Location de vieux trains au Congo, dénonciations, représailles,  enterrement de première classe, recyclage et  clanisme.  La Banque Mondiale est-elle devenue une institution bananière en Afrique? 

Les négociations laborieuses qui se déroulent en ce moment entre le Congo et les institutions de Bretton Woods offrent un petit concentré des limites des politiques de développement appliquées en Afrique. Alors que les travaux se déroulent, l’on apprend que les principaux ministres en charge du dossier font l’objet d’un audit présidentiel.

 La mesure concernerait  en particulier le ministre de la Direction des Grands Travaux, Jean-Jacques Bouya, interpellé récemment au parlement pour le projet d’une route de 137 km, entièrement financée mais jamais livrée, aux dires du député Jean Claude Ibovi, président du Mouvement pour la Démocratie et le Progrès.
Mis à rude épreuve par la saillie de ce député d’un parti pourtant membre de la mouvance présidentielle, Jean-Jacques Bouya reste, malgré tout, un dispositif central  des négociations entre Brazzaville et les institutions de Bretton Woods.
Pour s’offrir le maximum de visibilité dans ces négociations délicates, le ministre congolais s’est attaché les services de l’ivoirien  Eustache Ouayoro, ancien directeur des opérations  de la Banque Mondiale pour la RDC et le Congo, licencié à quelques mois de sa retraite pour de graves violations des règles d’éthique et d’intégrité.
Parmi les sanctions qui lui ont été infligées en 2015, figurait l’interdiction formelle de ne plus travailler avec la Banque Mondiale comme traitant ou sous-traitant. Pourtant aux dernières assemblées de la Banque Mondiale, le même Eustache Ouayoro a pu assister au titre de membres de la délégation du Congo. Recruté par le ministre Bouya, le voilà directement ou indirectement  impliqué dans les négociations entre la Banque Mondiale, le FMI et le Congo.
Mais est ce la faute du Congo ou, plutôt, celle du  système complexe de la Banque Mondiale ? Dans les réunions avec le Congo, Eustache Ouayoro se présente en face de Makhtar Diop et Jan Walliser, respectivement  vice-président de la Banque pour l’Afrique subsaharienne (il est le premier francophone à occuper ce poste)  et ancien  directeur Stratégie et Opérations promu au poste de vice-président en charge de la croissance équitable et des institutions.   Makhtar Diop et Jan Walliser, deux piliers de la vision africaine de l’institution, avaient été dûment notifiés du renvoi de leur subordonné.
D’où cette question que l’on se pose dans les couloirs de la banque : pourquoi les deux poids lourds de la vision subsaharienne de la Banque Mondiale  n’ont pas averti le gouvernement congolais et le FMI, institution d’où ils sont issus, du cas Eustache Ouayoro? Qui protège qui dans cette affaire où le Congo, qui joue son destin, n’a pas beaucoup de visibilité?
En fait, Eustache semble bénéficier d’une clémence, passive tout au moins , de la part de ses deux supérieurs. Ancien représentant de la banque au Congo, le haut cadre ivoirien a vu ses ennuis commencer quand son dossier a atterri sur le bureau du président la Banque Mondiale. C’est de là qu’est partie l’enquête qui a abouti à son limogeage.
Les trains de la mort 
Dans cette affaire encore non élucidée, un consultant congolais, René Bauman, sorte de lanceur d’alertes, a été limogé. Celui-ci avait dénoncé des affaires de corruption, y compris dans l’acquisition par la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) de locotomotives usagers en République Démocratique du Congo (RDC) en violation des procédures de la banque.
Tout est parti de la volonté du gouvernement congolais épaulé par la Banque Mondiale de développer le transport ferroviaire dans la province du Katanga dans le cadre de son projet de développement du transport multimodal commencé en avril 2011 et financé par la Banque Mondiale pour plus de 200 millions de dollars. En tout, le projet à lequel  prend part la Chine était  estimé à 600 millions de dollars et englobait aussi la réparation de 700 km de chemins de fer. Seulement !
