Professeur Babacar Sène : «il faut aller plus loin que le moratoire et envisager une annulation des dettes des pays pauvres»

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“Dans un contexte de baisse importante des recettes budgétaires, des incertitudes qui persistent dans le temps avec les fortes récessions et les vagues de reconfinement, la communauté internationale doit aller plus loin que le moratoire et envisager l’annulation des dettes des pays pauvres”, déclare le professeur Babacar Sene, Directeur du Centre de Recherches Economiques Appliquées ( CREA) et du Laboratoire de Finances pour le Développement (LAFIDEV), agrégé des Universités en Économie Spécialisée en Monnaie et Finance à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Les moratoires sont importants mais insuffisants compte tenu des urgences. Il faut aller plus loin”, poursuit M. Sène, qui fait état d’aggravations de déficit budgétaires et de relâchement général des critères de convergence. L’économiste estime donc que l’initiative ISSD d’avril 2020 de la Banque Mondiale, du FMI et du G20 consistant en la suspension du service de la dette de 40 pays africains pour une période allant de juin à décembre 2020 doit être poussé plus loin. L’opération avait été souscrite par 23 pays africains. Par contre, 13 pays avaient décliné, générant un débat fécond sur l’annulation ou non de la dette et sur ses implications sur la réputation et la notation financière. Dans ce contexte de crise, de nouvelles pistes se dessinent comme la mutualisation de la dette à l’instar de l’exemple de l’Union Européenne où un accord portant sur un budget de 1074 milliards d’euros dont 750 milliards à emprunter sur le marché sous forme de coronabonds vient d’être signé Peut-on en faire de même en Afrique ? “Au sein de l’UEMOA en tout cas, l’une des zones les plus intégrées d’Afrique, il est possible de mutualiser la dette et de faire une émission commune”, assure le professeur agrégé en économie. “Mais, précise-t-il, la mutualisation n’a de sens que si l’émission commune permet aux pays qui avaient tendance à faire des émissions élevées à bénéficier des avantages de la mutualisation, à savoir des taux plus bas”. Poussant plus loin son analyse, le professeur voit à terme l’émission d’”Africa bonds” à l’échelle du continent.

Accorder une attention particulière aux spreads rattachés aux dettes africaines

Invité de l’émission “PIB (Produit Info Brut), Babacar Sène a passé en revue les points d’inflexion du débat économique africain, des Eurobonds aux bons covid de l’UEMOA et aux perspectives de la ZLECA. Pour le Directeur du Centre de Recherches Economiques Appliquées ( CREA), il faut accorder une attention particulière aux spreads rattachés aux dettes africaines: “Entre janvier et mars, les spreads et les rendements à la maturité sont restés très stables sur les marchés secondaires, comme à Frankfurt, Stuttgart, Luxembourg etc. “Il y a a eu un phénomène d’overshooting, de surajustement à partir de mars. Les rendements du Sénégal et du Nigeria qui étaient stables à 4% sont montés à 12, 13%, suivant une tendance commune aux coupons des dettes des pays émergents”. Les investisseurs se sont repliés vers les titres les plus liquides et les plus sûrs dans un contexte d’incertitude 12, 13%, suivant une tendance commune aux coupons des dettes des pays émergents”. Les investisseurs se sont repliés vers les titres les plus liquides et les plus sûrs dans un contexte d’incertitude..

En clair, poursuit Babacar Sène, l’on a noté un “désinvestissement” sur les titres des pays émergents au profit des bonds de Trésor américain ou des OAT français réputés plus sûrs et plus liquides. L’annonce de l’initiative G20 de la Banque Mondiale avait calmé le marché mais cela ne suffisait pas. Durant cette période, les Banques Centrales des USA, la Banque d’Angleterre et la BCE ont injecté 6 000 milliards de dollars sur le marché contre 1 500 milliards de dollars lors de la crise financière de 2008. Les marchés développés ont bénéficié d’un effet de débordement de liquidités, poussant les spreads à un retour tendanciel vers leurs niveaux d’équilibre. S’agissant de l’Afrique, les taux d’intérêt restent élevés sur les Eurobonds.

Le Maroc, seul pays investment grade présent sur les eurobonds

“A l’état actuel du continent, seul le Maroc est “investment grade”. Tous les autres sont “speculative grade”, en dessous de la triple B, à l’instar de l’Afrique du Sud dégradée récemment ou du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, mis sous surveillance. “Le rating joue un rôle important dans la tarification des titres sur les marchés primaires et secondaires”, poursuit le professeur. Et de prendre l’exemple de la Banque Africaine de Développement (BAD), notée triple A, qui a émis au printemps dernier des obligations Covid à un taux de 0,75%. Concernant le Sénégal en particulier, il a toujours une capacité d’endettement à travers le marché régional (UMOA-Titres) à un taux maîtrisé, avec des primes d’émission faible. “La signature du Sénégal est appréciée par rapport au marché régional. Le dernier covid-bond ou covid-bills émis – il s’agit en fait de bon assimilable du Trésor-, s’est fait à un taux faible”, rappelle Babacar Sène. C’est vrai qu’en matière de ratio dette sur PIB, le Sénégal se rapproche de 70%.

Marché financier de l’UEMOA: un exemple unique dans le monde

Cela dit, “dans un contexte de crise, avec le relâchement des critères de surveillance, il faut aller plus loin et lever des fonds à travers les social bonds à des taux abordables pour éviter le phénomène de surendettement.” L’une des grandes leçons de cette crise est le bon fonctionnement du marché financier régional de l’UEMOA. “L’Agence UMOA- Titres est entrain de faire un travail important, à travers les bond Covid à taux plafonnés qui marchent bien. Dans le monde, on peut se féliciter de ce qui se passe au niveau de la zone, c’est un exemple unique. Quand le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou tous les 8 pays de l’UEMOA font une émission, ce sont des banques de tous les pays qui achètent”. Maintenant, il faut penser élargir la base d’investisseurs pour avoir une intégration financière plus poussée”. Economiste et panafricaniste pragmatique, Babacar Sène estime qu’il faut avoir une ZLECA qui fonctionne, “pas seulement sur le papier”. En plus de la volonté politique clairement affichée, il faut une adhésion sans faille des acteurs du marché, la mise en place des infrastructures logistiques et techniques et le développement d’une vraie chaîne de valeur régionale combinée à une lutte contre la corruption et la mal gouvernance. Entretien à visualiser.

2 Commentaires

  1. C’est une récompense pour le vol, la
    Mauvaise gestion et l’incapacité des dirigeants Africains une bande de dilapideurs.
    Non payez vos dettes bosser dur.

  2. Il ne faut pas non plus confondre la liste des pays grand PIB.la richesse nationale se mesure en termes diu PIB-PPA qui donne la meilleure comparaison et mesure de la Richesse.

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