Construire des «économies populaires de création de richesses» ?!

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Par Roland Portella.

Le Sommet du G7 qui aura lieu les 24 et 25 août 2019 en France, va traiter des questions d’inégalités dans le Monde…Roland Portella, Président de la C.A.D.E (club économique), Managing Director de Dratigus Development (Accompagnement stratégique et conseil en investissements), livre ses réflexions sur le sujet. Pour cet expert, plutôt que de lutter contre les inégalités économiques et sociales, il faut changer de paradigme. On ne lutte pas contre les inégalités ou la pauvreté, ce sont des conceptions tronquées et à consonance péjorative. L’une des solutions est de créer des instruments qui popularisent et démocratisent l’accès à la création de richesses, que ce soit dans les pays développés, les pays émergents ou les pays dits en développement. 

Ces dernières décennies, des centaines de millions de personnes seraient sorties de la pauvreté pour entrer dans la classe moyenne mondiale réputée puissante grâce à une plus grande liberté économique, la libéralisation des marchés, les politiques de croissance en Occident puis dans les pays émergents. Selon les «libéraux», le laisser-faire et la sécurisation de la propriété privée ont été le socle des croissances économiques et de la création de richesses. En termes macro-économiques, cette perception est certainement palpable par l’analyse des chiffres et des évaluations des politiques publiques. 

Mais les trois quarts des citoyens et peuples de notre monde, qu’ils soient dans les pays occidentaux, les pays émergents ou les pays dit en développement, grognent car ils n’ont pas le sentiment de pouvoir s’approprier ou de participer aux croissances économiques, et encore moins à la création de richesses. Au nveau mondial, 1 personne sur 10 vit avec moins de 1,90 dollars par jour. Dans les pays dit «riches», les peuples se plaignent de leur baisse de pouvoir d’achat, certains économistes parlant même de déclassement social et économique d’une grande catégorie de la population et de certains territoires. Il existerait une trop forte accumulation de capitaux, une concentration excessive de richesses dans une très infime minorité, et une trop grande faiblesse des gouvernants à organiser de nouvelles politiques de redistribution ou de répartition de ces richesses. Ces dernières années, l’expansion économique ne permet plus de réduire les inégalités. 

En Afrique, continent, dit-on ,d’avenir… dont une catégorie de dirigeants tente de transformer les économies de convoitises en économie de productivité, malgré les efforts structurels de ces 15 dernières années, la majorité des peuples a coutume de dire : « Quelle est cette croissance que les « sachants » et les « élites » nous décrivent ? Nous on ne mange pas de la croissance ! »…  

Les conjonctures et ralentissements économiques de ces dernières années dans le monde exacerbent davantage les citoyens qui pointent et dénoncent les élites économiques et politiques. La question de la crise de confiance entre les peuples et les gouvernants, ainsi que les crises identito-politiques qu’elle engendre est internationale. Aucun pays de ce monde n’est épargné, mis à part certains Etats scandinaves qui ont mis la cohésion sociale et les politiques de transfert au cœur de leurs stratégies de développement. Celà dit, il s’annonce là-bas aussi,  la crainte de l’immigré…..

Quelles sont donc les politiques et les modèles économiques proposés jusque-là pour réduire les inégalités ?  Populisme, protectionnisme, patriotismes économiques et politiques, plus grande taxation des revenus du capital et des transactions financières, pour les uns ? Développement endogène, croissance «inclusive», revitalisation des tissus productifs, zones de libre-échange, pour les autres ? 

A notre niveau, nous pensons qu’il faut créer de nouveaux modèles économiques qui popularisent et démocratisent la possibilité de créer des richesses. Une masse de plus en plus importante d’acteurs économiques et sociaux venant de milieux sociaux modestes ont des potentiels de créativité et d’innovation, de production, de développement d’activités, à valoriser pour créer les richesses de demain, puis diffuser équitablement les savoirs vers les plus défavorisés. Il est donc plus qu’urgent de créer les conditions d’économies populaires, ancrées dans un capitalisme progressiste avec des critères d’investissement moins normés que ceux des économies de marchés. Ces critères devraient être plus larges et plus souples tout en maintenant les cartographies des risques et les due-diligence nécessaires aux décisions d’investissement. Il s’agit de ne pas exclure ceux qui veulent entreprendre ou innover et qui ne présentent pas assez de garanties financières ou sociales. 

C’est dans cette dynamique positive que doivent s’insérer justement les investissements à impacts positifs dont les détenteurs de capitaux et d’épargne seraient de plus en plus nombreux à être friands à travers le monde. Selon certains analystes et institutions de développement, à l’échelle mondiale, la taille du marché de l’« impact investing » serait de 502 milliards de dollars en 2018. Une goutte d’eau, c’est vrai, par rapport aux volumes de flux de capitaux et d’investissements classiques. Rappelons que l’impact investing regroupe des investissements réalisés avec l’intention de générer des impacts sociaux et environnementaux en même temps que la recherche de rendement financier. Ces investissements ciblent souvent des activités dans les domaines tels que la santé, la transition écologique et environnementale, l’agriculture durable, l’éducation et l’insertion professionnelle. Plus de la moitié des entrepreneurs et acteurs sociaux porteurs de ces types de projets et qui recherchent des capitaux sont socialement issus des classes moyennes ou de milieux populaires. 

