L’Afrique, désarmée et désemparée, est obligée de faire face à l’armée la plus puissante du monde (COVID-19)

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Par Cheikhna Bounajim Cissé, l’Emergentier 

L’épicentre du coronavirus se déplace lentement, heureusement ; mais sûrement, malheureusement, il est en train de prendre la direction du continent africain. Après un démarrage fulgurant en Asie, il a fait escale en Europe. La France, l’Italie, l’Espagne sont frappés de plein fouet. L’Afrique, jusqu’ici épargnée par le virus, par calcul ou par chance, décompte depuis quelques jours ses premiers mécomptes. Les étages supérieurs du pouvoir politique dans certains pays sont déjà touchés. Le 18 mars 2020, lors d’une conférence de presse virtuelle, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dit une phrase terrible : « L’Afrique doit se réveiller. Elle doit se préparer au pire dès aujourd’hui. » L’auteur de cette prédiction au relent apocalyptique n’est pas un propagandiste, ni un complotiste, encore moins un occultiste. Il s’agit de l’actuel directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), ancien ministre éthiopien de la Santé, médecin et chercheur de son état. Croyez-le ou pas, il sait de quoi il parle.

Bien que son propos soit assez audible, il est utile de traduire en français facile sa pensée. L’Afrique, cette pétaudière fragile et fragilisée, qui dort profondément depuis des décennies sous l’effet insistant des médications soporifiques des marchands de sommeil, doit se réveiller. Plus qu’un danger, un drame d’un niveau jamais égalé, se profile à l’horizon. Il la guettait depuis plusieurs années et aujourd’hui, il est dans son vestibule. Il risque de la surprendre dans sa chambre et, si rien n’est fait, de la frapper de plein fouet sur son lit. Voilà la vérité !

Mais tempérons, pour ne pas paraître alarmiste ! Si le COVID-19 était si meurtrier comme sa virulence pourrait le laisser accroire, il aurait choisi en priorité d’implanter son siège social en Afrique. Là, il n’aurait point besoin de s’embarrasser d’une autorisation de marche, ni de déposer un préavis de grève, encore moins de solliciter un accord de siège. Résistant à toutes sortes d’intempéries et de températures, le coronavirus aurait pu s’offrir une balade de santé tant le terreau africain est plus que fertile : promiscuité, problèmes d’hygiène et d’assainissement, système de santé précaire, manque d’équipements et d’infrastructures, laxisme des dirigeants, incivisme de la population, etc. Sans scrupule, les aumôniers internationaux, autoproclamés humanistes et africanistes, et tout aussi chaleureux et généreux, auraient immédiatement mis, sans coup férir, l’Afrique en quarantaine en la déconnectant complètement du reste du monde. Le temps nécessaire de voir disparaître (le mot est faible) ce continent diaphane qui demeure, depuis belle lurette, à la périphérie de la prospérité mondiale (5% des échanges internationaux) et à la crête de la misère planétaire (50% des pauvres du monde). Et avec une dosette d’humanisme, les « droit-de-l’hommistes » et quelques philanthropes, interpellés par leur conscience, pourraient, depuis l’exosphère, organiser des parachutages de médicaments et de produits alimentaires. Les Africains confinés sur leurs terres, dans une vaste prison à ciel ouvert, seraient morts de leur belle mort avec comme épitaphe sur la grande fosse commune : « Là, est né et a disparu le coronavirus AFRI-19. »

L’Afrique doit se réveiller

Chers dirigeants africains, ce récit peut paraître désopilant sorti tout droit des cartons d’un scénariste mal inspiré de Bollywood ou de Nollywood. Il n’en est rien. Au regard de la grande vulnérabilité de vos pays, la réalité n’est pas loin. Dans certains cas, elle pourrait même être pire que la fiction. L’Afrique est en situation d’extrême urgence sanitaire, d’une gravité sans précédent. Pour s’en convaincre, l’instant d’une noisette de lucidité, balayons d’un regard la situation sur le continent avant l’arrivée du coronavirus.

Chaque 10 secondes un enfant africain meurt de faim, chaque 10 minutes 15 Africains sont tués par le sida, chaque heure 45 Africains décèdent de paludisme… Dans cette partie du monde, 70 % des lits d’hôpitaux sont déjà occupés par des patients souffrant de pathologies liées à la qualité de l’eau et de l’assainissement. À l’horizon 2030, il y aura 60 millions d’«enfants invisibles» ou d’«enfants fantômes» en Afrique, qui justifieront de ce sinistre qualificatif au motif qu’ils n’existeront pas dans les registres de l’état civil. Cruellement, une infime minorité d’Africains font sortir illégalement du continent l’équivalent d’au moins 50 milliards de dollars, soit plus que l’aide publique au développement. Autrement dit, il y a 278 millions de dollars de capitaux illicites qui sortent quotidiennement de l’Afrique, alors que selon le Programme alimentaire mondial (PAM), il ne faut que 0,25 dollar par jour pour nourrir un enfant qui a faim.

