quoiqu’il advienne à ne céder ou négocier aucune once de la souveraineté de leurs pays et misent éventuellement dans leurs confrontations avec la Cédéao et la communauté internationale sur le soutien des Russes et des Chinois, une aubaine pour l’axe sino-russe qui entend bien en profiter pour étendre son influence géopolitique dans une région traditionnellement sous influence française.

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