ChroniquesContributionsLe triste sort des œuvres d’art africaines

Le triste sort des œuvres d’art africaines

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Par François Lamontagne

L’imminente restitution d’œuvres d’art à l’Afrique, votée à l’Assemblée nationale française, rappelle que le pillage de biens culturels n’est pas terminé. Le marché illicite de l’art sert même à blanchir de l’argent et à financer le terrorisme.

Mardi 6 octobre, l’Assemblée nationale française a approuvé, à l’unanimité, un projet de loi restituant au Bénin et au Sénégal des biens culturels apportés en France à l’époque coloniale au titre de « butins de guerre ».

Vingt-six pièces du Trésor de Béhanzin, pillées au palais d’Abomey en 1892, quitteront le musée du quai Branly pour le Bénin, tandis que le Sénégal devra récupérer un sabre et son fourreau attribués à El Hadj Omar Tall, figure militaire et religieuse ouest-africaine du XIXe siècle.

Pour le rapporteur du texte, le député (LRM) Yannick Kerlogot, ce projet de loi montre que « nous sommes capables aujourd’hui de reconnaître un aspect peu glorieux du colonialisme. Et par la restitution, par cette volonté de rendre, de donner, on se projette sur le futur en direction de la jeunesse africaine ».

La restitution d’œuvres d’art pillées lors de la colonisation est en effet demandée depuis un certain temps. En 2013, le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) lançait une campagne prônant une « réparation » des crimes commis lors de la colonisation française, dont le pillage des œuvres d’art. Soutenue par Jean Gervais Tchiffi Zié, le secrétaire général du Forum des rois et leaders traditionnels d’Afrique, cette campagne a été présentée à l’Unesco et au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU.

Pillage et marché illicite continuent

Dans son discours de Ouagadougou, prononcé le 28 novembre 2017, le président français s’était montré favorable à ce type d’initiatives. « Le patrimoine africain ne peut pas être uniquement dans des collections privées et des musées européens. Il doit être mis en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, Lagos, Cotonou… D’ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain en Afrique », avait alors affirmé M. Macron.

Si l’ex-ministre de la Culture et aujourd’hui en charge du Commerce extérieur, Franck Riester, a insisté sur le caractère ponctuel de ces restitutions, il est certain que le sort réservé aux objets d’art dépasse largement le cadre de ce projet de loi.

Le démantèlement, en juin dernier, d’un vaste réseau illégal de trafic d’antiquités du Proche et du Moyen-Orient l’a rappelé : la décolonisation n’a pas mis fin aux pillages et le trafic d’art est même devenu un business lucratif qui attire de plus en plus d’investisseurs et d’hommes d’affaires. Plus inquiétant encore, la vente illégale d’œuvres d’art constitue l’une des principales sources de revenus qui irriguent l’économie du terrorisme, selon un rapport diffusé par le Conseil d’orientation de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (COLB).

Organisé autour de réseaux internationaux comptant des « voleurs », mais aussi des fonctionnaires et professionnels du marché de l’art, le marché illicite de l’art dispose en outre d’un atout indispensable à son fonctionnement. Avant d’être revendues en France ou en Europe, la majorité de ces œuvres transitent par des ports francs, dont l’opacité favorise le trafic des œuvres pillées. Il s’agit de zones non soumises aux services des douanes où sont entreposées des marchandises de luxe (art, bijoux, montres, vins…) jusqu’à l’importation définitive dans les pays de destination.

Une opacité qui « pourrait servir au financement du terrorisme »

Or, le COLB estime que « la présence de ports francs au niveau international permet aux criminels de stocker à long terme des biens de grande valeur en leur offrant anonymat, sécurité et opacification de la traçabilité du bien ». Les eurodéputés de la Tax3, la Commission spéciale sur la criminalité financière, la fraude fiscale et l’évasion fiscale, estiment quant à eux que les ports francs constituent des lieux « à risque pour la réputation et la sécurité de l’Union européenne ».

La Tax3 s’est particulièrement intéressée au Freeport Luxembourg et à son fondateur, Yves Bouvier, surnommé le « Roi des ports francs ». Cet homme d’affaires et marchand d’art suisse est actionnaire des ports francs de Genève, dont l’ancien ministre français de l’Économie, Michel Sapin, avait dénoncé l’opacité, qui « pourrait servir au financement du terrorisme ».

Également fondateur des ports francs de Singapour et du Luxembourg, Yves Bouvier est par ailleurs bien connu de la justice suisse. Catherine Hutin-Blay, belle-fille de Picasso, accuse d’ailleurs Yves Bouvier et son associé Olivier Thomas de lui avoir dérobé deux tableaux et 58 dessins du maître espagnol, ce que ces derniers récusent depuis le début.

Comme le souligne l’Unesco, la hausse de la demande d’œuvres d’art et d’antiquités, considérées en période de crise comme valeur refuge pour bon nombre de collectionneurs et d’investisseurs, encourage le trafic illicite et par conséquent les vols et les pillages. Faute de contrôles plus stricts, ce marché parallèle permet également le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

Rédactionhttps://financialafrik.com
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