Kadidja Duparc, PDG de Sky Architectes:  »nos États se sont débarrassés du problème du mal logement sur les opérateurs privés, qui sont loin d’être des philanthropes »

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Le  »Mal logement » et les constructions anarchiques sont le mal commun qui mine la plupart des grandes agglomérations de l’Afrique subsaharienne. Dans cette interview, Mme Kadidja Duparc, PDG de Sky Architectes, nous présente en tant qu’experte du cadre bâti, ses pistes de solutions pour guérir les villes africaines de ce fléau.

Financial Afrik :   Mme Kadidja Duparc, vous êtes à la tête de SKY Architectes, une agence basée à Abidjan en Côte d’Ivoire et spécialisée en architecture. Quelle est la spécificité de SKY Architectes dans ce vaste domaine du cadre bâti ?                                    

Kadidja Duparc : SKY Architectes est spécialisée en architecture, en urbanisme, en paysage, en design et en design urbain. Nous faisons également de l’accompagnement à la maîtrise d’ouvrage et du conseil. SKY Architectes c’est également une équipe pluridisciplinaire et polyculturelle, regroupant une vingtaine de collaborateurs, architectes, ingénieurs, designers, urbanistes…qui accompagnent la vision de l’agence.

Notre architecture est holistique, poétique et humaniste, mais fondamentalement pragmatique, réaliste et fonctionnelle. Notre créativité, à l’image de ce monde éclectique, est basée sur un savoir-faire original.

Notre travail est le fruit des échanges, de la collégialité du processus créatif, de l’éclectisme des savoirs et du métissage des origines, parcours, expertises et connaissances. Nous privilégions l’écoute, l’échange, la créativité, l’anticipation et l’ouverture d’esprit.

Nous sommes structurés pour répondre à l’ensemble des défis architecturaux, culturels, sociaux et environnementaux que représente l’Afrique du 21 ème siècle ! Equité sociale, prudence écologique et efficacité économique sont nos trois lignes directrices pour une architecture efficiente et intégrée.

Nous nous efforçons de concevoir des bâtiments pour des individus uniques, qui ont leurs propres goûts, leurs histoires, leurs besoins… Goûts qui sont parfois très éloignés des nôtres. Notre objectif en tant qu’architectes, est de concevoir selon leur vision le bâtiment le plus fonctionnel, le plus original, le plus confortable, le plus élégant et le plus harmonieux possible. Ceci, dans un délai et un budget maîtrisé. Je dis harmonieux et non beau, car si la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, l’harmonie est dans l’esprit de tous.

Parce qu’un proverbe dit que «ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique», nous avons récemment créé SKYECOLAB.

SKYECOLAB est le laboratoire de notre créativité, le chaudron d’où nait l’innovation. C’est un laboratoire en charge de la recherche sur des concepts et projets architecturaux novateurs, en termes de durabilité, d’inclusivité de genre, culturelle et artistique. Il est issu de la vision et des valeurs de l’agence et incarne l’outil qui nous permettra de réaliser les objectifs qui en découlent.

En quoi l’architecture durable diffère-t-elle d’une architecture plus « classique » ?

La construction et l’utilisation des bâtiments a un impact important sur l’environnement. En Europe, par exemple, le secteur du bâtiment consomme environ 50% des ressources naturelles, 40% de l’énergie et 16% de l’eau.

En Afrique, les bâtiments tels que construits actuellement, en béton, verre et tôle, sont une absurdité économique, culturelle et environnementale. Ces trois matériaux sont des accumulateurs de chaleur.

Leur utilisation génère de l’inconfort thermique et entraine le recours à la climatisation. Le verre, utilisé de manière prolifique sur nos immeubles et tours à des fins de « modernité », génère, en plus de la chaleur, une telle luminosité que les utilisateurs couvrent les baies vitrées et fenêtres de papier et d’adhésif pour s’en protéger. C’est dire simplement que cela est inadapté. C’est coûteux, inconfortable et énergivore. Par ailleurs, l’utilisation intensive et quasi exclusive du béton entraine une destruction des plages, à cause des prélèvements excessifs de sable. Ce type d’architecture « classique » n’est pas soutenable pour nos économies de pays émergents, pour notre environnement et pour les poches de nos concitoyens !

