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«Le sursaut», le nouvel ouvrage de Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier

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EXCLUSIF – « Le sursaut, refonder ou s’effondrer ». C’est le titre du quatrième livre de Cheickna Bounajim Cissé, dans lequel l’économiste, banquier et essayiste malien expose 200 questions pour mieux comprendre le Mali, ce pays du Sahel englué dans une crise profonde depuis plusieurs années de son modèle économique et social. Financial Afrik publie en exclusivité les bonnes feuilles de cet ouvrage choc de 238 pages (éd. BoD, août 2021), rigoureusement documenté, destiné à enrichir la réflexion commune sur la refondation du pays et qui ambitionne d’intégrer le protocole de soins qui va définitivement faire émerger le Mali des multiples maux qui l’assaillent.


Introduction

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Le Mali est un pays en crise. Il va très mal. C’est un euphémisme de le dire, presque tautologique de le répéter et même d’y insister. Aucun groupe de personnes, encore moins aucun homme providentiel, ne peut venir à bout de la crise multidimensionnelle dans laquelle le Mali est plongé depuis, au moins, une décennie. Paradoxalement – sinon fort heureusement –, dans cette situation complexe et protéiforme, le diagnostic semble relativement simple à partager. Le plus petit dénominateur commun à tous les maux qui minent aujourd’hui le Mali se résume en (…)

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Aujourd’hui, plus qu’hier, il y a trop d’enjeux autour du Mali. Et les Maliens doivent savoir qu’ils ne sont plus les seuls à décider de ce qui doit se passer au Mali. Les armées d’une soixantaine de pays, parmi les plus puissants au monde, sont présentes sur son sol. L’objectif de cet ouvrage est donc d’interroger et de faire entendre. Il s’agit d’un « donner à lire », d’un « lire à comprendre », d’un « comprendre pour agir ». Il prépare et accompagne le changement nécessaire à la refondation du Mali. 


Chapitre I : Les clés pour comprendre le Mali

Pages 26-31.

Comment les Maliens, qui ont si magnifié la cohésion sociale, la solidarité, l’entente, l’entraide et l’unité nationale, au point de les sacraliser dans la devise de leur pays (« Un peuple, un But, une Foi »), sont-ils arrivés à la mésentente et à la mésestime jusqu’à s’entretuer et être incapables de s’asseoir pour discuter et convenir des solutions endogènes aux problèmes existentiels auxquels ils sont confrontés ? Comment le Mali a-t-il pu en arriver là, au point de dévier de sa trajectoire historique ? Comment ne pas être attentif aux prémices du repli identitaire qui pourraient affecter l’unité nationale et le sentiment d’appartenance commune ?

(…) Comment admettre que, malgré l’immensité de ses potentialités humaines, agricoles et minières, le Mali continue à tendre sans discontinuer la sébile pour avoir l’obole ? 

(…) Comment ne pas enrager de bon cœur lorsqu’une bonne partie de la richesse intérieure et de l’aide extérieure est détournée par quelques aigrefins pour être transférée sur des comptes personnels à l’étranger, dans des pays qui ont déjà bouclé leur cycle développement ? Selon le rapport annuel 2020 de la CNUCED, les flux financiers illicites (FFI) coûtent au Mali chaque année au moins 5 % de son PIB, soit au bas mot 500 milliards de francs CFA, ce qui représente plus que l’aide publique au développement (497 milliards de francs CFA) et trois fois les investissements directs étrangers nets (1,8 % du PIB). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, voilà le Mali, réputé être un pays très pauvre (PMA) et très endetté (PPTE), qui donne en réalité au reste du monde plus qu’il n’en reçoit !

(…) Que reste-t-il, finalement, de notre maison commune, le Mali ? La peinture de façade ? Un État en état de désintégration ? Pendant combien de temps encore allons-nous continuer à pleurer nos morts, à soigner nos blessés, à rechercher nos disparus, à secourir nos déplacés et nos réfugiés ? À quand la fin du décompte macabre ? Pendant combien de temps encore les populations continueront-elles à souffrir d’assassinats ciblés, d’enlèvements de personnes et de bétail, d’extorsions de fonds et de paiement de rançons ? À quand la fin de cette série noire ? À quand la paix, la sécurité et la justice pour les populations maliennes plongées depuis dix ans dans un deuil interminable ? À quand la fin de ces longues années d’éclipse ? À quand ?

(…) Sinon, comment comprendre l’exaspération des divisions internes, la cristallisation des postures individuelles, la prolifération des revendications corporatistes, la vitupération sur le front politico-politicien, la dilacération des valeurs de patriotisme et de civisme, la persévération des abus en tout genre, la propagation des propos âpres et âcres, des polémiques incessantes et incandescentes, des comportements excessifs et transgressifs ? Sinon, à beau être un fervent partisan de la transparence, a-t-on réellement besoin d’un mégaphone pour parler à un ami avec qui nous partageons la même pièce ?Comment peut-on s’opposer pour tout et rien ?

Comment peut-on par passion pour son pays, ou tout uniment par compassion pour ses maigres ressources, casser les biens publics pour clamer son mécontentement et même les caillasser pour déclamer son contentement ? Comment peut-on changer positivement la situation de notre pays sans que nous changions nous-mêmes de posture ? Quand allons-nous enfin nous interroger nous-mêmes plutôt que de tout rejeter sur l’autre ? 

(…) Pourquoi le Mali ne prend-il pas son destin en main ? Pourquoi ne faisons-nous pas une union sacrée autour de l’essentiel, le Mali, le précieux patrimoine commun que nous devons léguer aux générations futures comme nous l’avions hérité de celles qui nous ont précédés ? 

Pourquoi ne pas conjuguer nos énergies et nos intelligences pour mener le seul combat qui vaille, celui de préserver et de promouvoir ce légendaire pays, qui nous a tout donné et à qui nous avons (presque) tout refusé ? N’est-il pas grand temps de laisser nos pieds pour prendre nos mains ?

Pages 34-113 

Les Maliens sont-ils au courant de la situation réelle de leur pays ? (…)

1 Savons-nous que le Mali est classé parmi les six pays les plus pauvres du monde (IDH 2019, 184e sur 189 pays) et est cité régulièrement parmi les pays les plus corrompus de la planète (IPC 2019, 130e sur 180 pays) ? 

