De l’effet pangolin au syndrome du saumon, attention à l’effet boomerang

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Interpellé samedi 22 février 2020 par un activiste camerounais en marge du Salon de l'Agriculture, le président français Emmanuel Macron a déclaré, brut de coffrage: "je vais appeler, la semaine prochaine, le président Biya et on mettra le maximum de pression pour que cette situation cesse. Je suis totalement au courant et totalement impliqué sur les violences qui se passent au Cameroun et qui sont intolérables. Je fais le maximum". Une illustration de la survivance de la Françafrique?

Par Gaston Kelman, écrivain et Cheikh Ahmed, chercheur à la Sorbonne.

Il circule sur les réseaux sociaux une note datée du 24/03/2020 réalisée par le Centre d’analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Ministère français des affaires étrangères. On a d’abord pensé que c’était un faux de mauvais goût. Et cela nous a rassurés. Puis à voir l’intérêt que lui portaient les médias, on a compris que c’était un vrai, certes toujours d’un goût douteux. On a ensuite appris que le document n’avait pas été diffusé volontairement, qu’il s’agissait d’une fuite. On ne savait plus s’il fallait s’en réjouir, s’en agacer, s’en plaindre. Puis, il a fallu passer aux questions de fond. On s’est demandé si c’est sur la base de telles analyses que la diplomatie française – donc l’Elysée – fonde son action sur l’Afrique. Alors, on a vraiment eu froid dans le dos. Mais il a bien fallu poursuivre l’analyse. Nous avons commencé par une petite rétrospective.

Au début de son mandat, le président Emmanuel Macron s’est posé comme règle, la non ingérence dans la politique intérieure des nations africaines. En langage courant on dira qu’il a décidé de mettre fin à la françafrique. On a applaudi, tellement on est agacé par cette pratique d’un autre âge qui autorisait tout. Puis on s’est mis à observer des glissements, une gestuelle d’une familiarité hautaine, des « macroniennes » tapes sur les joues de vieux présidents africains, des interpellations cavalières comme ce fut le cas en Guinée ou au Burkina Faso, la difficulté à sortir du franc CFA. Jusqu’à ce jour fatidique où le président français est interpellé par un activiste camerounais au salon de l’agriculture de Paris. Une scène psychédélique et néanmoins d’anthologie. Le président arpente les allées du salon avec une suite géante comme on peut l’imaginer, journalistes, gorilles, collaborateurs…

Sur la scène qui va suivre, l’image qui vous vient en tête, c’est celle de Jésus dans les rues de Galilée et dans les travées du temple de Jérusalem. Et plus que jamais, la comparaison avec le Sauveur va prendre tout son sens. Dans la cohue du salon de l’agriculture, une voix s’élève, « Monsieur Macron, Monsieur Macron », comme celles qui interpellaient un Christ thaumaturge il y a deux mille ans, en criant « Jésus fils de David…». Le hasard étant primesautier et toujours prêt à vous faciliter la tâche pour tracer des diagonales inespérées, à deux mille ans d’écart, les deux messianiques protagonistes se prénomment Emmanuel, Dieu avec nous.

J’ai mis la pression sur Paul Biya

Emmanuel Macron

En effet, Dieu était vraiment ce jour-là avec l’activiste. La version courte, l’activiste dit à Macron qu’il y a un génocide au Cameroun perpétré par le président Paul Biya, qu’il a déjà fait douze mille morts, que la France est le pays des droits de l’homme, qu’elle doit peser de tout son poids pour que cela cesse, qu’elle doit cesser tout soutien et toute aide à ces pays, aide d’ailleurs détournée par les dictateurs. A toutes ces questions, le président donne raison à son interlocuteur inconnu et réponds « je sais ». Et mieux, il prend l’activiste inconnu à témoin. «Vous savez mon engagement sur ce sujet». Il n’oublie pas de faire lui aussi son marché et demande à l’activiste de lui communiquer les cas de détournement de l’aide française. Les confidences entre les nouveaux amis se poursuivent, la divulgation des secrets d’état aussi. « J’ai mis la pression sur Paul Biya pour que d’abord il traite la question de la zone anglophone et ses opposants. J’ai dis, je ne veux pas qu’on se voie à Lyon, tant que Kamto n’est pas libéré et il a été libéré ».

Le président ne s’arrête pas en si bon chemin. On l’a interpellé sur le Cameroun. Il va faire mieux, étendre ses révélations à toute l’Afrique. Il parle du Congo et de la pression – il n’a que ce mot à la bouche – qu’il a exercée sur son ancien président Joseph Kabila ; l’Union Africaine avec laquelle il est en relation…Après le passé, on passe aux projets. « La situation est encore en train de se dégrader. Je vais encore appeler la semaine prochaine le président Paul Biya et on mettra un max de pression pour que cette situation cesse ».

A toutes les demandes de son nouvel interlocuteur sur les affaires africaines, le président promet une réponse positive. On lui révèle qu’après la libération de Monsieur Kamto, il y a encore des prisonniers politiques au Cameroun, il demande à un de ses collaborateurs d’en relever les noms pour que l’activiste soit rassuré du sérieux avec lequel il traite cette nouvelle demande, parce que «je risque d’oublier». Il promet tout. «Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, il faut que vous le sachiez».