L’alternative pour une architecture économe, fonctionnelle et adaptée à son environnement est celle de l’architecture durable. L’architecture durable est une architecture qui intègre les principes de l’architecture bioclimatique, à laquelle s’ajoute la notion d’architecture responsable.

L’architecture bioclimatique est l’architecture la plus ancienne. C’est, par exemple, celle de nos cases traditionnelles Africaines et des habitations troglodytes en Europe. C’était une architecture pragmatique, de bon sens et de logique. Elle utilisait des matériaux disponibles dans l’environnement immédiat, des savoir-faire locaux et avait pour objectif de se protéger des contraintes climatiques et environnementales. Dans notre désir de «modernité», nous nous sommes coupés de nos traditions de constructions bioclimatiques séculaires. L’architecture bioclimatique moderne a intégré les progrès techniques du 21è siècle. Elle tient compte, dès la conception d’un bâtiment, du climat et de l’environnement dans lequel ce bâtiment va s’intégrer et tend à la symbiose entre le bâtiment, le bien-être de son occupant, et le respect de l’environnement. Cela, grâce à une conception intelligente qui s’adapte à la géographie du lieu, à son climat, et qui utilise et valorise les matériaux et ressources locales, pour produire des bâtiments confortables et énergétiquement économes. Pour que cette architecture bioclimatique devienne une architecture durable, il faut lui ajouter quelques notions de durabilité et de responsabilité sociétale soit :

  • L’intégration et la valorisation des savoirs faire locaux ;
  • L’efficience énergétique ;
  • L’amélioration des facteurs de bien-être, de confort, de qualité d’usage et d’accessibilité ;
  • L’intégration et la valorisation de la mixité sociale et générationnelle ;
  • L’intégration et la valorisation de la mixité économique et de la mobilité ;
  • La transparence et le respect des lois dans le processus de réalisation et de financement ;
  • L’amélioration du cadre de vie, la création de lien social ; L’intégration de la notion de qualité paysagère ; Etc.

D’après UN-Habitat, 80 % des bâtiments qui seront habités en 2050 ne sont pas encore construits. Cela nous laisse encore une chance à nous, ARCHITECTES, et aux différents opérateurs du cadre bâti de produire des bâtiments adaptés à nos populations et à nos contextes géo climatiques.

Quelle est la part de responsabilité du triptyque Etat­ Architectes-Population dans le phénomène du « mal logement » qui mine la plupart des grandes villes de l’Afrique subsaharienne ?

C’est un sujet vaste, complexe, éminemment polémique, que je vais résumer en quelques lignes.

Population : essentiellement victime ;

Etat : démissionnaire et coupable ;

Architectes : témoins impuissants et coupables pour leur passivité.

Vous me direz certainement que c’est succinct et caricatural, mais il faudrait une vingtaine de pages pour seulement aborder le sujet, tant il y aurait de choses à dire…

SKYECOLAB en tant que laboratoire d’idées accompagne-t-il les Etats dans la résolution du problème des constructions anarchiques et la vulgarisation des logements sociaux ?

Ce serait prétentieux de l’affirmer, car la problématique des logements anarchiques est complexe et diverse et la vulgarisation des logements sociaux est loin d’être du ressort des seuls architectes. C’est essentiellement une problématique gouvernementale. Nous pouvons en tant qu’architectes proposer des solutions innovantes et pertinentes, pour améliorer la fonctionnalité, la qualité et le confort, la pérennité et les coûts de ces logements, mais leur accessibilité aux populations défavorisées est essentiellement du ressort de l’État.