19 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsqu’il est devenu un « receveur universel », un « déversoir de produits » et un « carrefour alimentaire » – pour emprunter des formules malheureuses – à tout consommer et à peu produire, à acheter de la camelote, des friperies de l’Europe aux pacotilles de l’Asie, en passant par les vieilleries de toutes sortes, celles que les autres rejettent quand ils n’en ont plus envie, allant des véhicules âgés aux congélateurs usagés, en passant par les chaussures abîmées, la vaisselle décatie, les jouets d’enfant élimés, les serviettes usées, les vieux matelas d’hôpitaux souillés, les draps flétris, les soutiens-gorge défraîchis, et même les caleçons et pyjamas avachis ? 

a) Sur le plan de la gouvernance

20 Comment ne pas s’engager pour le Mali, lorsqu’une infime minorité de Maliens, sans aucune forme de conscience, siphonnent, frauduleusement, des dizaines de milliards de francs CFA des caisses publiques alors que près de la moitié de la population vit dans l’extrême pauvreté ? 

21 Comment ne pas s’interroger sur la persistance et même l’aggravation de la corruption et la délinquance économique et financière malgré la multiplicité et le renforcement des structures de contrôle (BVG, CASCA, OCLEI, Contrôle général des services publics, inspections des ministères), l’intensification des missions de vérification (financière, de performance et de conformité) et l’importance des moyens (humains, matériels et financiers) consentis par l’État ? 

24 Comment ne pas avoir le tournis lorsqu’à la Direction des Finances et du Matériel d’un ministère, le BVG a eu à déceler, lors de ses travaux de vérification, une fiche d’entretien indiquant, pour une seule et même réparation, plus de 150 pièces installées sur un seul véhicule, en une seule fois ? (…)

26 Comment ne pas s’arracher les cheveux en lisant ce rapport dela Banque mondiale, dans lequel la Direction nationale du contrôle financier (DNCF) à l’époque admettait que si tout le mobilier, le matériel de bureau et les divers équipements que son service a approuvés au cours des dix dernières années avaient été effectivement achetés, il n’y aurait pas un seul bureau de l’administration où le personnel disposerait d’assez d’espace pour pouvoir s’asseoir et travailler ? 

28 Comment ne pas saluer le professionnalisme et l’engagement de nombreux membres du corps judiciaire, d’hier comme d’aujourd’hui, qui se tiennent debout pour que la justice ne se couche pas, en dépit des conditions d’exercice souvent très difficiles (insuffisance de moyens matériels et financiers, pressions politiques et sociales) ? Aujourd’hui, à quel type de justice les Maliens doivent-ils s’attendre si l’on sait que le budget du ministère de la Justice représente à peine 1 % du budget national et que certaines brigades de gendarmerie ne disposeraient que d’un ticket de 10 litres d’essence par trimestre pour accomplir leur mission ?

29 Pour autant, comment ne pas comprendre les attentes justes et légitimes des populations pour une justice saine, accessible, efficace et performante ? (…) 

36 Comment ne pas s’engager pour son pays lorsque l’effort est peu célébré et que le mérite a peu d’adeptes ? Comment voulez-vous que les enfants aient l’amour de leur pays et développent les bons réflexes de patriotisme lorsque leurs pères zappent devant eux la télévision nationale dès que l’hymne national retentit ? Quelles valeurs les parents transmettent-ils à leurs enfants lorsque ceux-ci assistent à la maison aux défilés des « tontons-corrupteurs », les bras chargés de « petits cadeaux » pour tout le monde ? Quelle leçon de gouvernance est donnée aux enfants lorsque, du haut du statut administratif, social, politique ou financier de leurs parents, ils bénéficient de bourses d’études à l’étranger, sans commune mesure avec leur niveau scolaire, et in fine décrochent un emploi, durable et bien rémunéré, dans l’administration publique ou le secteur privé de leur pays, tranchant avec toutes les règles d’équité et de transparence ?

38 Comment ne pas pousser un grand ouf de soulagement, que l’on soit motorisé ou à pied, si l’on arrive à rentrer sain et sauf à la maison après avoir fait son plein d’adrénaline dans l’anarchie et les embouteillages monstres de la circulation routière, à Bamako et dans certaines grandes villes du pays ? Qui n’a pas eu la boule au ventre, si ce n’est le boulet au pied, à se frayer une noisette de chemin, entre les chauffards qui roulent à tombeau ouvert en enjambant les nids-de-poule et les dos-d’âne ; les mendiants qui passent et repassent leurs litanies ; les animaux en divagation qui s’essayent à une traversée périlleuse de la route ; les vendeurs à la sauvette qui défilent et se faufilent entre les véhicules ; les marchands qui posent et superposent leurs produits sur les trottoirs ; les charrettes à traction animale au contenu débordant et les tricycles « Katakatani » qui slaloment entre les voies motorisées et les pistes cyclables ; les motos-taxis, les nouveaux suzerains de la route, qui se découvrent des ailes ?

41 Comment ne pas dénoncer les propriétaires et les chauffeurs de cars, de mini-bus et de camions, lancés comme des étoiles filantes sur les routes scabreuses de campagne, avec à bord animaux et personnes entassés au point de tutoyer la cime des cieux ? Que dire de ces collisions meurtrières fréquentes entre bus et camions, à cause de l’état délabré des routes, de l’excès de vitesse et du non-respect du Code de la route ?

b) Sur le plan économique 

45 Comment ne pas s’engager pour le Mali, alors qu’il ploie depuis plus de trois décennies, sous le poids de modèles économiques austères et inefficaces, aux indicateurs supposés « solides et performants », alors que cette stratégie de « non-développement », conçue et financée de l’extérieur, ne sécrète que de l’assistanat, de l’accoutumance et de la pauvreté à l’intérieur du pays ? Comme le dirait l’autre, quelle est l’utilité de cette embellie économique si elle doit se traduire par une embolie sociale ?

46 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque son économie, exsangue et extravertie, est dominée par les intérêts étrangers avec, entre autres, une part importante des recettes fiscales qui provient des multinationales opérant dans les mines, un secteur bancaire contrôlé majoritairement par des capitaux extérieurs (65,4 %), et une politique d’investissements publics financée principalement par l’extérieur (53,51 %) ? 

47 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque son économie peu densifiée et très peu diversifiée, sous-industrialisée et sous-financée, est totalement dépendante des aléas climatiques (inondations et sécheresses), des invasions acridiennes (criquets pèlerins), et du commerce extérieur (fluctuations du prix de l’or, du coton et des produits pétroliers sur les marchés internationaux) ? 

