Mauritanie: l’ancien président perd pied

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L'ancien président Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz (en boubou blanc) aux côtés du nouveau président, Mohamed Ould Ghazouani (en boubou bleu). N'est pas Poutine qui veut. (Photo SIA KAMBOU / AFP)

L’homme qui tenait la Mauritanie d’une main de fer depuis le renversement de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya le 3 août 2005 n’aura pas mis longtemps hors du pouvoir qu’il avait cédé le 2 août 2019, à la fin de son deuxième mandat, pour comprendre qu’en politique, l’esprit de camaraderie n’a pas la même solidité que celle qui prévaut dans les casernes.

Militaire rompu aux tactiques des QG d’Etat-Major et, tout comme le successeur qu’il s’était choisi avec soin, l’ancien chef d’état-major et ministre de la Défense, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, aux invariables batailles par l’enveloppement de l’Académie Royale de Meknés dont il est lauréat, Mohamed Abdel Aziz avait l’intrigue politico-militaire chevillée au corps. Son défaut, n’avoir pas lu « Le Prince » de Machiavel et surtout Mokhtar Ould Daddah, président fondateur de ce pays construit dont le livre, « La Mauritanie contre vents et marées», édition Kharthala 2003, offre un tableau vivant et intemporel de la rapidité avec laquelle les hommes du désert tournent le dos au pouvoir et font allégeance à tout nouveau rapport de force.

C’est en gros le résumé de ce dont on assiste depuis la prestation de serment du nouveau président le 2 août 2019 en présence, une première, de son prédécesseur, debout à la tribune d’honneur et non, comme c’est de coutume dans cette nation recordman de coups d’Etat en Afrique, en exil ou solidement menotté en attendant un jugement factice . La course à l’allégeance a brouillé les pistes et réduit l’ancien président, de retour de vacances le 17 novembre après 3 mois en Turquie, en Espagne et en Angleterre, histoire de se familiariser avec la langue de Shakespeare, à un paria qui plus est, attaqué par la presse et la classe politique. Les événements se sont enchaînés depuis: recalé sur le dossier libyen (ce que son entourage conteste), soumis à une vindicte médiatique sans précédent, l’ancien homme fort boude les cérémonies de la fête de l’indépendance, le 28 novembre, organisés dans son fief natal d’Akjoujt, à 250 km au Nord-Est de Nouakchott.

Pensant alors trouver refuge au sein de l’Union pour la République (UPR), un parti dont, clamait-il aux journalistes accourus à sa conférence de presse, à l’exception notable, de la presse officielle, il était le fondateur et le premier adhérent, le «serial putschiste», comme l’écrit Ouest France, a eu la surprise de sa vie. Aucun des 2 550 délégués n’a accepté de le soutenir. Tous, y compris ceux qui l’appelaient à violer la constitution pour un troisième mandat, lui ont tourné le dos lors d’un congrès exécuté dans une unanimité quasi-soviétique. En deux jours, le deuxième congrès de l’UPR a permis à ce parti majoritaire au parlement de renouveler ses instances et de nommer un président, Sidi Mohamed Ould Taleb Amar, actuel directeur général des Eaux, ancien ministre et représentant permanent de la Mauritanie aux Nations unies. Il dirigera le parti avec cinq vices-présidents. Parmi eux, Yahya Ould Ahmed el-Waghef, ancien Premier ministre au moment du coup d’État de 2008 contre l’ancien président Ould Cheikh Abdallahi. Le nom de Mohamed Abdel Aziz n’a pas été prononcé lors de ce congrès tenu les 27 et 28 décembre 2019 au Palais des Congrès.

De son parti UPR, rebâtit désormais sur une seule référence, celle du président Ghazouani, il ne subsiste que le sigle. Le nom du fondateur auto-proclamé a été retiré et sa photo remplacée avec fracas au sein du siège du parti. Quant aux ministres qui le soutenaient, ils ont été appelés publiquement à s’excuser d’une entrevue informelle qu’ils auraient eu avec leur mentor. Bref, moins de 6 mois après son départ, le sort de Mohamed Abdel Aziz n’est guère différent de celui de Napoléon après la bataille de Waterloo. S’il voulait jouer à Poutine, le fougueux Général est tombé sur Talleyrand. Jusque-là c’est lui qui occupe les médias, rouspète et hausse le ton. Son successeur fait montre d’un calme olympien que les laudateurs lient à son ascendance maraboutique par opposition à l’instinct guerrier de Aziz. «Dans sa tribu, quand on voulait torturer quelqu’un, on le frappait avec des sacs remplis de sable, cela ne laisse pas de traces», résume un membre de l’UPR, qui qualifiait autrefois Aziz de Bismarck du désert. Sentant perdre la bataille, Aziz jouera son va- tout ces derniers jours , ravivant la bataille de la langue, en refusant somatiquement de s’exprimer en français, «la langue du colon». Mais pas plus que le rappel de ses réalisations et son bilan sécuritaire plus qu’honorable, ce coup de jarnac n’a pas eu l’effet escompté auprès des élites arabophones acquises au nouveau Calife.

Blessé par ce qu’il considère être une «trahison» de la part de ce dauphin qu’il pensait pouvoir téléguider, Mohamed Abdel Aziz doit désormais trouver le temps long. Habitué aux premiers rôles, il doit s’effacer au profit du nouveau chef, un « ami de 40 ans » qu’il aurait envoyé volontiers au purgatoire si les rôles étaient inversés. Véritable tombeur de Maouiya en 2005 et de Sidi Ould Cheikh Abdallahi en août 2008, Mohamed Abdel Aziz, élu en 2008 et réélu en 2014 après avoir tronqué le treillis par le boubou, part sur un bilan à tout le moins honorable sur le plan des infrastructures et de la lutte contre le terrorisme. Son successeur qui aura le privilège d’inaugurer l’entrée en production des immenses gisements pétrole-gaziers de Grand Tortue parviendra-t-il à gagner la bataille du développement économique de ce pays complexe de 4 millions d’habitants dont 49% vivent en dessous du seuil de pauvreté ? Sera -t-il l’homme qui recollera les morceaux d’une unité nationale ébranlée par des idéologies importées du Moyen-Orient fondées sur l’assimilation de toutes les identités berbères et negro-africaines à la seule identité arabe ? Le temps le dira.

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