Interview exclusive avec Général Djibrill Bassolé du Burkina Faso

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DJibrill Bassolé: "mon seul tort c'est de m'être engagé en politique"

“L’Etat doit rester fort et les forces armées régulières, les seules détentrices du pouvoir de répression”

Le Burkina Faso est devenu le ventre mou du Sahel. Ce pays en état d’urgence prolongé dans 7 de ses 13 régions est au G5 du Sahel ce que la Pologne fut pour les alliés en 1938, à savoir le maillon faible des maillons faibles. Les attaques cantonnées d’abord au Nord se sont étendues maintenant à l’Est, à la frontière du Togo et du Bénin. Les attaques attribuées aux groupes terroristes ont fait plus de 270 morts depuis 2015 en divers endroits dont à Ouagadougou, la capitale, frappée à trois reprises. Du fait des violences, environ 800 écoles ont fermé. Autant le dire, le pays des hommes intègres n’a jamais été aussi vulnérable face aux terroristes et aux criminels encagoulés qu’entre 2016 et 2019.

Face à la déroute de l’armée régulière, occupée pendant longtemps à contenir les unités fidèles à l’ancien régime, et à la perte des moyens de renseignements qui faisaient autrefois la force du Faso, les groupes d’auto-défense, montés sur le tas, sont-ils la réponse?

Les événements tragiques de Yirgou au tout début de l’année avec l’assassinat d’une centaine de peuls nous disent le contraire. Afin de comprendre ce qui se passe dans ce pays en proie aux incursions des terroristes, nous nous sommes rapprochés du Général Djibrill Bassolé, ancien ministre de la Sécurité, également ancien ministre des Affaires Etrangères. Celui qui fut aussi l’ancien représentant conjoint de l’ONU et de l’Union Africaine au Darfour (Soudan) a accepté de répondre une nouvelle fois à nos questions.

En résidence surveillée, jugé en ce moment pour son rôle présumé dans le coup d’Etat manqué perpétré en septembre 2015 par une partie de l’armée, Djibrill Bassolé analyse la situation sécuritaire de son pays dans une perspective sahélienne et ouest-africaine. Exclusif.

Financial Afrik: votre passage devant le tribunal militaire a commencé depuis quelques semaines. Vous êtes accusé d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Est-ce le procès d’un Général ou celui d’un homme politique, potentiel candidat à la prochaine présidentielle?


Djibrill Bassolé: C’est certainement le procès d’un homme innocent dont le seul tort a été de s’engager en politique.

Les observateurs estiment que votre ligne de défense par rapport aux fameuses écoutes téléphoniques entre vous et une personnalité d’un pays voisin a changé. Qu’en est-il exactement?

Notre ligne de défense n’a pas changé fondamentalement. Je me suis toujours abstenu de commenter des propos attribués à “SORO et BASSOLE” essentiellement et qui sont contenus dans des “éléments sonores” (les termes sont de la justice militaire) obtenus en dehors de toute légalité et qui ne sont pas des enregistrements d’une interception téléphonique classique.

A ce sujet justement, l’expert allemand Hermann KUNZEL désigné par le juge d’instruction militaire pour authentifier la bande sonore affirme clairement à la page 4 de son rapport initial, je cite : « Par exemple, il faut constater que la gamme de fréquence des deux canaux de l’enregistrement en question va de 100 Hz à 3700 Hz (…) surpassant donc nettement le standard téléphonique international pour les mobiles GSM (250Hz à 3200Hz). Par contre, la gamme de fréquence aussi large est un indice pour une transmission via internet (VOIP) ». Fin de citation.

Outre le constat scientifique que la bande sonore détenue par le juge militaire n’est pas un enregistrement téléphonique standard, deux faits majeurs confirment l’origine douteuse de ladite bande :

·       La diffusion à large échelle sur internet des bandes sonores considérées comme éléments de preuve six semaines après mon arrestation et avant même que le juge d’instruction militaire ne me notifie une quelconque écoute téléphonique ;

·       Le refus catégorique du Tribunal militaire de faire comparaître les officiers de police judiciaire qui sont censés avoir apporté ces enregistrements au juge comme moyen unique de preuve.