63 Comment comprendre qu’au moins 90 % des biens manufacturés consommés par les Maliens sont importés, alors que leur pays dispose de l’essentiel des matières premières pour fabriquer les principaux produits essentiels à sa consommation ? 

73 Comment ne pas louer l’engagement patriotique des « Maliens du monde », ces Maliens établis à l’extérieur, qui, en dépit des conditions de séjour souvent très difficiles, ont pu envoyer, dans leur pays d’origine, près de 1 milliard de dollars, soit l’équivalent de 565 milliards de francs CFA (6 % du PIB en 2018) ? (…)

c) Sur le plan financier et bancaire

76 Comment ne pas s’engager pour le Mali, lorsque son secteur bancaire est en perte de vitesse et n’occupe plus que la 4e place dans la zone l’UMOA (12 % de parts de marché), derrière la Côte d’Ivoire (33 %), le Sénégal (19 %) et le Burkina (14 %) ? Comment expliquer que dans le classement de la Commission bancaire des plus grandes banques de l’UEMOA, aucun établissement bancaire malien n’est présent dans le Top 10 alorsque le Mali occupait la 4e place en 2006, la 7e place en 2012 et la 10e place en 2014 ?

80 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque le centre de décision du secteur bancaire est délocalisé à l’extérieur du pays ?De quelle marge de manœuvre dispose un pays qui n’a pas de souveraineté bancaire ? Sinon, comment comprendre que les deux tiers (65,4 %) du capital social des banques opérant au Mali soient détenus par des actionnaires étrangers ? (…)

85 Combien de Maliens savent que la France en détresse, apeurée et tétanisée par l’envahisseur allemand lors de la Seconde Guerre mondiale, ne trouva refuge qu’à Kayes, à l’époque une bourgade modeste de l’ex-Soudan (actuel Mali), pour y garder la moitié de son stock d’or (1 100 tonnes d’or) en 1940, l’équivalent actuel de plus de 20 ans de la production aurifère du Mali ?

86 Combien de Français savent que le 26 août 1944, quand le général de Gaulle descendait, fièrement et triomphalement, l’avenue des Champs-Élysées, les caves de la Banque de France (« La Souterraine ») étaient désespérément vides et que la France libérée était essorée par quatre ans de conflit meurtrier (541 000 morts), avec plus d’un million de ménages sans abri, des villes entières rasées (dont Brest, le port d’embarquement de l’or en direction du continent africain), et des dégâts matériels et financiers estimés à plusieurs centaines de milliards de francs ? 

d) Sur le plan politique

95 Comment ne pas s’engager pour le Mali, lorsque ses populations sont souvent privées de leurs choix politiques, au terme de scrutins électoraux organisés à des « coûts astronomiques » et qui, généralement, sont émaillés par un lourd contentieux (avant, pendant et après le scrutin), avec à la clé « la fraude électorale, l’achat de voix, l’incursion de l’administration dans le processus électoral, la perversion des résultats pour les Cours d’arbitrage » ? Comment ne pas s’interroger sur la crédibilité des institutions censées être les arbitres du jeu démocratique qui en deviennent les joueurs vedettes, au point de faire, au terme d’un surprenant « troisième tour », des repêchages de candidats recalés par le suffrage universel ?

96 Comment comprendre que depuis l’instauration de la démocratie multipartite en 1991, la gouvernance électorale est demeurée chaotique malgré les promesses répétées d’élections justes, libres, régulières, crédibles, inclusives, transparentes, équitables, impartiales et apaisées (excusez du peu) ? Sinon, comment comprendre que depuis la crise multidimensionnelle de 2012, les délais des mandats électifs ne sont plus respectés au Mali ? Pourquoi la mauvaise tenue des dernières élections législatives d’avril 2020 a été le détonateur de l’embrasement récent du pays (insurrection populaire parachevée par une intervention militaire) et qui a conduit le 18 août 2020 à la chute d’un président de la République, pourtant censé être démocratiquement élu deux ans auparavant avec plus des deux tiers (67,2 %) des voix ? 

106 Comment les populations peuvent-elles faire confiance aux hommes politiques quand ils valsent entre alliances contre natureet transhumance en pleine nature pour satisfaire leurs intérêts personnels au détriment de l’intérêt général ? Comment ne pas s’interroger sur la cohérence des leaders des partis politiques qui réclament, légitimement, l’alternance politique au sommet de l’État alors qu’ils refusent d’appliquer cette règle élémentaire de démocratie au sein de leurs propres formations politiques ? 

110 Pourquoi est-il difficile aux hommes politiques (pas tous heureusement) d’être et surtout de tenir dans l’opposition, sans s’arranger d’une manière ou d’une autre avec le pouvoir en place ? Pourquoi l’opposant très critique, à la parole vindicative et à la plume corrosive, lorgne-t-il bien souvent du côté du pouvoir, si ce n’est celui-ci qui lui fait les yeux doux après avoir tenté en vain de l’intimider par la rougeur de son regard ? 

111 Pourquoi les « rabatteurs » du pouvoir s’évertuent à ramener dans les rangs de la « majorité » les « brebis » de l’opposition égarées par la vacuité du « pâturage » ? Pourquoi toutes ces intrigues se font et se défont sur le dos et à l’insu des pauvres populations utilisées comme de la « chair à canon électorale », qui continuent à se diviser, à s’entredéchirer pour leurs leaders qui festoient, placidement mais iniquement, avec leurs « adversaires du jour » mués en « amis de nuit » ? 

112 Comment expliquer au peuple malien que les dirigeants de l’opposition politique qui indexent régulièrement le pouvoir en place d’être en accointance avec les puissances extérieures puissent prendre systématiquement « l’opinion internationale » à témoin dans leurs déclarations publiques et lors de leurs manifestations populaires ? De même, comment comprendre que certains opposants qui dénoncent, avec verve et faconde, la présence des forces étrangères sur le sol malien soient prompts à exiger la « médiation » et la « garantie » de la communauté internationale au cours de leurs négociations avec le régime ? Peut-on comprendre que cela puisse troubler les populations locales, à fleur de peau sur les questions de souveraineté, à qui les hommes politiques présentent l’ancien colonisateur, tantôt comme un « traître » à chasser et à pourchasser, tantôt comme un « maître » dont on doit accepter à la fois le secours et le mépris ?

e) Sur le plan sanitaire

113 Comment ne pas s’engager pour Mali, lorsque l’espérance de vie à la naissance est estimée à 58 années, très loin derrière la moyenne mondiale (73 années), en dessous de celle du Sénégal (68 années), du Cap-Vert (73 années), du Maroc (76 années), de la France (83 années), de la Palestine (74 années) en conflit avec Israël depuis 1948, et de Cuba (79 années) sous embargo américain depuis 1962 ? 

