Christophe Bigot, Ambassadeur de France au Sénégal: «la Françafrique est morte il y a très longtemps…»

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"Le Franc CFA, c’est un héritage, un bon héritage. En Europe, nous avons mis 50 ans, entre les débuts de l’idée européenne en 1950 et l’établissement d’une monnaie commune en 2000".

Propos recueillis par Adama Wade.


Vous quittez le Sénégal après trois ans. Quelles sont les impressions générales que vous garderez du pays ? 

Le Sénégal est un pays très attachant, fort chaleureux, dont les perspectives d’avenir sont très favorables : une croissance élevée, un fort potentiel. La relation avec la France est unique, privilégiée. J’ai reçu un accueil inoubliable de la part des Sénégalais. Ensemble, nous avons pu mener beaucoup de projets. Je pars avec tristesse, laissant ici beaucoup d’amis et de souvenirs, mais aussi avec une grande confiance dans l’avenir de votre pays.


Comment voyez-vous les perspectives des relations entre le Sénégal et la France ?

Les relations entre les deux pays sont excellentes. Comme je le dis souvent, en citant le Président Macky Sall, la seule difficulté  entre la France et le Sénégal c’est qu’il n’y a pas de difficultés. Mais il faut juger cette relation non seulement à l’aune du passé, de nos 350 ans d’histoire commune, mais aussi de nos valeurs démocratiques communes ; elle doit être lue, également, au regard des relations humaines entre nos deux peuples et de l’importance de la diaspora, environ 200 000 Sénégalais en France, qui font écho au 25 000 Français au Sénégal ; et sans oublier les au moins 10 000 étudiants sénégalais en France. Il s’agit là d’une richesse extraordinaire.

Nous avons aussi beaucoup de projets pour l’avenir. Par exemple, l’école sur la cyber-sécurité lancée l’année dernière ou le campus universitaire franco-sénégalais. Je trouve très intéressant de voir des universités françaises venir ici former des étudiants. Les besoins en formation sont considérables. La France est aussi présente dans le domaine stratégique des infrastructures au Sénégal, notamment dans le secteur de l’eau, comme par exemple pour le grand projet KMS3, qui permettra de transporter d’avantage d’eau potable du Lac de Guiers vers Dakar. Notre partenariat touche aussi d’autres domaines comme la culture avec la résidence d’artistes à Saint Louis ou encore notre coopération avec le Musée des Civilisations Noires qui a pu présenter pour son exposition inaugurale, quelques pièces rares venues de France, des musées des Invalides, du Havre ou du Quai Branly, comme le sabre d’El Hadj Oumar Tall.  Nous apportons notre pierre également dans la rénovation du système éducatif sénégalais avec la contribution de 72 millions d’euros en partenariat avec le partenariat mondial pour l’éducation (PME).  Nous intervenons aussi dans les villages avec des projets sociaux comme des cases de santé et des châteaux d’eau, des projets parfois de dimension réduite, mais qui croyez-moi, changent la vie des habitants dans les villages. Notre partenariat va de ces petits projets à fort impact social aux grands projets structurants comme par exemple : le Train Express Régional, devant relier Dakar à Diamniadio ou encore des périmètres d’irrigation, main dans la main avec la SAED sur le fleuve Sénégal et la Sodagri dans le Sud-Est. L’Agriculture est en effet un domaine majeur, en termes d’emplois comme d’autosuffisance en riz. Tous ces secteurs représentent l’avenir du pays.


On parle beaucoup de la refondation des rapports entre la France et l’Afrique depuis l’arrivée du président Emmanuel Macron au pouvoir. La Françafrique est-elle morte ?

Elle est morte il y a déjà très longtemps. Je ne sais d’ailleurs pas si elle a jamais existé. Vous avez sans doute entendu le discours du président Emmanuel Macron à Ouagadougou* lorsqu’il a défini une ligne de route claire devant la jeunesse Burkinabé en faveur d’une Afrique qui bouge. Nous avons décliné ce message présidentiel ici au Sénégal dans plusieurs directions, dont la culture, la sécurité, les infrastructures, mais aussi l’environnement.  Aujourd’hui, le Sénégal a plus de 20% de sa production électrique  qui provient du solaire. Des entreprises françaises participent dans ces projets solaires, à l’instar de Meridiam, d’Eiffage , de Vinci, de la Proparco, et de l’Agence Française du Développement. Nous sommes partie prenante  à un projet d’assainissement de la baie de Hann Maristes, par le passé l’une des plus belles baies d’Afrique. Nous intervenons aussi à Saint-Louis dans la construction d’une digue de protection pour lutter contre l’érosion côtière, dont les travaux devraient débuter j’espère cet automne. Ce sont là des actions plurielles qui s’inscrivent dans cette ligne tracée par le président Macron et qui vont s’incarner dans le sommet Afrique –France prévu en juin  2020 dont le thème est la ville durable. Vous le savez probablement :  la population urbaine en Afrique a été multipliée par 100 en moins de 100 ans. Il faut répondre de façon urgente et surtout durable aux défis du transport, de la construction et de l’énergie. 

Un autre grand évènement se tiendra l’année prochaine :  la saison africaine en France, Africa 2020. L’idée est de mieux faire connaître la culture du continent africain aux Français afin qu’ils aient une image plus conforme à la réalité du continent aujourd’hui, une Afrique moderne et dynamique. Cette saison sera donc très utile pour mieux faire comprendre l’Afrique aux Français et, au-delà, aux Européens.