Nos États sont généralement à la recherche de solutions rapides, peu coûteuses et surtout qui leur permettent de déléguer leur responsabilité en la matière. Ils se sont débarrassés du problème sur les opérateurs privés, qui sont loin d’être des     philanthropes.   Les acteurs du cadre bâti savent qu’il n’est pas possible de faire des bénéfices en faisant du logement social.  Seuls nos Etats font semblant d’y croire. Cela donne pour résultat les clapiers à lapin qui s’alignent sur la route allant d’Abidjan à Bassam, dont les murs s’effritent dès qu’on gratte avec le doigt. La problématique des bidonvilles et l’accessibilité aux logements sociaux ne se résoudra qu’avec un engagement fort des gouvernements : un engagement financier, législatif et structurel.

Nous ne pouvons, en tant qu’architectes, qu’être force de proposition auprès de nos États, malheureusement trop souvent sourds à nos discours. De ce fait, nous accompagnons plus les collectivités décentralisées, mairie, région etc. car elles sont plus sensibles au désarroi de leurs administrés, étant en contact direct avec eux et sont à la recherche de solutions durables et efficientes. Malheureusement, elles manquent d’autonomie et de moyens. La notion de décentralisation étant comme beaucoup d’autres choses, une réalité virtuelle sous nos latitudes. Auprès de ces collectivités décentralisées, nous essayons au travers de SKYECOLAB de proposer non seulement des solutions en termes d’équipement bâti durable, mais également des solutions de financement. Nous travaillons énormément sur la recherche d’une qualité architecturale et environnementale qui soit orientée utilisateur et qui intègre les réalités africaines. Le continent africain fait face aujourd’hui à des contraintes de développement économiques qui semblent s’opposer aux enjeux du développement durable. Au-delà de la conception de bâtiment bioclimatiques (qui tiennent compte de leur environnement géographique, géologique et climatique), nous intégrons à notre conception les modes d’habiter culturels.

L’on ne peut pas concevoir des habitations en Afrique comme on les conçoit en Occident, car si la globalisation a tendance à homogénéiser les modes de vie, il demeure néanmoins des particularités culturelles qu’il est nécessaire d’intégrer. Il est difficile d’envisager pour une africaine de l’ouest, une maison sans cuisine africaine. C’est-à-dire ces espaces uniques où elle va pouvoir faire ce qui lui est impossible de faire dans une cuisine à l’occidentale : cuire son poisson braisé au fourneau, piler son foutou ou son mil, attacher et dépecer son mouton à la Tabaski, s’asseoir sur des tabourets au ras du sol et partager les plaisirs de réalisation des mets en communauté, lors des fêtes familiales ou religieuse, etc. De même le concept de boyerie (espaces vestiaires et sanitaires du personnel de maison masculin), classique dans nos habitations est inexistant en occident. Ces constats sont les mêmes si l’on se place à l’échelle des quartiers ou de la ville. Nos villes et quartiers sont qualifiés de brouillonnes, désordonnées et anarchiques. 

De fait, souvent elles le sont, du fait qu’un nombre considérable de métiers informels s’installent de manière intempestive, sur les trottoirs, carrefours, voire sur les chaussées. Ceci, parce qu’ils n’ont pas été prévus, planifiés, intégrés. Pourtant, ces lieux sont des lieux pour nous africains, de vie, d’échange, de convivialité de mixité générationnelle, sociale et économique. Nous africains, que nous soyons riches ou pauvres, jeunes ou vieux, avons besoin de ces vendeuses de beignets, vendeurs de brochettes, maraichères de quartier, petits garagistes, laveurs de voitures, ou autres boutiquiers de quartier. Nous avons besoin d’eux, tout autant qu’ils ont besoin de nous. Nous devons donc, puisqu’ils constituent un élément important de notre cadre de vie, à défaut-et en attendant de les intégrer économiquement (économie formelle), les intégrer architecturalement et «urbanistiquement» dès la conception, en leur prévoyant des espaces et équipements adaptés. L’intégration de nos modes d’habiter culturels se fait pour ce qui concerne SKY Architectes de l’échelle macro (ville) à l’échelle micro (pièces de chaque bâtiment). Nous sommes également conscients que le cadre bâti peut être un facteur majeur d’exclusion et de confrontation surtout dans nos pays défavorisés. C’est la raison pour laquelle nous prêchons pour une conception holistique et travaillons au sein de SKYECOLAB sur une conception qui intègre l’ensemble des composantes de nos sociétés et contextes et leurs contraintes spécifiques qui nous permettra de produire une architecture inclusive, fédératrice, appropriable par tous et par chacun.