114 Comment admettre, qu’avec un taux 13,7 ‰, le Mali ait l’un des taux de mortalité les plus élevés au monde ?

128 Comment ne pas s’engager pour le Mali, lorsqu’il fait partie des dix pays au monde concentrant le plus grand nombre de cas de paludisme, entre 2,6 millions (cas confirmés) et 7,3 millions de personnes (cas estimés) ? 

130 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque le tiers des décès des enfants de moins de cinq ans est dû à la faim et que la sous-nutrition fait perdre au Mali 4,06 % de son produit intérieur brut (PIB) ? Comment admettre que trois enfants de moins de cinq ans sur dix (27 %) souffrent de malnutrition chronique ou de retard de croissance ? Comment comprendre que huit enfants de moins de cinq ans sur dix (82 %) souffrent d’anémie, soit le deuxième niveau le plus élevé au monde ? 

131 Comment lutter efficacement contre Ebola ou la Covid-19 en respectant les gestes barrières lorsque 61 % de la population malienne ne disposent que d’une installation limitée pour le lavage des mains, c’est-à-dire sans disponibilité de savon ou de l’eau ? 

134 Comment ne pas s’interroger sur la qualité des aliments consommés par les Maliens lorsque l’on sait que plus du tiers (36,95 %) des échantillons alimentaires contrôlés par les services techniques sont non conformes ? Comment ne pas s’interroger sur la qualité de l’eau utilisée par les Maliens lorsque près du quart (23,65 %) des échantillons d’eau analysés en 2018 ont été jugés non conformes ?

f) Sur le plan sécuritaire

143 Tous les Maliens sont-ils convaincus que leur pays est en guerre, avec son lot (presque) quotidien de morts, de blessés, de déplacés internes et de réfugiés ? Si oui, comment expliquer que dans un pays en guerre et en état d’urgence, les réjouissances festives se poursuivent et même s’intensifient à Bamako et dans certaines localités à l’intérieur du pays, largement diffusées sur les réseaux sociaux, à travers des cortèges bruyants de véhicules roulant à tombeau ouvert (avec cascades et rodéos), et des pompeuses cérémonies dispendieuses (« mariage mondial », « couple mondial », « baptême mondial ») où les lots de billets de banque coulent à flots ? Que restera-t-il finalement à inventer, un « divorce mondial », des « funérailles mondiales », et – pour clore la série désopilante et horripilante – le « suicide mondial » ? L’élite bamakoise sait-elle que le Mali ne se limite pas à Bamako, et que le pays ne peut se résumer à sa seule capitale qui ne représente, en réalité, que 0,02 % du vaste territoire national ? Sous un autre prisme, ne doit-on pas avoir à l’esprit que Bamako est la vitrine du Mali, à travers laquelle l’étranger de passage (touriste, investisseur, développeur) peut apprécier tout le pays ?

144 Comment ne pas s’engager pour le Mali, en proie depuis une décennie à une situation sécuritaire volatile et évolutive, caractérisée par les attaques fréquentes et meurtrières des groupes armés terroristes (GAT) et autres réseaux criminels contre les populations civiles, les forces de défense et de sécurité maliennes, les forces internationales et les travailleurs humanitaires ? Comment ne pas compatir à la souffrance des populations civiles, à leur deuil pour la perte d’êtres chers arrachés lâchement à leur affection, à leur peine en raison de leur exil loin de leurs terres, à leur détresse suite au pillage et à l’enlèvement de leurs biens ? Comment ne pas témoigner notre reconnaissance et soutenir nos vaillantes forces de défense et de sécurité, engagées dans une complexe guerre asymétrique, longue, épuisante et meurtrière, avec des dizaines de morts et des centaines de blessés dans leurs rangs, et qui continuent à servir la patrie au prix de leur vie, avec honneur, dignité et abnégation ? Comment ne pas s’engager à mobiliser les moyens financiers et matériels nécessaires, et à s’évertuer à leur bonne utilisation, pour renforcer le réarmement moral et les capacités opérationnelles des forces armées ?

145 Comment ne pas saluer le sacrifice de la MINUSMA (230 morts) et de Barkhane (55 soldats tués), engagées sur le sol malien, qui continuent de payer un lourd tribut, le prix du sang, pour la défense de la paix dans le monde ? 

148 Comment ne pas s’indigner, devant l’horreur et l’atrocité, lorsque des villages entiers sont détruits et incendiés, des habitations calcinées, des hommes décapités, des femmes enceintes éventrées, des enfants froidement abattus et des vieilles personnes trucidées ? Comment comprendre que des villages entiers, soumis au diktat et au blocus des groupes terroristes,soient coupés du reste du pays, pendant plusieurs semaines ? 

149 Pourquoi les forces libératrices d’hier sont-elles de plus en plus perçues par les populations locales comme des armées d’occupation ? Pourquoi leur présence est-elle de plus en plus urticante ? Pourquoi la situation sécuritaire au Mali se dégrade-t-elle en dépit de la présence forte et massive sur son sol des forces internationales de la MINUSMA (16 443 hommes ressortissant de 60 pays), de la force française Barkhane (5 100 militaires), de la Task force européenne Takuba (plus de 320 éléments des forces spéciales), de la force conjointe G5 Sahel (5 000 soldats), de l’appui de l’EUTM Mali (700 hommes) et du soutien de l’EUCAP Sahel Mali (180 hommes) ? (…)

151 Dès lors, n’est-il pas juste de s’interroger sur l’identité réelle des financeurs des groupes armés terroristes (GAT) qui sévissent au Mali ? Avec quels fonds parviennent-ils à payer leurs hommes sur le terrain et à payer leurs équipements et matériels ? Où s’approvisionnent-ils en carburant ? Où se soignent-ils quand ils tombent malades ? Où logent-ils avec leurs femmes et leurs enfants ? Où et comment se procurent-ils les armes, les munitions, les engins explosifs, les tenues militaires, les motos et les véhicules d’autant que, pour peu que l’on sache, le désert malien n’abrite aucune usine qui fabrique ces produits ? Pour un pays enclavé comme le Mali, sans façade maritime, par où transitent tous ces équipements et matériels de guerre qui sont utilisés par les groupes terroristes ? 

