Papergate et corruption en Afrique: la Banque Mondiale se « dédouane » et musèle son économiste

0
Auteur du rapport de 45 pages, Bob Rijkers, économiste principal à l'Unité du commerce et de l'intégration internationale du Development Research Group de la Banque Mondiale, reste évasif sur le rôle des cadres de son institution dans ce clientélisme mondial.

L’étude intitulée ««La mainmise des élites sur l’aide étrangère. Preuve de comptes bancaires offshore»» sortie des flancs de la Banque Mondiale, mardi 18 février, sous la signature de Bob Rijkers, économiste, et de trois de ses collègues, Jørgen Juel Andersen, Niels Johannesen, Bob Rijkers, lève un coin de voile sur ce phénomène et révèle que 5% de l’aide financière fournie par la banque mondiale à 22 pays est détournée dans des paradis fiscaux. Le rapport porte sur la période 1990-2010.

Constatant que la hausse des cours du pétrole coïncidait à un afflux de capitaux vers les paradis fiscaux, Bob Rijkers pose une hypothèse dont il avait manifestement la réponse: et si l’aide au développement produisait les mêmes effets ? Si oui, les élites captent-elles l’aide au développement ? Le document de 45 pages révèle en effet que «les versements d’aides vers les pays les plus dépendants coïncident avec une augmentation importante de transferts vers des centres financiers offshore connus pour leur opacité et leur gestion privée de fortune». Mais mieux, les chercheurs, qui, par omission, dédouanement leur institution, accusée depuis longtemps d’inefficacité dans ses préceptes appliqués à l’Afrique et dans ses programmes d’assistance économique, parviennent à la conclusion qu’ «une partie de l’aide publique au développement dans les pays pauvres est détournée vers les paradis fiscaux, ce qui représente 5% de l’aide financière fournie par la banque mondiale à 22 pays. Le taux de fuite présumée s’élève en moyenne à 7,5 % » révèle l’étude de la banque mondiale.

La publication de cette étude n’a pas été simple au sein d’une institution qui, elle même, est accusée d’entretenir l’inertie. Le magazine britannique The Economist avait fait des révélations le 13 février dernier selon lesquelles des hauts responsables de la banque mondiale avaient désapprouvé les conclusions de l’étude menée par ses propres cadres et en avaient donc «bloqué» la publication. Faisant le liant entre ce «blocage» et la démission, il y’a quelques jours, de la chef économiste de l’institution, Penny Goldberg, qui aurait jeté l’éponge suite au «blocage», en novembre dernier, de la publication de la sulfureuse étude en question. Ce que rejette en bloc l’intuition financière, justifiant le retard lié à la publication du rapport par un souci d’un «examen approfondi».

L’Afrique à l’index, la Banque Mondiale dédouanée

Aussi, beaucoup s’interroge sur le degré de fidélité de l’étude parue maintenant et les travaux de l’économiste en chef. Dans l’étude publiée le 18 février, l’Afrique est particulièrement concernée. En effet, 19 des 22 pays concernés par l’étude sont situés en Afrique. Fidèle à ses habitudes, l’étude ne met pas l’accent sur la responsabilité des cadres et des mécanismes de la Banque Mondiale dans ce clientèlisme institutionnalisé.

Ce sont ainsi des centaines de millions de dollars qui sont versés dans le cadre de l’aide au développement en Afrique qui finissent dans les paradis fiscaux, note en substance l’étude et relève que ces placements sont le signe de gains illégaux mis discrètement à l’abri. Le taux de fuite de capitaux présumés qui s’élève en moyenne à 7,5 % est proportionnel pour chaque pays à son niveau de dépendance de l’assistance de la Banque Mondiale. Cette part, souligne l’étude, grimpe à 15% pour les 7 pays les plus aidés, quand l’aide de la Banque Mondiale représente au moins 3% du produit intérieur brut (Ouganda, Eythréen Sierra Leone, Mozambique…).

Les conclusions de cette étude placent la banque Mondiale dans une situation inconfortable puisque cela veut dire qu’une partie de l’aide au développement qu’elle alloue nourrit la corruption des pays pauvres au bénéfice des élites africaines corrompues et des places financières occidentales comme la Suisse, le Luxembourg, et Singapour, au profit donc des pays plus riches. Ce qui remet en cause l’efficacité de l’action de la Banque Mondiale.

Si les dirigeants de la banque mondiale eux-mêmes dénoncent cet état de fait, Il faut dire que le scandale du «Papergate», à défaut de produire une révolution interne dans son approche de l’aide, en s’assurant de la traçabilité des fonds, risque de précipiter sa chute et celles de plusieurs autres institutions de Bretton woods, déjà réputées inefficace dans leur approche de la lutte contre le sous-développement et la pauvreté. Quelle est la responsabilité des paradis fiscaux (Suisse, Luxembourg, îles Caïmans, les Bahamas, Hong Kong et Singapour) dans ces évasions ?

Le point de vue d’un ancien de la Banque Mondiale

Papa Demba Thiam.

Pour l’ancien fonctionnaire de la Banque Mondiale, Papa Demba Thiam, le scandale du “papergate” de la Banque Mondiale qui défraie la chronique depuis le 18 février 2020 n’est qu’un  épitomé d’un phénomène plus plus grave. La recherche à l’origine du scandale ne porte que sur 22 pays fortement dépendants de l’aide et ne porte que sur l’argent directement déposé sur des comptes étrangers. « Cela veut dire que le papier qui montre quelque chose de tellement grave que la Banque Mondiale a tenté d’en censurer la publication, ne porte en réalité que sur la partie émergée de l’iceberg »,explique Pape Thiam.

Il serait dès lors intéressant, poursuit l’économiste sénégalais de premièrement connaître les résultats des études sur tous les pays Africains logés à la même enseigne dans une généralisation bien brettonwoodienne. Et, deuxièmement, de ne pas se limiter à retracer l’argent détourné et directement déposé sur des comptes étrangers parce l’argent volé est rarement déposé sur des comptes étrangers et encore moins directement. Et puis, fustige celui qui a claqué la porte de l’institution, de quantifier l’argent déboursé qui ne se retrouve pas dans les projets financés.

Dans le cas de cette étude, la Banque Mondiale a été forcée d’en publier les conclusions accablantes simplement parce qu’un des deux chercheurs indépendants auteurs de cette étude s’est rebiffé et l’a publié sur son site web personnel. « Alors, poursuit Pape Thiam, « demandez-vous combien d’études, d’évaluations et de lanceurs d’alerte ont été réduits au silence et/ou discrédités pour couvrir l’étendue de ce désastre ».

Impliquée dans la genèse, la conception, le développement, l’exécution et la supervision du projet, la Banque Mondiale ne peut pas ne pas avoir de responsabilités dans ce scandale. Ou bien les dispositifs fiduciaires pour encadrer ces projets sont inadéquats, ou bien ils sont bons mais sont dévoyés par les cadres de la Banque Mondiale qui le mettent sur le dos des élites africaines.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here