Présidentielles en Mauritanie: enjeux du scrutin

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Le président sortant Mohamed Abdel Aziz (de face) et son successeur Mohamed Ould Ghazouani, vu de dos.

Il avait pris la Somalie et pensait rendre le Botswana. Ce slogan du président Mohamed Abdel Aziz s’est évanoui dans les fumées et les lacrymogènes des manifestations post-électorales qui secouent le pays depuis le 22 juin 2019. Le scrutin qualifié jusque-là de normal a soudain tourné aux émeutes, à la coupure totale du réseau internet, au brouillage de la téléphonie mobile et à un maintien de l’ordre particulièrement musclé.

La vitrine démocratique et sécuritaire que le pays s’était construit depuis dix ans a volé aux éclats dans une ambiance d’arrestations d’opposants, de journalistes et de manifestants. Des déclarations particulièrement musclées du ministère de l’Intérieur concernant la nationalité étrangère des manifestants ont replongé la Mauritanie plusieurs décennies en arrière, en 1989, quand Djibril Ould Abdallahi né Gabriel Cymper, alors ministre de l’Intérieur, traitait les populations de la vallée d’étrangers.

L’on pensait la Mauritanie exorcisée de ses vieux démons du racisme anti-noir vis à vis de sa population négro-africaine représentée durant ses dernières élections par le candidat Kane Hamidou Baba, arrivé quatrième avec un 8% vertement contesté par ses partisans. L’on redécouvre dès les premières effarouchées, le poids intact des préjugés et le refus des identités multiples d’un pays qui évolue dans un climat de finalement ni paix ni guerre depuis les grandes déportations et exactions allant de 1989 à 1991 que d’aucuns organismes qualifient de génocide.

Ne parlant pas Hassaniya (dialecte proche de l’arabe parlé en Mauritanie), Kane Hamidou Baba et ses partisans incarnent cette Mauritanie des citoyens de seconde zone, fortement attachés à l’Afrique de l’Ouest à la fois par la culture, les langues (peul, wolof, soninké et français) que par la géographie. C’est dans cette communauté marginalisée par une politique d’arabisation engagée depuis l’indépendance, mais aussi dans celle des Haratines (hassanophone), que se recrutaient les manifestants qui ont pendant quatre jours, du 22 au 26 juin, ébranlé le pays. Nouakchott s’en est fortement ressentie. Ces manifestations montrent à tout le moins une chose: le président sortant laisse une poudrière entre les mains de son successeur.

Sous les dix ans de ce Général arrivé au pouvoir un certain 6 août 2008 en renversant Sidi Ould Cheikh Abdallahi, le président qu’il avait aidé à faire élire «démocratiquement » selon le terme convenu, les rapports entre mauritaniens se sont distendus. De la dynamique de réconciliation qu’il avait initiée au début de son régne par une prière symbolique de l’absent, en mars 2009, en hommage aux victimes négro-africaine, il ne reste pratiquement rien. Le Général s’est métamorphosé. Pas seulement en tronquant le kaki contre le boubou pour se faire élire président de la République en juillet 2009 puis en 2014.

Mais surtout en se tournant d’une bonne partie des mauritaniens exclus de l’armée, de l’administration et des nominations. D’où la difficulté pour Mohamed Abdel Aziz à faire élire son dauphin, Mohamed Ghazouani, en dépit des immenses moyens mis à sa disposition. La victoire de ce camarade de promo, ex Général issu de l’Académie militaire de Meknès (Maroc) qu’il restait à confirmer lundi 30 juin, est entachée par les tensions palpables dans la rue. La Mauritanie pensait avoir pris date avec l’histoire pour des présidentielles sensées consacrer une alternance démocratique, la première depuis l’indépendance. Au final, c’est un pays en lambeaux qui passe d’un général à un autre sous une ambiance de manifestations, de pneus brûlés et d’arrestations.

Le fait est inédit dans un pays où toute manifestation est réprimée à l’exception des marches de protestation organisées par le pouvoir ou tolérées en faveur de la lointaine Palestine ou encore des marches islamistes demandant l’exécution du blogueur Mohamed Mkheitir, poursuivi pour blasphème et qui bénéficie d’une ordonnance de mise en liberté que le président Mohamed Abdel Aziz n’exécute pas. “C’est pour sa sécurité”, répondait-il aux journalistes.