152 Comment des colonnes entières composées des dizaines de motos et de pick-up peuvent-elles évoluer librement en traversant des centaines de kilomètres de désert, du Sahara jusqu’au centre au pays, sans éveiller le moindre soupçon des populations locales et sans être repérées par les satellites et les drones des forces internationales qui quadrillent le ciel malien au mètre près ? 

153 Comment les groupes terroristes arrivent-ils, si facilement, à recruter et à enrôler dans leurs rangs des centaines de jeunes, souvent des enfants soldats, ressortissant souvent des localités où ils sévissent, et même à les endoctriner à leur funeste cause ?

g) Sur le plan social, humanitaire et culturel

158 Comment ne pas s’engager pour le Mali, pour peu qu’on se réfère aux crises sociales à répétition qui perdurent depuis au moins trois décennies, avec un point culminant dans le secteur de l’éducation où l’année scolaire se résume à quelques mois de cours ? Comment ne pas déplorer que l’école de la République soit devenue la caisse de résonnance du jeu politique ? Pourquoi ne pas créer les conditions nécessaires pour sauver définitivement l’école malienne au lieu de s’évertuer à chaque fois de sauver l’année scolaire ? 

159 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque les infrastructures scolaires et universitaires sont insuffisantes pour ne pas dire dérisoires face à l’énormité des besoins, avec des certaines d’écoles complètement délabrées qui sont de véritables taudis, et d’autres, les mieux loties, sont sous-équipées ? Comment ne pas dénoncer les conditions de travail déplorables des enseignants et les conditions d’apprentissage inacceptables pour la majorité des élèves du secteur public avec des classes surpeuplées (avec parfois plus de 100 élèves par classe), un livre pour trois, quatre, voire cinq élèves, un table banc fait pour deux et qui se retrouve avec quatre occupants, et pour les autres élèves moins chanceux, à apprendre à même le sol ? 

160 Comment comprendre que les campus et les universités publiques soient « sans domicile fixe », errant de salles de spectacle à immeubles d’appartement privés, avec à la clé un loyer annuel de 657 millions de FCFA à la charge de l’État, une somme qui aurait pu construire 40 salles de classe de 50 places chacune, soit 2 000 places au total ? 

162 Comment ne pas geindre au vu de nos amphithéâtres, mal éclairés et mal aérés, qui sont totalement engorgés avec des effectifs pléthoriques, au point où certains étudiants sont obligés d’acheter leur « place » ou d’y passer la nuit pour espérer avoir une place assise le lendemain des cours ?

164 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque des centaines de milliers d’élèves maliens sont privés de leur droit à l’éducation parce que leurs écoles sont fermées depuis plusieurs années sous la menace des groupes terroristes, au nom d’une idéologie qui considère l’école classique comme l’incarnation de la culture occidentale ? Comment comprendre qu’à cause de l’insécurité qui sévit dans le nord et le centre du pays, toute une génération de Maliens soit sacrifiée, avec 1 261 écoles fermées en 2020 (contre 280 écoles fermées en 2015) et près de 300 000 enfants, pris entre le feu des groupes armés terroristes et les violences communautaires, qui sont aujourd’hui privés d’école ?

173 Comment ne pas s’engager pour le Mali lorsque la majorité de sa population ne sait ni lire ni écrire ? Quel avenir pour le pays lorsque près des deux tiers des femmes (61 %) et un peu plus de la moitié des hommes (51 %) n’ont aucun niveau d’instruction ?

176 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque la majorité de sa population vit dans une grande précarité ? Comment comprendre qu’en 2019 près d’un Malien sur deux (42,3 %) vit dans l’extrême pauvreté avec moins de 1,25 dollar (environ 722 francs CFA) par jour, alors que l’extrême pauvreté devrait être éradiquée dans le monde entier d’ici 2030 (objectifs de l’ODD) ?

181 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque l’écrasante majorité de la population composée de jeunes et de femmes est privée de perspectives ? Comment comprendre que 300 000 jeunes Maliens arrivent chaque année sur le marché du travail et que seulement 10 % sont absorbés par le secteur formel et qu’un grand nombre d’entre eux, n’ayant bénéficié d’aucune formation professionnelle, essayent en vain d’accéder à un emploi décent ? 

185 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque la situation humanitaire reste toujours très préoccupante en lien avec les violences intercommunautaires et intracommunautaires, la pandémie à Covid-19 ainsi que les effets des changements climatiques ? Comment comprendre l’augmentation du nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays qui s’élève à 311 193 en octobre 2020, et la persistance de quelque 143 301 réfugiés maliens toujours présents dans les pays voisins ?

186 Comment ne pas s’engager pour son pays, lorsque l’intérêt général n’a presque plus de valeur, avec peu de serviteurs et beaucoup de prédateurs ? Comment comprendre que celui qui s’en sert en le desservant est bien souvent adulé ; amis et proches le congratulent et le bénissent en vantant sa « réussite » pour avoir eu l’outrecuidance de décimer le bien public, de le découper et de le distribuer à son aise ? Comment comprendre que celui qui s’en préoccupe en le préservant et en le promouvant est rejeté, puis traité de fou, d’aigri, de méchant, d’incapable, de faiblard et de maudit ? Quelle est cette révérence de la vertu au vice ? Comment comprendre la perte de nos repères et le piétinement de nos valeurs morales et de notre identité culturelle ? Comment ne pas s’inquiéter de cette déculturation et de cette acculturation perceptibles chez les plus jeunes, l’avenir de la nation ? Comment comprendre que la confiance entre gouvernants et gouvernés indispensable à la bonne gestion de la cité ait pu se muer, au fil du temps, en méfiance voire en défiance ? Quelle légitimité pour l’autorité de l’État si les citoyens ne perçoivent pas son utilité dans leur quotidien ?