L’Empire du Milieu n’a pas finalement suivi le programme, sensé,  selon le plaidoyer servi à profusion,  permettre l’évacuation optimale du cuivre des Mines du Katanga. Le 3 octobre 2013, lors d’une conférence de presse, Vincent Tshiongo, Administrateur de la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC), déclarait dans une conférence de presse que le projet d’acquisition de 35 locomotives neuves  grâce à un financement  de la Banque mondiale au profit de la SNCC et de la Société commerciale des ports et des transports (SCPT) était sur les rails. L’option chinoise est  donc abandonnée.
A l’époque, le type de  locomotive neuve ciblé  devait coûter environ  1,5 million de dollars. Sous les conseils de la Banque Mondiale, les représentants de la RDC,  sans doute motivés par le souci d’épargner l’argent du contribuable, se rabattent sur des locomotives usagers à raison de 1,3 million dollars l’unité. L’économie de 200 000 dollars réalisée par locomotive est à mettre en rapport avec l’âge de la machine, soit 65 ans. En fait, le fournisseur sud-africain, (revendeur intermédiaire pour le compte d’une entreprise australienne?)réalise l’affaire du siècle.
Seul bémol, le dossier des locomotives du Katanga a soulevé une véritable levée de boucliers parmi les cadres et représentants locaux  de la Banque Mondiale.  Ainsi, le chef du projet, Michel Mulungo, se serait opposé à l’utilisation de l’argent de la banque pour l’acquisition des locomotives sud-africaines.
Qu’à cela ne tienne, Eustache Ouayoro demandera à la société qui exécutait le contrat d’écrire directement à Makhtar Diop pour le lui demander. Ce dernier a écrit pour donner son accord, violant les règles de la Banque Mondiale. Car un Vice-Président ne doit pas se mêler du procurement (acquisitions de biens et de services), réservé aux avocats et aux responsables du service sensés donner leur accord d’objection ou de non objection.
Eustache participera à la réception des locomotives à Lumumbasbi en compagnie du Premier ministre Matata Ponyo.
L’affaire des trains katangais en serait restée là si en avril et en mai 2014, des  déraillements et accidents  dans le sud du pays n’avaient pas  fait des dizaines de morts et de blessés. Les premières hypothèses sur les causes des accidents avaient, entre autres,  évoqué un emballement des  locomotives récemment acquises.
Pour rappel, la SNCC disposait dans un premier temps de dix véhicules usagers acquis en Afrique du Sud, dont un seul fonctionnant normalement. Les 9 autres servaient de pièces de rechange. La Banque Mondiale qui a  financé les activités d’exploitation de la SNCC dans le cadre de  ce projet opaque  a joué un rôle que les gouvernements du Congo (RDC) et de l’Afrique gagneraient à élucider. Car, sous nos cieux, tout conseil de la Banque Mondiale ou du FMI est pris pour argent comptant.
La direction de la SNCC qui a vu Sylvestre Ilunga Ilunkamba  succéder à Vincent Tshiongo, le 17 mars 2014,   a sans doute une partie de la réponse à ces questions complexes. A son arrivée à la tête de l’entreprise ferroviaire, le constat était terrible: 30 locomotives d’une moyenne d’âge de 40 ans, 68 mois d’arriérés de salaires pour le personnel et 245 millions de dollars de dettes et, sur le plan technique, 1,5 déraillement par jour.
L’aveuglement de la Banque Mondiale
Comment la Banque Mondiale s’est-elle retrouvée à financer 35 millions de dollars de carburant et lubrifiants (une demande d’audit de ce poste restera sans suite )au profit de la SNCC dans le cadre du projet de transport multimodal (PMT)? Comment, étant engagé dans le financement de l’exploitation de la compagnie congolaise, la reine des institutions de Bretton Woods a-t-elle laisser s’accumuler autant de  mois d’arriérés de salaires ? Il convient de dire que cette affaire de la SNCC n’a pas eu des suites à la hauteur du préjudice subi par le Congo, les congolais et les africains en général.