SKYECOLAB nous permet au travers de projets pro Bono, de mettre notre responsabilité sociétale d’architecte au centre de notre processus de création et de production et de promouvoir un changement complet de paradigme. Nous travaillons sur l’invention de nouvelles croyances et de nouvelles attitudes, et sur la réappropriation de nos missions culturelles, artistiques et sociales. Nous essayons et ce n’est pas facile dans notre contexte d’introduire dans chacun de nos projets à des degrés divers, cette notion d’architecture consciente et responsable.

Le rôle de l’architecte se limite-t-il juste à la construction des maisons ?

Bien heureusement, non. L’architecture est un des métiers les plus complets qui soit et l’architecte est de nature, polyvalent dans son art. Nous sommes des spécialistes de l’art de bâtir et nous pouvons construire toutes sortes de bâtiments, depuis l’usine à la villa économique, du centre commercial à la cathédrale ou la mosquée, en passant par les cliniques hôpitaux et autres écoles, universités et stades. Certains architectes dessinent et réalisent des ouvrages de génie civil. En dehors du strict cadre de la construction, nous intervenons également dans la planification des villes, le design des espaces urbains, le design mobilier et industriel, le design paysager etc. Certains architectes se spécialisent dans la scénographie des espaces ou des éclairages et bon nombre de grands cinéastes, stylistes ou photographes de renoms sont des architectes à la base. Nos possibilités et domaines d’intervention sont nombreux, riches et variés, car nous sommes des artistes, des techniciens, des managers, des stylistes, des metteurs en scène, des logisticiens, etc.

Vous avez un projet ambitieux en cours sur la commune de Yopougon à Abidjan : un marché de demi gros et de détail. Pouvez-vous nous dire un mot sur ce projet, en nous précisant de prime abord ce qui différencie un marché de demi gros et de détail, d’un centre commercial ?

Effectivement, nous avons gagné une consultation lancée par la mairie de Yopougon et l’Agence Française de Développement (AFD), dans le cadre du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) établi entre la France et la Côte d’ivoire.

Cette consultation portait sur la conception et l’exécution d’un marché de demi-gros et de détail pour la Commune.

Un centre commercial est un bâtiment ou un espace qui réunit sur une même surface et souvent sous un même toit, un ensemble de commerces et services regroupés au sein d’une galerie marchande, autour d’une ou plusieurs locomotives (grandes surfaces alimentaires) qui vont assurer le flux de clientèle principal.

Un marché demi gros et de détail tel que celui que nous concevons, est un espace complexe, cohérent et dynamique qui réunit un ensemble de bâtiments aux fonctions complémentaires et intégrés, bien que distinctes. Vont s’y exercer des activités de semi-grossistes – qui achètent aux grossistes et revendent aux détaillants et des activités de vente au détail de produits vivriers, de boucherie et de poissonnerie de manière générale. Ces espaces intègrent également des bâtiments destinés à la vente de produits manufacturés.

Le projet particulier du marché de demi gros et de détail de Yopougon est innovant et précurseur, dans sa programmation et dans sa conception. Il est né sous l’impulsion de la dynamique équipe municipale, qui considère comme nécessaire, la rénovation de son centre afin de proposer à ses habitants un environnement urbain de meilleure qualité.

C’est en premier lieu, un projet durable, le premier marché de demi gros et de détail durable en Afrique de l’ouest : Il intègrera les principes d’architecture bioclimatique (orientation idoine par rapport au soleil et au vent, ventilation des sous-faces, éclairage naturel privilégié, recyclage des eaux de pluies etc.).

C’est de plus, un bâtiment inclusif qui prévoit dans sa programmation un pavillon de la femme qui comprendra en Rez De Chaussée, une garderie pour les enfants des vendeuses et à l’étage des salles d’alphabétisation.