Le Capital humain comme facteur de réduction des inégalités doit se traduire dans les pays développés par l’adaptabilité des compétences, dans un contexte de redéploiement des tissus industriels classiques et du développement de l’industrie 4.0. Mais il faut amplifier l’accès à la maîtrise des technologies numériques pour les cadres, employés et personnes en recherche d’emploi, car la transition digitale est au cœur des systèmes d’organisation et de production des secteurs industriels, des services, et de la distribution, et même des administrations publiques qui développement la dématérialisation des services publics. L’utilisation et le déploiement de l’intelligence artificielle complexifie la problématique. Dans les pays dits en développement, notamment ceux d’Afrique et de la Méditerranée, les systèmes d’éducation doivent subir une véritable refonte ou mutation, par la modernisation des pédagogies éducatives, l’intégration évolutive des Edtechs (savoir-faire technologique innovant dédié à la connaissance, à son apprentissage, et à sa transmission). Des innovations existent et qui permettent d’avoir des TIC dans les écoles, universités et centres de formation en tenant compte des contraintes de disponibilité de l’électricité.

En Afrique, dans certains pays, des systèmes endogènes et communautaires d’épargne existent, de finances informelles ou quasi-informelles basées sur la confiance. C’est le cas au Nigéria, au Sénégal, Cameroun, où il existe des tontines commerciales et d’affaires très dynamiques. Il serait primordial de donner des cadres institutionnels de valorisation de ces flux d’argent et épargne en instruments endogènes de financement à moyen et long terme. De « grosses » mutuelles d’épargne et de crédit, fonds d’investissement de proximité, fonds de garanties spécifiques aux jeunes et aux femmes, sont à développer. Les « ingénieries financières » à leurs mises en place doivent tenir compte des contextes sociologiques et culturelles.

Quant aux relations d’échanges et de commerce entre pays développés, émergents et en développement, la question des distorsions économiques doit être posée. En effet des filières économiques ont disparus en Afrique ou sont menacées par l’importation de produits notamment agro-alimentaires subventionnés par les pays développés et émergents. Ces produits déferlent dans les pays en développement, car ils sont moins chers que les produits locaux. Ce qui justement crée une déstructuration des filières locales dont les acteurs producteurs et commerçants ne peuvent pas être compétitifs. C’est le cas des produits de volaille, lait, huiles alimentaires, sucre, et même viandes ! Cela crée un chômage de masse et justement des fortes inégalités. De plus la traçabilité et la qualité sanitaire de ces produits importés laissent souvent à désirer. Les systèmes de contrôle ne sont pas assez perfectionnés et sont faillibles, malgré les alertes et campagnes de sensibilisation que réalisent des professionnels de santé, des mouvements citoyens de consommateurs et droits humains envers les Etats et les populations. Mais ces produits importés sont bons marchés pour ceux qui ont un pouvoir d’achat très modestes. Certains pays en développement ont pris des mesures pour restreindre ces importations par l’instauration de barrières douanières et de quotas. En parallèle ils mettent en place des incitations à la production agricole et agro-industrielle locale.

Afin de restreindre les inégalités, il faut assurer les fondamentaux que sont l’accès à l’eau et à l’assainissement. Environ 2,1 milliards de personnes, soit 30 % de la population mondiale, n’ont toujours pas accès à des services d’alimentation domestique en eau potable.En outre, 4,5 milliards, soit 60 %, ne disposent pas de services d’assainissement gérés en toute sécurité. Puisque nous parlons de création de richesses, au contraire le manque et l’insuffisance en qualité d’eau et d’assainissement cause des pertes économiques d’un minimum de 300 milliards de dollars par an. En effet, cette carence provoque chez les humains des pertes de temps pour s’approvisionner, des pertes de productivité dans le travail, des dépenses médicales à cause des maladies. Pour le monde entier, le déficit de financement annuel est de 116 milliards de dollars annuels, et pour l’Afrique il est de l’ordre de 43 milliards de dollars. Pour les pays en développement, des solutions d’infrastructures décentralisées d’accès à l’eau, de réutilisation des eaux usées, existent mais qu’il faut les amplifier ou les moderniser. Les innovations dans la gouvernance de l’eau sont à rechercher. La collecte et valorisation des déchets créent des économies circulaires, porteurs d’emplois.

Ne nous étendons pas sur l’accès à l’électricité car de nombreuses initiatives sont mis en place par les Etats africains et les bailleurs de fonds, et il existe une littérature économique abondante sur le sujet. 

En conclusion, si les inégalités relèvent de l’essence même de l’Histoire Humaine, les sociétés étant inégalitaires par établissements de classes ou de privilèges socio-économiques des uns par rapport aux autres, en ce 21 ème siècle, le temps est à la popularisation et à la démocratisation de l’accès aux moyens de production. Les « détenteurs » des richesses, de capitaux, des technologies, des savoirs, ne doivent pas craindre que les couches populaires puissent elles aussi émerger en créant des richesses si infimes soient-elles, et en ayant tout simplement accès aux services fondamentaux de bases. Cette optique ne peut que créer des cercles vertueux sur les plans économiques et sociaux dans un pays, voire même dans une zone sous-régionale ou régionale.

Ce n’est qu’à cette condition, au-delà des grandes politiques macro-économiques, qu’un minimum d’équilibres économiques et de paix sociales pourra être maintenu sur le long terme. Bien plus que les inégalités de revenus ou d’équité et de justice fiscales dans le monde, le risque actuel est la désocialisation de certaines catégories de populations qui ne trouveront comme moyen d’expression que la radicalisation, le fanatisme, le racisme exacerbé.  

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