En tous les cas, mes avocats ont amplement démontré au cours des débats que les chefs d’accusation de complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, et de trahison sont dépourvus du moindre fondement crédible.

Quel bilan faites-vous de la lutte contre le terrorisme engagé par le gouvernement burkinabè? On a plutôt l’impression que ce sont des milices qui progressent sur le terrain…

Je ne saurai vous faire un bilan au sens opérationnel du terme car je n’ai aucune donnée sur les moyens humains et matériels que le Gouvernement Burkinabè a mis en œuvre. Je me contenterai d’analyser les statistiques établies par la presse et qui attestent malheureusement que le phénomène du terrorisme s’incruste et prend des formes variées. Les modes d’action des attentats macabres attestent qu’ils sont perpétrés par des groupes terroristes qui ont la maitrise du terrain. Des milices armées progressent aussi sur le terrain. C’est un fait. Mais je me demande si cela ne constituera pas plutôt un facteur de complication de l’insécurité. Les opérations militaires de riposte doivent, de mon point de vue, demeurer dans un Etat moderne, les attributions des seules forces régulières de défense et de sécurité. En tout état de cause, c’est la sécurité préventive au sens large du terme qui pourra mettre le Burkina Faso à l’abri de ces attaques terroristes multiples et multiformes.

L’on voit, phénomène nouveau au Burkina Faso, des affrontements inter-ethniques. Comment l’expliquez-vous?

Lorsque j’avais la charge de la sécurité au Burkina Faso, mes services enregistraient des conflits localisés entre agriculteurs et éleveurs qui s’apparentaient à des conflits inter-ethniques mais, nous les classifions dans la catégorie des conflits d’intérêt et nous les traitions comme tels pour éviter précisément de braquer durablement les groupes ethniques les uns contre les autres.

Dans le cas des massacres de Yirgou (puisque c’est à cela que vous faites allusion), je tempérerais en disant qu’il s’agit d’actions de groupes d’autodéfense armés, malencontreusement soutenus par des personnalités politiques, qui ont exterminé des groupes de populations, au motif qu’ils seraient les complices de groupes terroristes. Il faut ajouter à cela le pillage systématique des biens des victimes, ce qui s’apparente à une criminalité organisée.

C’est du pain béni pour les organisations terroristes qui obtiennent que les populations d’un pays cible se massacrent entre elles à si grande échelle. Le cycle de la violence et de la vengeance peut durablement opposer les communautés et amplifier du même coup les dégâts humains et matériels, qu’en réalité les terroristes nous infligent à moindre coût par communautés ethniques interposées.

L’Etat doit rester fort et les forces armées régulières, les seules détentrices du pouvoir de répression. A mon humble avis, même l’appel des populations à la collaboration pourrait provoquer des dérives dangereuses et les exposer à des représailles. La contribution des populations doit s’organiser à la base par des hommes de terrain et dans la plus grande discrétion pour être efficace.

Le démantèlement du RSP, régiment d’élite, explique-t-il à lui seul, la vulnérabilité de l’armée burkinabè?

Il est vrai que la dissolution précipitée du RSP (Régiment de sécurité présidentielle, NDLR) avec son dispositif de renseignements et d’actions préventives est une perte énorme pour le Burkina Faso. Mais même si le RSP existait, il aurait fallu évoluer structurellement en donnant à toute l’Armée burkinabè ainsi qu’aux forces de sécurité, chacune dans son domaine de compétence, les mêmes capacités d’intervention et d’anticipation pour couvrir efficacement tout le territoire national et même prêter main forte aux pays voisins dans le cadre de la coopération transfrontalière.

Mais pour réduire la vulnérabilité du Burkina Faso, la mise à niveau au plan opérationnel des forces armées ne suffira pas hélas ! Il faut une orientation stratégique et une politique de défense qui privilégient la sécurité préventive dans toutes ses dimensions politique, diplomatique, économique et sociale entre autres.