Plus largement encore, il s’agit de faciliter les échanges entre nos pays et nos peuples. Par exemple, ici à Dakar, nous sommes passés de 2 500 étudiants partant étudier en France par an à 4300 étudiants, entre 2016 et 2018. L’autre mesure forte est l’octroi du visa à tous ceux qui sont au cœur de la relation entre la France et le Sénégal. Chaque année nous délivrons 20% de visas supplémentaires. Voilà des chiffres concrets qui démontrent l’importance que nous accordons aux échanges entre nos jeunesse et forces vives de nos pays. 


Donc vous, dites que la Françafrique est morte. La question du Franc CFA reste posée avec l’avènement prochain de l’Eco, la monnaie commune à la CEDEAO. Comment le diplomate que vous êtes analyse-t-il cette évolution ?

Le Franc CFA, c’est un héritage, un bon héritage. En Europe, nous avons mis 50 ans, entre les débuts de l’idée européenne en 1950 et l’établissement d’une monnaie commune en 2000. Vous avez eu cette chance d’avoir dès l’indépendance une monnaie commune qui offre d’une part l’unité entre les pays membres et la stabilité. Les pays de la zone CFA ne connaissent qu’une très faible inflation.  La valeur d’un bien, le pouvoir d‘achat restent demain la même qu’aujourd’hui. C’est très important. Que des efforts soient faits pour élargir la base monétaire et moderniser le dispositif, c’est bien sûr une bonne chose. S’agissant du dispositif actuel du Franc CFA , je rappellerai que la France est minoritaire dans toutes les instances de décision. Le Franc CFA est une monnaie africaine. Il appartient aux dirigeants africains d’en modifier les contours et les paramètres s’ils le souhaitent. En termes d’unité, d’intégration et de stabilité, elle constitue un atout pour la région. Ce n’est sans doute pas un hasard si cette région connait des taux de croissance élevés.


Les rapports Europe-Afrique sont souvent caractérisés par la gestion migratoire et la question des visas. Quelle est l’approche française vis-à-vis du Sénégal et de l’Afrique ? 

Je crois qu’il faut faciliter l’obtention du visa pour tous ceux qui ont envie d’aller en Europe pour ensuite revenir au Sénégal, qui participent aux échanges et construisent ensemble des projets. Par exemple, les étudiants, les intellectuels, les artistes, les chefs d’entreprises, les cadres et les sportifs. D’où l’augmentation de 20% que j’évoquais il y a quelques minutes. Nous avons mis en place des outils comme le  visa de circulation qui permet pendant une période de maximum quatre ans de séjourner tous les six mois, trois mois en France ; ou encore le passeport-talents qui permet à ceux qui ont un projet bien précis, dans la culture et les arts, le sport, l’économie, de se rendre en France et d’y travailler.

Mais en même temps, cet effort s’accompagne d’une vigilance accrue pour lutter contre l’immigration clandestine et la fraude documentaire. Le trafic de migrants, d’êtres humains est une activité odieuse, d’une grande violence. Le Sénégal l’a d’ailleurs compris en mettant en place une division nationale de lutte contre le trafic de migrants. Nous travaillons ensemble pour réduire ces trafics. Ainsi nous pourrons mieux accueillir les migrants réguliers qui viennent en France et qui sont au cœur de la relation entre nos deux pays.


Quel est votre sentiment par rapport à la Zone de libre-échange continental (ZLECAF) qui vient d’être lancé ?

La réflexion est un peu la même que celle que j’avais tout à l’heure sur la monnaie commune. C’est un beau projet. Il faut maintenant faire en sorte que cette ouverture soit réelle parce que si  des dispositifs normatifs, des barrières réglementaires restreignent le projet commun, l’impact en sera moindre. Après la ratification de cet accord, il y aura je crois des négociations complexes et des dispositions nécessaires pour que l’ouverture soit réelle. Les conditions de la concurrence doivent être également bien respectées.  Un travail difficile, exigeant à mener, comme nous l’avons conduit au sein de l’Union Européenne. Le chemin vers la ZLECAF est un long chemin qui nécessitera que tous les pays évoluent dans la même direction.


Excellence, vous allez donc quitter le Sénégal. Quel sera votre mot de la fin ?

C’est pour ma famille et moi une déchirure de quitter ce pays dont on tombe vite amoureux. Sama khol moungui fi si Sénégal. Mon cœur reste au Sénégal.  Je garderai au fond de moi cette confiance des femmes et des hommes que j’ai rencontrée sur les pistes, très loin de Dakar et qui malgré les difficultés bien réelles, les privations de la vie quotidienne, surmontent le destin et avancent. Le pays change très vite, avec beaucoup d’assurance, de  force, de dynamisme. Le Sénégal a des atouts considérables :  un pays stable, sûr,  démocratique et ouvert au marché mondial des capitaux et des biens.  Le Sénégal expérimente des options avant-gardistes, pour faire face aux défis de sa croissance, à ses énormes besoins. La deuxième université du pays est… virtuelle. En France, nous n’en  sommes pas encore là en termes d’universités hors les murs. Je pense aussi au « mobile money » qui compense la faiblesse du réseau bancaire. Pas étonnant que des entreprises venant d’Europe ou d’autres continents souhaitent investir et s’installer ici. Je repars, riche de mille vies, de mille souvenirs, glanés dans les endroits les plus reculés du pays, riche aussi d’une belle leçon de confiance et d’optimisme.

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