Pécaïre ! Ces statistiques font froid dans le dos. Ah bon, le trait est exagérément grossi ? Laissons les statistiques à la polémique et les rapports à la controverse, et parcourons ensemble les pays africains sans escorte ni guide, visitons du bout des yeux leurs bidonvilles, leurs villages et leurs hameaux. Il vous sera servi des localités en friche avec une réalité attendrissante qu’aucune marque d’hospitalité, même légendaire, ne pourrait compenser ni faire oublier. Alors, toutes vos résistances se rompront et vos bras vous tomberont dans les mains. Et vous vous direz, prestement et promptement : Comment ces populations corsetées ont-elles pu survivre dans de telles conditions inhumaines ? Pourquoi leurs dirigeants n’avaient pas décrété plutôt l’état d’urgence sanitaire ? Il ne faut pas se voiler la face. La situation économique, sociale et sécuritaire est déjà suffisamment difficile pour les populations africaines où des centaines de millions de personnes n’ont pas accès aux services publics. Et pendant ce temps, très loin des routes poussiéreuses et impraticables des villages et des hameaux, à bonne distance des dispensaires squattés par les mouches du jour et les moustiques de la nuit, dans les somptueux palais nichés dans des fastueux domaines verdoyants, la classe dirigeante africaine continue à siroter quiètement le thé et à savourer les petits fours. Le sous-sol est cédé, le sol est vendu, l’eau est privatisée et le ciel est abandonné. Tout cela pour une bouchée de pain au profit d’une poignée de personnes.

Les propriétaires des villas cossues et grillagées qui affichaient, à l’attention des visiteurs indésirables, un écriteau à la porte d’entrée « Chien méchant », se voient maintenant obligés de remettre la pancarte à l’intérieur de la maison « Virus méchant » pour dissuader les résidents qui seraient tentés de sortir.

Voilà la réalité connue de tous : médecins et malades ; assistants et assistés ; dominants et dominés ; prédateurs et proies ; gouvernants et gouvernés ; riches et pauvres ; éveillés et dormants ; malentendants et sourds ; borgnes et aveugles…

En Afrique, la lutte contre le coronavirus va être très difficile. La prévention rimera difficilement avec la sociabilité. Dans les grandes villes, une fois la nuit tombée, les rues se transforment en restaurants à ciel ouvert. Chacun, muni de son assiette, s’achète chez la vendeuse du coin de quoi passer une nuit paisible, à la hauteur d’une bourse risible. Or l’efficacité du dispositif de prévention tiendra à deux paramètres essentiels : réduire la densité et allonger la distanciation La distanciation sociale (serrage des mains, mise en quarantaine, non regroupement) a peu de chance d’être appliquée tant les pratiques culturelles et cultuelles s’y opposent. Tout comme d’ailleurs la réduction de la densité humaine. Entassés par dizaines voire par centaines dans des maisonnettes et dans des courettes, la majorité des Africains, pauvres et endettés, n’ont pas les moyens de rester longtemps confinés chez eux. D’une manière ou d’une autre, ils vont sortir pour se nourrir. Il faut être clair. Avec les moyens dérisoires dont disposent les populations, sans assistance financière et matérielle des pouvoirs publics, la peur du virus SARS-CoV-2 risquera de faire plus de victimes sur le continent que la maladie qui en découle (COVID-19).

Les corps soignants ont été très clairs. Ils n’ont pas de moyens humains, financiers et matériels pour juguler un pic éventuel du coronavirus. En un mot comme en mille, les systèmes de santé des pays africains ne sont pas en capacité de prendre en charge un afflux important de malades du COVID-19. Dans plusieurs localités, les lits de réanimation se comptent sur les doigts des mains et, avec un brin de générosité, en y ajoutant les orteils des pieds. A la date d’aujourd’hui, la seule arme dont dispose l’Afrique – si elle en est une – pour faire face à cette pandémie mondiale est la prévention. Et au cœur de ce dispositif de prévention et de sensibilisation, il y a la communication. Populations africaines, utilisez tous les canaux et vecteurs de communication, y compris et surtout les réseaux sociaux, pour diffuser l’information utile et nécessaire autour de vous, pour éviter la contamination et ainsi éviter que le virus ne se propage sur vos terres.

Que restera-t-il de l’Afrique après le passage du COVID-19 ?

Chers dirigeants africains, quand on sue on n’a pas peur d’être sous la pluie. Un rebond n’est pas un bond. Les petites foulées des rares «sprinters», aux mollets endoloris par des années de sédentarité, sont encore molles pour inverser durablement la situation. Le directeur général de l’OMS vous a mis en garde. Il ne sert à rien de continuer à embellir l’état de vos pays par des chiffres plantureux, des graphiques savoureux, des commentaires généreux distillés par d’onéreux experts lors de pompeux sommets et forums. La réalité locale vous opposera toujours, aussi longtemps que durera la farce, des visages miséreux, des regards vitreux, des cadres véreux, des rapports de contrôle sulfureux, un chômage douloureux, un système de gouvernance fiévreux, un système de santé défectueux, un système d’éducation scabreux et un système de sécurité poreux.