Dans l’immédiat et à très court terme, les forces de défense doivent se renforcer et coordonner efficacement leurs actions et réactions pour marquer leur supériorité militaire sur le terrain et rassurer ainsi les populations du Burkina Faso et l’ensemble des étrangers qui souhaitent y séjourner.

Le retrait du contingent burkinabè de la MINUSMA, la Mission des Nations unies pour le Mali, vous semble-t-il opportun?


Personnellement, je ne n’aurais jamais recommandé le retrait d’un contingent burkinabè de la MINUSMA. D’abord, en tant que pays contributeur de troupes au maintien de la paix dans le cadre des Nations unies, le Burkina Faso participe concrètement à la préservation de la sécurité dans le monde et aide dans le cadre de la MINUSMA à éteindre l’incendie du voisin malien dont la case est en feu. Ensuite, en mettant des contingents à la disposition des Nations unies, les militaires burkinabè acquièrent de l’expérience, un savoir-faire et de l’équipement avec les partenaires internationaux. Enfin, de façon subsidiaire, les militaires des contingents onusiens tissent toujours avec leurs frères d’arme et les populations du pays d’accueil ainsi qu’avec les militaires des autres contingents, des liens particulièrement intéressants pour le renseignement.

En tout cas, le repli sur soi n’a jamais été un bon réflexe de défense, ni de coopération, encore moins d’anticipation.

Vous disiez il y a quelques mois que la mission conjointe G5 Sahel est une organisation qui veut organiser sa défense avec l’argent des autres. Avec le temps, votre jugement a-t-il évolué?

Je crois que le constat est toujours le même, que la mise en œuvre opérationnelle de la Force conjointe du G5 Sahel dépend essentiellement des financements des partenaires internationaux. Les généreux donateurs, lorsqu’ils tiennent leurs promesses financières, décaissent à leur rythme. Il est à craindre même que lorsque tous les financements auront été mis en place, les pays du G5 ne soient dépassés par l’évolution fulgurante du phénomène terroriste.

C’est pourquoi, je pense humblement que la solution, comme toute solution durable, doit être endogène avec une forte orientation vers la sécurité préventive basée sur la maitrise par chacun des Etats, des causes profondes du terrorisme et de l’extrémisme violent.

La sécurité reste une problématique majeure. Comment, nos pays de l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine, et du Sahel devront-ils s’organiser pour en venir à bout?


Vous le dites si bien. La problématique de la sécurité est au cœur des préoccupations des Etats du Sahel et de l’Afrique de l’ouest. Le devenir des peuples de cette sous-région ne peut prospérer que dans un environnement de sécurité.

Pour créer un environnement débarrassé de menaces terroristes récurrentes, il importe déjà de poursuivre sans relâche et intensifier le processus d’intégration économique et politique qui est déjà appréciable au sein de l’UEMOA. Idéalement, les pays de la zone sahélo-saharienne devraient créer aussi un espace intégré qui favorise le développement et une parfaite maitrise de l’environnement.

En tout état de cause, chacun des pays doit renforcer la présence de l’administration d’Etat et des services sociaux de base dans les zones les plus démunies pour éviter qu’elles ne tombent facilement entre les mains de groupes hostiles qui exploitent la précarité des conditions de vie des populations pour imposer leur présence et leurs activités criminelles.

Ceci dit, les mécanismes déjà mis en place au niveau des grands ensembles d’intégration sont bons. Il s’agit à présent de les dynamiser et surtout de les adapter aux défis actuels en matière de paix et de sécurité. Il n’est pas exagéré de dire que la survie collective des Etats en dépend.

La crise migratoire qui nous offre les spectacles désolants de jeunes africains bravant le désert et la mer pour se rendre en Europe au prix de leur vie est une sérieuse indication de l’extrême pauvreté et de la désespérance qui caractérisent ces régions désertiques du continent africain.

En même temps qu’ils y trouvent un terreau propice à leur expansion, le terrorisme et la grande criminalité transfrontalière anéantiront les chances d’un développement durable. La sécurité de ce point de vue se pose comme une problématique majeure et vitale.

Propos recueillis par Adama Wade

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