L’omerta
En bonne vieille institution, jalouse de sa réputation, la Banque Mondiale a étouffé  l’affaire en essayant de se  débarrasser de tous  ceux qui ont  eu le culot d’en parler; certains ont résisté et leur font des cauchemars. Viré en novembre 2013 après plus de 8 ans de collaboration et-ce alors que son contrat venait d’être reconduit trois mois plutôt (août 2013) , René Bauman officiait au bureau de Kinshasa au moment des faits.  Consultant sans histoires, il avait évoqué des irrégularités avec ses supérieurs et s’était vu suspendre quelques mois plus tard sous le prétexte qu’il avait émis des critiques à l’encontre de Eustache Ouayoro.
Dans un univers institutionnel où le silence et l’écrasement servent lieu d’assurance-vie, le congolais qui s’est vu notifier une brusque suspension, avait  porté plainte pour «représailles» devant le tribunal administratif de la Banque  et obtenu gain de cause au terme d’une longue et intimidante procédure.
Dans son délibéré datant de mai 2016, le tribunal de la Banque Mondiale a donné raison au consultant congolais  tout en signalant qu’Eustache était à chaque fois au courant des plaintes que Bauman adressait à son encontre à Makhtar Diop. Au terme d’une enquête interne, de confrontations et d’audiences devant les juges, René Bauman a gagné son procés et a été indemnisé. Le tribunal n’est pas parti loin dans les affaires évoquées par Bauman faute, argue-t-il,   « de preuves substantielles », selon la formule classique qui accompagne l’enterrement des affaires embarrassantes.
Mais, en dépit des procédures et de l’omerta, des  questions demeurent en suspens. Pourquoi Makhtar Diop et Jan Walliser, deux anciens du FMI, ferment-ils les yeux sur  le cas Eustache Ouayoro, banni de la banque puis recyclé au Congo pour revenir par la grande porte?
Les changements intervenus au département «Ethics» (EBC, Ethics and Business Conduct) avec l’arrivée d’Ousmane Diagana, vice-président, et de Sylvie Dossou,  adjoint d’Eustache Ouayoro au moment des faits, comme directrice, ont-ils un lien direct avec la tentative de musellement  en cours depuis 2014? Notons que ce même département d’Ethics  avait débouté René Bauman en janvier 2014 avant d’être désavoué deux ans plus tard par le tribunal administratif de la Banque.
Avant le verdict du tribunal, le  département EBC pensait avoir enterré le dossier Eustache Ouayoro en RDC, en août 2014,  pour  «preuves insuffisantes».  C’est finalement le 30 mars 2015 que ce département a conclu à l’abus d’autorité et à une mauvaise utilisation des ressources de la banque. L’épineux dossier Eustache Ouayro a été  transmis au département des Ressources Humaines pour les suites que l’on connaît.
Banque Mondiale-FMI, deux faces d’une même pièce ?
Devenue une sorte de FMI bis sur le continent avec les ressources de l’Association Internationale pour le développement (IDA), l’institution reine du système de Bretton Woods a réduit le rôle des économistes chargés de l’Afrique à la connaissance des conditionnalités. La gestion de la carrière (théorie de la bureaucratie) l’emporte sur l’innovation et l’audace.
Dans leurs missions éclairs en Afrique, les cadres de la Banque Mondiale sortent rarement des sentiers battus et font face à des gouvernements qui prennent leurs conseils pour de l’argent comptant… Il n’y a pas d’expertise en matière de politique de  diversification économique  au sein de la Banque Mondiale, au moment où les pays africains et leurs partenaires comprennent que sans diversification économique, l’Afrique continuera d’exporter ses chômeurs en Occident et d’alimenter des mouvements irrédentistes. Le cas du projet de transport multimodal en RDC est évocateur des carences et de l’opacité d’une institution gangrenée par la bureaucratie.


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