Pour finir, c’est un projet populaire et convivial, car il intègre en plus de la zone de marché de demi gros, celle de détail et de produits manufacturés, une zone dite d’« Émergence » qui comprend un Supermarché , des boutiques, des bureaux à louer et une zone de restauration (maquis, etc.).

La commune de Yopougon manque d’espaces de loisirs formels et cette zone qui fonctionnera au-delà des heures d’ouverture du reste du marché, sera le poumon et le pôle de vie et d’animation à la fois du complexe de marché et de la commune.

Yopougon du fait de la jeunesse (60% de moins de 20 ans) et du dynamisme de sa population est une cité ou l’activité et la créativité bouillonnent.

Les initiatives culturelles et artistiques se multiplient avec des évènements tels que « La nuit des idées 2019 » qui a réuni un nombre conséquent d’artistes et d’intellectuels ivoiriens et Africains, ou encore la création du Yop Créalab, centre d’un nouveau genre dédié aux pratiques et métiers culturels et créatifs du numérique et de l’écologie, en faveur de la jeunesse et de l’emploi.

Nous sommes très heureux de participer à cette incroyable dynamique.

Quel est le bilan de la participation de SKY ARCHITECTES aux différentes éditions de Archibat?

C’est la première fois que SKY Architectes participe au salon de l’Architecture et du bâtiment : Archibat.

Bien que ce soit un salon organisé et détenu par le Conseil National de l’Ordre des Architectes de Côte d’Ivoire (en partenariat avec Axes Marketing) et destiné à promouvoir l’architecture et les métiers du cadre bâti, les architectes ivoiriens inscrits à l’ordre y ayant participé se comptent sur les doigts d’une seule main.

La participation au salon demande un investissement financier et humain difficilement supportable pour les architectes qui ne font que de l’architecture.

Le bilan de notre participation est positif et de quatre ordres :

Premièrement, nous avons réussi à nous faire mieux connaitre en tant qu’agence, faire connaitre nos réalisations et porter notre vision. Nous, architectes, sommes des artistes et techniciens de l’art de bâtir. Nous ne sommes pas de grands communicants, et avons tendance à penser que nos réalisations parlent pour nous.

Cela était suffisant au 20eme siècle, mais dans le contexte 2.0 de nos sociétés ultra connectées et ultra communicantes ça ne l’est plus.

Je me suis rendu compte lors de ce salon que même des amis proches, qui me connaissent depuis 30 ans n’avaient aucune idée de l’envergure des projets que géraient notre agence.

Deuxièmement, il était important pour nous de faire connaitre la profession et le métier au grand public, et surtout de nous rapprocher des populations à revenus moyens et faibles, qui sont les plus touchées par le manque de logements et/ou le mal logement.

La plupart de ces populations ne nous connait pas et quand elles nous connaissent, elles ont peur de nous solliciter. Elles pensent qu’elles n’en ont pas les moyens.

Ce salon dans la mesure où il est ouvert et accessible (financièrement vu son faible coût d’entrée) à tous les publics est une belle occasion de leur démontrer la valeur ajoutée que leur apporte un architecte dans la réalisation de leur projet de construction.

J’ai eu via le salon l’occasion de recevoir et d’informer des personnes de toutes les catégories socio-professionnelles et de tous âge. J’ai adoré recevoir des enfants et adolescents curieux et avides de connaissances. Bon nombre d’entre eux ont décidé d’être architecte plus tard, un métier qu’il ne connaissait pas en arrivant au salon. C’est une petite victoire pour moi.

En troisième lieu, le salon Archibat était pour nous une occasion de prospecter de nouveaux marchés et d’établir de nouveaux partenariats.

En cela le bilan est plus que positif, la qualité et l’envergure de nos réalisations ont prêché pour nous, nos convictions et notre vision aussi. Nous avons été très étonnés de l’impact du salon sur le développement de notre portefeuille client.

Pour finir, le salon nous a permis de mobiliser nos équipes autour d’un projet fédérateur et porteur, afin d’aborder les prochains challenges. Nous avons à cette occasion pu re-découvrir nos collaborateurs et leur découvrir de nouveaux talents d’orateurs, de pédagogues, voire de commerciaux !