194 Comment ne pas s’engager pour son pays, en s’investissantdans le dialogue inter et intra-religieux pour anticiper, si nécessaire apaiser, afin de faire respecter la loi et de préserver la foi ? La laïcité est-elle en danger au Mali ? Comment comprendreau sein des communautés religieuses, par adeptes opposés et par médias interposés, les frictions permanentes de positionnement, de leadership et d’influence ? Sinon comment comprendre que certains leaders de la communauté musulmane, censés appelés à l’apaisement et à la tolérance, s’invectivent régulièrement lors de leurs prêches et de leurs sermons diffusés sur les réseaux sociaux, au point de se « clasher » comme à l’image des jeunes rappeurs ?

197 Comment ne pas s’engager pour le Mali, lorsque la salubrité publique peine à être assurée ? Sinon comment comprendre que la capitale Bamako, la coquette d’autrefois, n’est plus qu’une ville poubellisée et méconnaissable avec des montagnes de détritus et des torrents d’immondices qui fument et enfument l’environnement de sa toxicité, et presse et oppresse la vie et la santé des riverains ?

199 Comment ne pas s’interroger sur l’avenir de ces milliers de jeunes à la fleur de l’âge qui ne connaissent que la rue pour s’éduquer, pour manger, pour dormir, pour se soigner et pour se divertir ? Comment ne pas se faire l’écho de la charge émotionnelle que provoque la prise d’assaut, dès l’aube, des carrefours et des principales artères des villes par les indigents qui rivalisent d’astuces et de stratagèmes pour mieux attendrir le cœur de leurs potentiels donateurs ? Comment les Maliens sont-ils devenus des mendiants dans leur propre pays ?

Pages 116-118.

Dès lors, que nous reste-t-il à faire ? 

Refonder ou s’effondrer ? Réapparaître ou disparaître ? Rebondir ou périr ? Se régénérer ou dégénérer ? Autrement, « renaître ou exploser », pour emprunter les terribles mots du regretté journaliste Adam Thiam ? Cherchons-nous à tomber de Charybde en Scylla ou voulons-nous emprunter la voie du sursaut national ?(…)

Quel type de Malien voulons-nous pour le Mali de demain ? 

Des dirigeants hors de vue, iroquois et narquois, retranchés sous les lambris et les dorures de somptueux palais nichés dans des fastueux domaines verdoyants et fleuris, à bonne distance des taudis et des taudions de leurs concitoyens, et qui, à la clameur des comptines soporifiques de leurs comparses, sirotent quiètement le thé et savourent les petits fours du maître queux ? Des gouvernants, véritables fossoyeurs de l’économie du pays, qui au moindre bobo prennent le large pour se soigner dans les meilleurs hôpitaux à l’étranger, aux frais de leurs contribuables, laissant ces derniers fréquenter les lugubres et insalubres dispensaires squattés par les mouches du jour et les moustiques de la nuit ? Des satrapes entourés de partisans et de courtisans, agrippés aux maigres mamelles du pays, qui sont plus préoccupés à se servir que de servir leur pays ? 

En somme, un Malien qui désespère de l’avenir de son pays, qui piétine les symboles et les valeurs de la République, et qui n’a autre ambition que sa réussite personnelle et celle de sa coterie ? Un homme (« le Big Boss »), un bellâtre « cravaté ou gros-boubouté », obnubilé par « le m’as-tuvisme » et le « plein-la-vue », accro à la belle vie pimpante et trépignante, qui fredonne entre injures et parjures pour exposer son faraud, et qui dansotte entre imprudence et impudence dans les lieux de pouvoir et d’influence ? Une femme (« gorobonnè ni fayida »), « gros-foulardée, perruquée ou longs-talonnée  », au style apprêté et aux atours empruntés, qui s’endimanche en conjuguant le « faux » au plus que parfait, avec une peau décapée, des longues « mèches brésiliennes » et des moumoutes          « lace », des faux ongles en gel et des faux sourcils en tube, des faux-cils biseautés et un eye-liner pour sublimer le regard, des lèvres pulpeuses pour illuminer les dandys et les gandins et une plastique lascive, redessinée par le bistouri des toubibs, pour fulminer les lords et les milords ? Un enfant (« koun kanè »), un chenapan à l’air sacripant et au comportement déviant et défiant, irrespectueux au-dedans et impétueux au-dehors, abonné à la facilité et à l’indocilité, dont le pantalon ronronne sur ses graciles membres, qui s’enjaille en proférant des infamies et des vilenies dans la rue, et qui bluffe pour faire du buzz sur les réseaux sociaux ? 

Ou

Des dirigeants honnêtes et patriotes soucieux du devenir et de l’avenir du pays, qui respectent leur serment de servir le Mali et non de se servir du Mali ou de l’asservir ? Un Malien, homme ou femme, jeune ou vieux, fier de sa culture et de sa tradition, moderne et ouvert au monde, un patriote engagé et rigoureux, un véritable ambassadeur de son pays qui le défend, en tout lieu et en toutes circonstances, qui le protège et le promeut, qui œuvre en mettant l’intérêt général au-dessus de tout, qui ne corrompt pas et qui n’accepte pas d’être corrompu et qui est, absolument, convaincu qu’avec sa contribution et celle des autres, le Mali peut se redresser et devenir un pays apaisé et émergent ? 

Chapitre II : L’échec du modèle de développement du Mali

Page 141

(…) La crise sanitaire a été certes le catalyseur voire le révélateur des dysfonctionnements importants de l’économie malienne. Mais elle n’explique pas tout. Le problème de l’économie malienne est structurel et systémique. C’est le système lui-même qui est défaillant, avec un modèle économique inadapté et inefficace qui n’arrive pas à créer assez de richesses pour lutter contre le chômage et la pauvreté. 

Pages 146

(…) La majeure partie de la population malienne n’a connu ni la colonisation, encore moins l’esclavage. Elle est née sous l’ère des réseaux sociaux, bien après l’avènement de la démocratie. Décomplexés et branchés, ces jeunes aspirent à des conditions de vie meilleures que leurs aînés et leurs parents. Le grand défi de l’État malien est de répondre à l’attente, à l’espoir de cette jeunesse, en créant les conditions favorables à leur émancipation. Faut-il le rappeler, « le droit au travail » est un droit constitutionnel reconnu à tous les Maliens et est consacré dans la Loi fondamentale. Le défi du chômage des jeunes est d’autant plus grand qu’il faut en même temps gérer le stock et faire face aux flux, tout en tenant compte des capacités d’absorption de l’économie réelle.