La note du CAPS est le reflet de ce comportement du président français, à tel point qu’on ne doute pas qu’elle l’ait inspiré ou l’inverse. Voici ce qu’elle préconise. «Face au discrédit des élites politiques, il convient de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques». Le président français aurait-il trouvé en ce jeune activiste, le modèle parfait de l’interlocuteur africain ? Ce qui frappe, c’est que les confidences qu’il a faites à l’activiste camerounais sont assez proches des recommandations du CAPS. Il lui a dit qu’il se tournait vers la société civile qui, nous pensons, va certainement assurer l’intérim, en attendant l’avènement d’une nouvelle élite politique que le COVID-19 permettra à la France de faire émerger, quand la pandémie aura déclenché une crise sanitaire sans précédent, « la crise de trop », qui sonnera, à n’en pas douter, le glas des « régimes fragiles du Sahel et ceux en bout de course de l’Afrique centrale ».

La note du CAPS est révélatrice de l’idée que ses auteurs se font des relations entre la France et les pays amis africains. Qu’ils pensent que les dirigeants africains sont des pions interchangeables sur un grand échiquier. Pourquoi pas. Mais ce qui est choquant, c’est qu’une note se fonde sur une pandémie qui dévaste nos pays européens, pour élaborer des scénarios catastrophes en Afrique et prophétiser – seul objet de cette note – la chute des régimes et l’émergence de nouveaux dirigeants. Pas une, phrase, pas une ligne, pas un simple mot compassionnel. Juste la chronique d’une catastrophe annoncée et peut-être souhaitée.Les prévisions sont d’un cynisme implacable qui ne laisse pas de place au moindre sentiment d’humanisme. « L’Etat va faire massivement la preuve de son incapacité à protéger ses populations ». On peut le comprendre, l’humanisme n’est peut-être pas un devoir pour certains conseillers des hommes politique. Par contre, l’humilité doit faire partie de la panoplie du politicien intelligent. Et nous espérons qu’ils le comprendront.

faisons attention à ce que la France ne développe le syndrome du saumon

Nos pays européens sont au bord du drame. Notre impréparation face à une éventuelle pandémie, la qualité de nos équipements sanitaires, n’ont pas tenu en Italie, En Espagne, aux USA, et craignons que cela se poursuive, dans une moindre mesure en France. La solidarité européenne a implosé à, l’épreuve de cette épreuve et on a vu les Italiens brûler le drapeau européen et porter en triomphe le chinois et le cubain. Alors on est en droit de se demander si cette pandémie autorise que l’on s’en serve pour un discours prétentieux de prophètes de l’Apocalypse sur l’Afrique. Mais on se demande aussi, si compte tenu de la nécessaire solidarité dans des moments comme celui-ci, le seul centre d’intérêt d’une analyse soit la sauvegarde des intérêts de la France et le remplacement des élites infréquentables par de nouvelles, plus ouvertes à la défense de notre bien-être.
 Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La conclusion de la note est sans équivoque. «Anticiper le discrédit des autorités politiques» et «accompagner en urgence l’émergence d’autres formes d’autorités africaines crédibles pour s’adresser aux peuples afin d’affronter les responsabilités de la crise politique qui va naître du choc provoqué par le Covid-19 en Afrique… ».Le triomphe de cassandre aura-t-il lieu !

Nous avons jugé utile de soumettre cette contre-analyse au grand public, pour faire un pari avec le CAPS. Le cataclysme annoncé en Afrique n’aura pas lieu. Peut-être, cette pandémie est-elle plus fatale que les Ebola, Sida et autre choléra qui ont souvent visité l’Afrique. Mais elle non plus ne sonnera pas le glas du continent et l’on n’assistera pas à l’hécatombe annoncée. La Chine, la Russie et Cuba qui ont volé au secours de l’Italie, l’Allemagne qui apporte son concours à notre pays en difficulté, sont certainement en train de concevoir pour l’Afrique, un scénario moins hécatombaire, moins opportuniste et plus humaniste que celui du CAPS. Quoi qu’il en soit, les efforts qui sourdent des pays africains, la postériorité des pics sur ce continent, ces éléments conjugués permettront une préparation plus efficace, une disponibilité plus grande des outils de prévention et de soins, et ce faisant une gestion plus sereine de la situation.

Nous osons un conseil au CAPS. Certes, nous ne comprenons pas ce que le pangolin vient faire dans cette histoire. Certes il est la cause des malheurs actuels de l’humanité. Certes on en consomme en Afrique, mais après une cuisson soutenue, de type bœuf bourguignon ou coq au vin. Par contre faisons attention à ce que la France ne développe le syndrome du saumon. En effet, pour la survie de l’espèce, ce poisson revient toujours pour son malheur vers les eaux de la rivière qui l’ont vu naître, voyage sans retour. Pour ceux qui auront échappé aux ours, la reproduction signe leur arrêt de mort. Il en sera de même pour les anciennes puissances coloniales qui ne peuvent voir l’Afrique que comme un échiquier, la lice de l’exercice de leur puissance.Nous avons rêvé de la fin de la Françafrique.

Le président Macron, que nous avons pourtant soutenu pour l’un d’entre nous, semble la revisiter avec une légèreté qui lui permet de livrer les secrets d’état au premier inconnu rencontré dans une foire à bestiaux. L’Afrique mérite mieux que cela. D’autres vont le comprendre, en particulier les nouveaux leaders que vous appelez de vos vœux, sans vous douter qu’ils ne seront pas les héritiers de leurs pères. Devant nos yeux, ils inventent leur propre univers. Risque ultime, que l’effet pangolin se métamorphose en effet boomerang.

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