En attendant, on aura constaté la lourde réponse des forces de l’ordre mal préparées à faire face à une manifestation somme toute normale en démocratie. Les rafles massives de nègro-mauritaniens mais aussi des ouest -africains, cueillis le plus souvent dans leurs propres demeures, illustrent tous les excès d’un pays battu sur la négation d’une partie de ses citoyens.

Qu’importe la bataille de l’image, perdue depuis longtemps, ce qui importait pour le pouvoir c’était, semble-t-il, de ramener l’ordre. A tout prix. Y compris en revenant aux vieilles méthodes des années 90 quand 509 officiers negro-africains ont été passés par les armes dans des exécutions extrajudiciaires aujourd’hui encore non élucidées. Au moment même où le président Emmanuel Macron, -et la junte algérienne à sa suite- félicitait l’«affable» Général Ghazouani, selon le qualificatif du Figaro, le régime mauritanien enlevait Samba Thiam, leader historique des ex-FLAM (Front de libération des africains de Mauritanie, aujourd’hui Forces Progressistes pour le Changement). Maintenu depuis 72 heures dans un lieu inconnu, en violation de ses droits les plus élémentaires, Samba Thiam avait choisi la voie du retour il y a cinq ans.

En dépit de sa rencontre solennelle avec le président Mohamed Abdel Aziz, l’ancien enseignant à Sélibaby (Sud-Ouest du pays) n’obtiendra jamais de récépissé pour son parti. Pour ces dernières élections, Samba Thiam et ses camarades avaient apporté leur soutient à la Coalition Vivre ensemble de Kane Hamidou Baba dont le programme jugeait nécessaire de refonder la Mauritanie sur des bases égalitaires en vue d’une meilleure cohabitation.

Les résultats du scrutin, y compris ceux contestés par l’opposition, sont assez éloquents sur ce désamour des mauritaniens vis-à-vis d’un État qui a échoué finalement à faire tourner la page Taya. Au lieu du Botswana, son investment grade et ses 40 mois d’importation sous forme de réserves en devises, Aziz laisse un pays ruiné par un endettement qui frôle 100% du PIB, quatre mois d’importation et un taux de pauvreté qui avoisine les 60%.

Derrière le bilan sécuritaire réel qui vaut à Aziz l’intense lobbying de Jean Yves Le Drian, tête de pont des sécuritaires du Quai d’Orsay, il y a des plaies politiques, économiques et sociales qui menacent le pays dans son entier. Au bilan réel sur la construction des infrastructures (un nouvel aéroport, un nouveau palais des Congrès et un programme important de routes), il y a surtout un pays presque sans agriculture dépendant des recettes irrégulières des secteurs de la pêche, des mines et du pétrole.

A la paupérisation du plus grand nombre, s’ajoute la fracture du tissu social. Les manifestations de ces derniers jours montrent plus la Somalie que la Suisse, moins le Botswana que l’Erythrée, une Serbie tropicale dans des tensions exacebées par la misère entre tribus, ethnies et langues. Sous Aziz, les mythes fondateurs d’un État exclusivement arabe ont pris le dessus sur la volonté qu’on lui prêtait au départ de créer un nouvel État ouvert à toutes les cultures. La Mauritanie, cette mosaïque fondée par la France coloniale sur un coup de dés, pour, paraît-il, des besoins de jonction logistique entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Occidentale, a aujourd’hui besoin de larges concertations nationales et d’une nouvelle vision de la Nation dans le respect des différences.

Mais, à voir la convocation des ambassadeurs du Mali, du Sénégal et de la Gambie par le ministre des Affaires Étrangères, le ton martial du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse et le grossier montage montré à la Télévision nationale (TVM) sur la soi-disant «main étrangère», il est clair que les faucons ont pris le pouvoir. «S’agissant de l’internet, il est fourni aux banques et aux sociétés. Vous me dites que Reporters Sans Frontières a dénoncé l’atteinte à la liberté d’informer. Écoutez bien: reporters avec ou sans frontières ce n’est pas notre problème », s’est emporté Ould Maham, le porte -parole du gouvernement, donné démissionnaire à la suite de ces propos pour le moins révélateurs d’un certain État d’esprit. Ghazouani, le nouvel arrivant, pourra-t-il y changer quelque chose ?

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