Pages 150

(…) Pour quelques esprits insistants, admettons (simple hypothèse) que l’étranger soit à l’origine de tous les malheurs du Mali ; que dire alors des actes crapuleux et hideux commis par des Maliens contre des Maliens et qui se nomment : corruption, mauvaise gouvernance, esclavage, rébellion cyclique, terrorisme, crématorium à ciel ouvert  (cyniquement appelé « article 320  ») pour le vol même d’une brebis, évasion fiscale, laxisme, laisser-aller, non-respect du bien public, incivisme, manque de patriotisme, effritement des valeurs morales et sociétales, déficit de démocratie, atteintes à la liberté d’expression, absence de vision, et tutti quanti ? Est-ce là aussi la faute à l’étranger ? Il faut donc être très clair. Point de bouc émissaire ! L’ennemi du Mali n’est ni le FMI ni la Banque mondiale, des institutions dans lesquelles le pays a (librement et volontairement) adhéré depuis les premières années de son indépendance. Il faut donc s’affranchir de toute posture victimaire qui nous détournerait des vrais enjeux.

Page 161

(…) À coups de milliards de dollars et d’euros, l’Occident, jadis l’antre de l’ultra-libéralisme, fait aujourd’hui l’apologie de l’« État providence » – même si on peine à le reconnaître idéologiquement : intervention massive de l’État pour sauver les banques, création de banques publiques d’investissement, protection du marché local et des « champions nationaux », présence de l’État dans le conseil d’administration d’entreprises privées, plafonnement de la rémunération des dirigeants de banques, etc. Bref, tout y passe pour sortir le nez de l’eau. Tout, sauf ce qui est imposé ou choisi – qu’importe d’ailleurs l’un des deux – par le Mali. Et, on n’est pas loin du passage de témoin entre l’Europe dite « libérale » qui se socialise et la Chine dite « communiste » où le parti se confond à la patrie, qui se privatise. 

D’énormes sommes sont investies dans les dépenses publiques. Le déficit explose et la dette prend l’ascenseur (…).

Page 163

(…) Dès lors, comment comprendre qu’il puisse être imposé au Mali une posture d’« État gendarme », de rester à la périphérie du développement en laissant la main à un secteur privé faible et affaibli, alors que les gouvernants des pays occidentaux qui en font la médication, signent chez eux, sous la pression d’une crise persistante et d’une rue insistante, le grand retour de l’État dans les affaires ? Ne faut-il pas interpeller l’Occident sur ses propres principes ?

Pages 170-171

(…) L’ancien président malien Alpha Oumar Konaré n’a pas de mots assez durs pour fustiger la politique des institutions de Bretton Woods : « Nous avons subi les programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire et de la Banque mondiale. Qui ont été des catastrophes. Qui nous ont conduits sous couvert de privatisation à des liquidations. À l’affaiblissement de l’action publique. À l’affaiblissement de la fonction publique. Qui nous ont amenés à brader une bonne partie…Qui nous ont amenés à brader certains avoirs nationaux. Mais le problème, c’est que (…)nous avons senti que cela pouvait conduire jusqu’à…à la limite, à la chute du régime. » (…)

(…) L’ancien président sénégalais qui confessa avoir gouverné dans la douleur, à passer son temps à faire des ajustements : « Un jour, quand j’ai pris mes mesures qui étaient très impopulaires, j’ai reçu un coup de téléphone de mon ami Michel Camdessus, directeur général du FMI, ce coup de téléphone je crois a duré deux heures de temps, on a commencé à parler sur un ton courtois. Puis ça s’est durci. J’étais dans mes appartements du Palais. Mon épouse qui allait et venait, à un certain moment, a senti que le ton se durcissait. Elle s’est assise pour prier. Elle s’est dit, mon mari a des problèmes. Elle s’est assise pour prier. Et Michel Camdessus me disait en résumé (…) »

Page 178

Est-ce à dire que l’Afrique doit passer l’éternité sous les fourches caudines du FMI, non pas à créer de la valeur et de la richesse, mais à lutter contre l’extrême pauvreté qui n’est autre chose qu’une excroissance des programmes d’austérité du FMI ? Est-ce de cette façon que la France (le premier pays au monde à bénéficier d’un prêt du FMI en 1947) a accédé aux étages supérieurs du développement ? Et est-ce aussi la stratégie que les pays asiatiques (les « dragons » et les « tigres ») ont appliquée pour amorcer leur décollage économique ? Il est vrai, comme l’écrivait Fatou Diome : « Sur la balance de la mondialisation, une tête d’enfant du tiers-monde pèse moins lourd qu’un hamburger. »

Pages 183-184

D’ailleurs, cette doctrine africaine de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international axée sur la « lutte contre la pauvreté » est étonnante de la part d’institutions qui promeuvent le libéralisme. L’économiste anglais Adam Smith, considéré comme le « père de l’économie politique » a publié en 1776 son œuvre majeure intitulée « An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations » (« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations »), plus connue sous le nom évocateur et interpellateur de « La richesse des nations ». Le prix Nobel d’économie (1998) Amartya Sen en dira que c’est « le plus grand livre jamais écrit sur la vie économique. » D’ailleurs, cet ouvrage est considéré comme le document fondateur de l’idéologie du libéralisme économique. Alors la question de bon sens qui se pose est simple : Comment passe-t-on de la « création de richesse » dans les nations occidentales à la « lutte contre la pauvreté » dans les pays africains ? (…)

Conclusion

Pages 216-224

(…) Depuis un an que nous écrivons ce livre, il y a plus de 800 000 jeunes Maliens qui ont vu le jour, dont 27 000 sont décédés durant le premier mois de vie et 84 000 pourraient ne pas souffler sur leur cinquième bougie. Et pendant la même période, plus de 2 600 femmes ont aussi perdu la vie en donnant la vie. Cruellement, pendant la durée du projet d’écriture de cet ouvrage, une infime minorité de Maliens ont fait sortir illégalement du pays 500 milliards de francs CFA de capitaux, soit près de 1,5 milliard de francs CFA par jour ; alors que selon le Programme alimentaire mondial (PAM) , il suffirait de 0,25 dollar (environ 150 francs CFA) pour offrir chaque jour un repas à un enfant en milieu scolaire et de 50 dollars pour le nourrir pendant toute l’année scolaire. (…)

Gagner seul ou Vaincre ensemble ?