Chers dirigeants, l’Afrique est en sursis. Tenaillée entre peur et espoir, ballotée entre braconniers de grand chemin et garde-forestiers en petite forme, elle est à l’image de ses éléphants. Sous peu, si rien de concret et de durable n’est fait par les Africains pour se sauver du COVID-19, de la famine, de la misère, de l’analphabétisme, de l’insécurité, des faux vrais programmes socio-économiques, leur continent évanescent est appelé à disparaître comme ces pachydermes. Pourtant, l’Afrique est « un coffre-fort bourré de matières premières : 10 % des réserves mondiales en pétrole, 90 % de celles de platine, de cobalt et de chrome, 60 % du manganèse, 40 % de l’or, 30 % de l’uranium et de la bauxite, 25 % du titane[1] ».

Chers dirigeants africains, en conscience et en responsabilité, prenez grand soin de votre continent. Vous êtes le dernier recours de vos populations. L’apparition du COVID-19 nous a ouvert les yeux. On est passé du silence à la complaisance, de la sujétion à la conspiration, de la concession à la compromission… La bataille sanitaire en est une. Mais, la bataille économique et financière qui se profile à l’horizon serait tout aussi âpre.

A coup de milliards de dollars et d’euros, les dirigeants occidentaux font actuellement l’apologie de l’«Etat providence» – même s’ils peinent à le reconnaître idéologiquement : intervention massive de l’Etat, injection de liquidités sans limite par les banques centrales, distribution de chèques, abaissement des taux directeurs, reprofilage de dettes, suspension de paiement d’impôts, d’échéances de prêts bancaires, de loyers, de factures d’eau, d’électricité, de téléphone, etc. Bref, tout y passe pour maintenir un semblant de mieux être économique et social. Tout, sauf ce qui est imposé ou choisi – qu’importe d’ailleurs l’un des deux – par l’Afrique. Et, on n’est pas loin du passage de témoin entre la Chine dite « communiste » qui se privatise, et l’Europe dite « libérale » qui se socialise.

La Banque Centrale Européenne (BCE) a annoncé le 18 mars un plan d'”urgence” de 750 milliards d’euros pour parer aux conséquences de la pandémie du coronavirus sur le Vieux Continent. Ce montant colossal vient s’ajouter à une enveloppe de 120 milliards d’euros déjà débloquée, soit au total la somme mirobolante de près de 1 000 milliards d’euros pour soutenir l’activité économique, l’équivalent de près de la moitié de la richesse annuelle de toute l’Afrique ! Chez l’Oncle Sam, on n’a pas fait dans la dentelle. Donald Trump a annoncé un plan de soutien massif à l’économie de 1 000 milliards de dollars pour surmonter la crise liée au COVID-19. Et, fait exceptionnel, le président américain envisage même d’envoyer directement un chèque de 1 000 dollars à chaque Américain.

Où est passé le fameux « Consensus de Washington » si cher aux chantres de l’ultralibéralisme ? La potion magique des institutions de Bretton Woods qui est prescrite sans discontinuité aux pays africains depuis plus de trente ans. Qui disait que la BCE, la banque centrale qui émet la monnaie ancre du franc CFA, n’avait que pour mission principale de lutter contre l’inflation ? Lisez ce tweet de son nouveau gouverneur, ancien directeur général du FMI et ancien ministre français de l’économie et des finances : « Les temps extraordinaires nécessitent une action extraordinaire. Il n’y a pas de limites à notre engagement envers l’euro (…) ». En réaction, voici le tweet du président français : « Plein soutien aux mesures exceptionnelles prises ce soir par la BCE. (…) Nos peuples et nos économies en ont besoin. »

Chers dirigeants africains, les entreprises et les ménages de vos pays ne vivent-ils pas depuis très longtemps des « temps extraordinaires » ? Pourquoi les aumôniers internationaux n’ont-ils pas pris une « action extraordinaire » similaire en faveur de l’Afrique ? Certainement, ce sera trop leur demander. Et même si c’était le cas, ils ne le feront pas. Ce n’est pas parce qu’ils aiment le foie gras qu’ils doivent forcement se préoccuper de la vie du canard. Dans un contexte de compétition mondiale exacerbé par une crise sanitaire inédite, chaque État veille, légitimement et jalousement, sur ses intérêts. Et tout y passe pour les préserver. Cela est d’autant plus logique que dans la nature, rarement un dominant a hissé à sa stature un dominé pour l’affranchir de sa domination. Ken Follett le dit autrement : « Dans le monde où nous vivons, il n’y a pas de pitié. Les canards avalent les vers, les renards tuent les canards, les hommes abattent les renards et le diable poursuit les hommes. » L’écrivain gallois a certainement oublié d’ajouter : « Et le COVID-19 prend le contrôle du monde. »

Chers dirigeants africains, surfant sur les réseaux sociaux, mes yeux indiscrets viennent de lire subrepticement cet avertissement prémonitoire d’un internaute : « La discipline a sauvé la Chine. L’indiscipline a noyé l’Europe. Mais l’inconscience risque d’éradiquer l’Afrique… »

L’émergentier

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