Kadidja, parlez-nous de vous, quel est votre parcours, votre vision ?

Je suis Kadidja Duparc, architecte et PDG de l’agence SKY Architectes. Je viens de Côte d’Ivoire, pays où je vis et j’exerce. Je me définis comme franche, perfectionniste, multitâche et curieuse de la vie ! Je fais partie de ces personnes que tout intéresse et qui, il y a 20 ans, étaient qualifiées de « dispersées », mais qui aujourd’hui sont considérées comme multi-potentielles – les temps changent !

Bien que diplômée en architecture, le management, le marketing et la communication ont toujours été ma deuxième passion et m’ont valu longtemps, un double parcours. Je suis en effet titulaire d’un Certificat en Gestion Publique et Management – Potentiel Afrique, de SCIENCES PO, Paris, en plus de mon diplôme en Architecture.

L’humain étant, pour moi, la valeur essentielle d’une entreprise, je me suis également formée en développement personnel, et notamment en PNL (Programmation Neurolinguistique) à l’Institut Français de PNL.

Rentrée en Côte d’Ivoire en 2002, j’ai créé et géré à la fois une agence d’architecture (créée avec un associé architecte) et une agence de communication évènementielle.

Contrainte d’interrompre ma double aventure à la suite des évènements socio-politiques en Côte d’Ivoire, je me suis recentrée sur mon métier de cœur, l’architecture.

Aujourd’hui, je gère avec mon associé, mon agence d’architecture SKY Architectes, sur la base d’un modèle managérial qui favorise l’engagement, la responsabilisation et la prise d’initiative des équipes. Ma culture managériale est celle de la délégation et de la communication, ma culture d’entreprise est celle de la « RSE Attitude », avec un focus sur l’humain et l’environnement.

L’authenticité, la créativité, la rigueur, la notion de sens, la proximité, la responsabilité et le pragmatisme sont mes valeurs cardinales.

Ma vision pour aujourd’hui et pour demain : Changer la qualité de vie et ce faisant, la qualité d’avenir des Africains, par une modification intelligente et inclusive de leur cadre de vie. Cela en passant notamment par une éco-architecture conçue autour de l’humain et réalisée par des humains engagés et conscients.

Quels sont pour vous les avantages et les inconvénients d’être une femme architecte, cela dans un milieu (celui du cadre bâti) perçu comme machiste et élitiste ?

Aucune d’entre nous ne souhaite être cataloguée « femme architecte » : nous sommes des architectes et il est très appréciable que ce mot soit le même pour les hommes et les femmes dans la langue française.

Je ne vois malheureusement aucun avantage à être une femme dans ce métier et ce milieu, car comme vous l’avez mentionné, c’est un milieu machiste, paternaliste et sexiste à l’image du monde dans lequel nous vivons. Et cela est plus vrai encore dans nos sociétés africaines.

Les préjugés et les stéréotypes concernant les femmes ont un impact fort et durable sur la reconnaissance des femmes dans les métiers du cadre bâti et particulièrement en architecture. Je vous passe les regards concupiscents, les avances lourdes et les remarques désobligeantes…

Nous sommes considérées comme de petites choses fragiles qui n’ont rien à faire sur un chantier.

On nous pense, ou l’on préfère nous penser, incapables de mener des projets d’envergure par manque de compétence et/ou d’autorité et parce que surement trop occupées et/ou distraites par nos problèmes de foyer.

Nous ne pouvons pas être de « vrais architectes » parce que ce métier demande soi-disant des compétences techniques et mathématiques que « les femmes ne peuvent pas avoir ».

Quand je dis que je suis architecte, la question qui suit est « Décoratrice? », non architecte, « Ah, architecte d’intérieur? » Non architecte, « Ah, vous faites des petites villas? … » Oui, accessoirement, mais aussi des usines, des centres commerciaux et des promotions de millier de logements etc.