Le logiciel de développement de notre pays n’est plus adapté aux réalités internes et aux enjeux d’un monde ouvert en mouvement perpétuel. Pire, il est en panne. Il va falloir changer de paradigme, refonder les bases de notre modèle économique et social, réinventer, retrousser davantage les manches, prendre des initiatives heureuses et audacieuses, pour ensuite accélérer la cadence. (…) À l’évidence, « vaincre ensemble » est la seule option qui vaille pour notre peuple : la formule gagnante pour s’assurer des lendemains plus apaisés. C’est ensemble et en confiance que nous construirons le Mali nouveau (« Mali koura » en bambara) ou le grand Mali (« Mali ba ») dans la paix et la concorde. C’est ensemble qu’on trouvera les solutions à nos problèmes. C’est ensemble qu’on relèvera les défis. Il urge de se parler, de se comprendre sur l’essentiel et d’agir ensemble. C’est une question de survie collective. (…)

(…) Toutes les grandes nations dans le monde ont connu des situations laborieuses et, pour certaines, même plus préoccupantes que celle que vit le Mali. Elles doivent en priorité leur dynamisme et leur rayonnement à la discipline et au civisme de leurs citoyens qui ont su relever les défis de la cohésion sociale, de l’unité nationale, et du développement économique et social. Dans ces pays, les garde-fous moraux sont tellement ancrés dans le réflexe des gouvernants que certains dérapages ne peuvent que difficilement prospérer, et même si cela devait arriver, ils seraient rapidement circonscrits par le système et leurs auteurs sanctionnés d’abord moralement, par la société, avant que la machine judiciaire ne se mette en branle, sans aucune interférence politique, sociale ou religieuse. 

(…) Les Maliens ne sont pas des « loosers ». Ni gueux ni minus. Dignes et fiers, ils sont capables de sacrifice. Et ils l’ont prouvé, par le passé, de façon remarquable. Et en ces moments difficiles, beaucoup continuent à se battre. Mais il faut rassembler plus large, au-delà des contingences politiques et des clivages idéologiques. Les marches et les contremarches, les attaques et les contre-attaques pourraient, certainement, traduire la vitalité de la démocratie ; mais le principe d’œil pour œil ne laisse que des aveugles. 

Une ambition collective

(…) Notre destin ne dépend pas des autres. Notre destin dépend de nous-mêmes. Prenons notre destin en main. Et assumons-nous.(…)

(…) Le Mali mérite mieux que l’image négative qu’il renvoie au reste du monde depuis au moins une décennie. À beau le soutenir et l’assister, il ne sera que ce que les Maliens, ensemble et par eux-mêmes, auront décidé qu’il sera. Son développement ne viendra pas d’ailleurs. Ni maintenant ni demain. Le décollage se fera intra-muros, pour la simple raison que le développement est un concept profondément endogène. Il viendra, ou ne viendra pas, par le seul fait des Maliens. Tant mieux, bien sûr, si un soutien étranger peut y contribuer. Mais ce soutien ne sera pas efficace s’il y a peu à soutenir. On peut appeler toutes les plus grandes puissances économiques et militaires du monde à notre chevet, la solution finale et pérenne est et restera endogène.

(…) Il est légitime de se poser des questions sur la pertinence et l’efficacité de la présence des forces étrangères sur le sol malien dans un contexte de recrudescence et d’expansion de l’insécurité dans le pays. Il est tout aussi compréhensible de s’interroger sur cette grande débauche d’énergie humaine, matérielle et financière de la communauté internationale au Mali pour finalement si peu de résultats tangibles sur le terrain de la paix et de la sécurité. Pour autant, les Maliens doivent rester lucides et se rendent à l’évidence que la sécurité de leur pays est d’abord et avant tout de leur responsabilité. Les soldats des forces internationales n’ont pas posé leurs godillots au Mali, dans l’immensité de l’Adrar des Ifoghas ou dans les falaises et plaines du centre du pays, par quête d’exotisme ou par simple philanthropie. Leurs pays, aussi humanistes et africanistes (et même « malianistes ») soient-ils, ne leur ont pas envoyé au Mali pour se battre et mourir à la place des Maliens. Ils sont là pour défendre les intérêts et les idéaux de leur pays. 

(…) Il y a près de quatre décennies, l’homme politique malien Mamadou Konaté s’autorisait un avertissement prémonitoire : « Nous sommes tous appelés à mourir, ce qui ne meurt pas, c’est le pays, pensez alors au pays. » Il a eu le tort d’avoir raison trop tôt. Entre le tout-à-l’égout des frondeurs et des pourfendeurs du pouvoir et le cinq sur cinq des partisans et des courtisans du régime, il y a un avenir à construire pour 20 millions de Maliens. 

Chacun doit se convaincre que si le vent du malentendu souffle sur l’étincelle des rancœurs, s’allumerait alors un brasier dont personne ne pourrait présumer l’ampleur et les limites. La « théorie du chaos » explique qu’une variation minime dans le mouvement d’éléments liés entre eux peut provoquer des effets en cascade aux conséquences incalculables. En effet, rien n’assure aux survivants d’aujourd’hui qu’ils ne seront pas les victimes de demain.

(…) J’ai une conviction, et même une certitude. Le génie malien est une réalité. Dans ce Mali pluriel, pétri de valeurs et de vertus, de sagesse et de compétences, il y a assez d’intelligences et de forces pour surmonter les difficultés actuelles. Il est du devoir de chaque Malien d’apporter sa petite pierre à la consolidation de l’édifice national. Il doit être rappelé, et même ressassé, que servir le Mali est une exigence pour tout citoyen malien et même un privilège et un honneur pour les plus engagés. 

À propos de l’auteur

Cheickna Bounajim Cissé, l’émergentier, est un économiste, essayiste et spécialiste des marchés bancaires africains. Nominé dans la catégorie « Économiste africain de l’année » par le magazine Financial Afrik en 2019, il a été l’expert principal en charge de la thématique « Economie & Finances » du Dialogue National Inclusif (DNI) au Mali. Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris (Université Paris Sorbonne), il est détenteur d’un Master professionnel en Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas) et d’un diplôme d’études supérieures en Banque. Il est contributeur pour plusieurs médias et est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Les défis du Mali nouveau » (Amazon, 2013), « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016), « FCFA, Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019).

Contributionhttp://.financialafrik.com
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