Et là je suis toujours affligée de voir la franche expression d’incrédulité sur leur visage. Le plus désolant c’est que ce genre de limitation et de réduction des femmes architectes à la décoration et aux métiers connexes, vient également des femmes. Seuls les hommes sont censés pouvoir réaliser des bâtiments imposants…

Peu de femmes dans le monde et je pense, aucune en Afrique, ont réalisé des bâtiments institutionnels emblématiques. Et même Zaha Hadid d’origine Irakienne installée à Londres et star internationale de l’architecture, disait : « ce n’est pas tant le racisme que le fait d’être une femme en Grande-Bretagne qui a longtemps fait obstacle ».

Même à son niveau, son genre était le principal obstacle à sa réalisation professionnelle.

Dès que l’on touche à des projets qui symbolisent le pouvoir, des projets d’envergure, la compétition faisant rage, l’arme première et principale des hommes est le sexisme, que ce soit du côté des maîtres d’ouvrage ou de nos confrères architectes.  Le paternalisme devient la règle et sous son couvert, la misogynie.

Nous avons peu d’accès aux marchés publics. Déjà, les architectes ivoiriens, eux-mêmes, ont de toute façon peu d’accès au marché public, alors imaginez les femmes architectes. Nos gouvernants ne font pas confiance aux architectes de leur pays et encore moins aux architectes femmes. J’ai vu un ministre m’expliquer en souriant et sans voir où était le problème qu’il avait parcouru le monde et donné des marchés d’envergure de gré à gré en Côte d’ivoire, à des architectes étrangers pour les 10 ans à venir…

Au nombre des inégalités que nous subissons en tant qu’architectes femmes, s’ajoute la gestion du triptyque travail-couple-famille.

Nous devons gérer nos projets, nos agences, nos collaborateurs, et nos familles.

Cela, dans un contexte ou le manque de maturité du marché nous met souvent face à des maîtres d’ouvrage imperméables aux impératifs du métier, peu formés et informés, ce qui représente une charge de travail et un facteur de stress supplémentaire pour nous.

Le manque de formation, d’implication et de compétences des dernières générations de diplômés que nous embauchons, nous obligent également à descendre très bas dans le contrôle, la supervision et l’encadrement et les conditions de travail en Afrique , chronophages et énergivores, viennent compléter ce sombre tableau. Cela finit par faire des journées de 15h, et des semaines sans week­end, ce qui augmente notre charge mentale et la pression sur nos épaules d’architecte, de femme et de mère.

Paradoxalement, il n’y a que sur le chantier que notre condition de femme nous handicape le moins.

 En effet, j’ai remarqué que les ouvriers reconnaissent et respectent les compétences. Peu importe que vous soyez un homme ou une femme, ils vous considèreront s’ils estiment que vous êtes compétents. Cela est valable en Côte d’Ivoire car le problème est tout autre dans certains pays africains où j’ai eu à intervenir. Les hommes avaient beaucoup de mal à accepter la présence d’une femme sur un chantier, à plus forte raison son autorité.

Des études montrent que les hommes qui réussissent ont bénéficié pour cela de la puissance de leurs réseaux. Cela est particulièrement le cas pour la profession d’architecte.

Le souci est que nous, femmes architectes, n’avons pas accès à ces réseaux. La majorité des contrats ne se négocient pas aux réunions où ils sont censés se négocier. Ils sont négociés le soir, passé 22h, dans les caves à cigares et autres clubs privés, que nous femmes avons peu le loisir et le goût de fréquenter.

Le chemin qui mène à une profession d’architecte, et un milieu du cadre bâti, tous les deux plus inclusifs du genre, est encore long. Mais c’est une bataille qui doit être menée.

L’espace urbain est construit et conçu par des hommes pour des hommes, et nombreuses sont les problématiques d’appropriation de l’espace public par les femmes et d’exclusion de genre que cela génère.

Nous devons trouver notre place au sein de la profession et du milieu, afin de produire un espace bâti plus inclusif du genre, plus sensible en termes de mixité sociale et générationnelle et plus à l’écoute de ses cibles…

Réalisée par Mireille Patricia Abié

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