Interview exclusive avec Helen Hai, CEO de ‘Made in Africa Initiative’

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Helen Hai ici avec le président Paul Kagamé du Rwanda : «La nouvelle vague de délocalisation industrielle contemporaine issue des pays asiatiques est une opportunité en or pour de nombreux pays, notamment africains.»

Propos recueillis par  Szymon Jagiello, correspondant aux affaires européennes de Financial Afrik


 

Helen Hai, CEO de ‘Made in Africa Initiative’, est la première  chinoise à avoir conseillé des gouvernements africains dans plusieurs domaines économiques. Financial Afrik s’est entretenu avec elle pour recueillir  son point de vue sur la nouvelle vague de délocalisation industrielle issue d’Asie, laquelle semble renfermer un nombre d’emplois non-négligeables pour l’Afrique.


Au cours des 60 dernières années, certains pays ont réussi à développer considérablement leurs économies. Quels sont les pays qui ont su tirer le mieux leurs épingles du jeu selon vous ?

Helen Hai : Entre 1950 et 2008, il y a eu plus de 200 économies en voie de développement. Sur cet ensemble d’Etats, 2 seulement – la Corée du Sud et Taïwan – ont réussi à passer d’un statut de pays à faibles revenus à des pays à revenus élevés. La Chine sera probablement la 3ème à rejoindre cette liste car le niveau du PIB par tête d’habitants, lequel s’est élevé à 7500 dollars en 2015, devrait doubler d’ici 2025. En outre, 13 nations, dont 8 européennes et 5 asiatiques, notamment le Japon, sont passées de statut de pays à revenus moyens au statut de pays à revenus élevés alors qu’aucun partenaire africain n’y est arrivé, ce malgré le fait que plus de 3 trillions de dollars ont été injectés sur ce continent au cours de la même période.


Comme vous le mentionnez, un nombre conséquent de pays asiatiques, la Corée du Sud notamment, ont réussi leur développement économique. Quels sont les éléments qui ont contribué à cette réalité ?

H.H. : L’un des facteurs clefs est la création d’emplois. Dans le cas des Etats asiatiques mentionnés dans la réponse précédente, ils ont su tirer profit des «fenêtres» d’opportunité qui ont été offertes par la délocalisation industrielle survenue durant les années 60 et 80. Ceci a été le point de départ de leur transformation économique qui s’est traduit par la création de millions d’emplois pour les personnes situées au-bas de la pyramide sociale.

En Chine, par exemple, le PIB par tête d’habitant était de 174 dollars en 1978, ce qui était 1/3 de moins que la majeure partie des pays d’Afrique subsaharienne. 30 ans plus tard, plus de 680 millions de chinois sont sortis du seuil de pauvreté sans que l’aide au développement ait joué un rôle particulier dans ce contexte.


L’exemple de la Chine semble remettre en cause la politique traditionnelle de développement, qui s’inspire du modèle libéral occidental et qui est appliqué depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Est-ce le cas ?

H.H. : Si la Chine, pour reprendre cette illustration, a été capable de réduire significativement la pauvreté au sein de sa population, c’est parce qu’elle a réussi à créer des emplois et non pas grâce à l’aide au développement. Une dynamique qui a été suivie par d’autres acteurs asiatiques, notamment ce que l’on surnomme les «4 tigres asiatiques»[1]  et qui a contribué à ce qu’ils deviennent des économies riches.  Les pays d’Afrique subsaharienne, quant à eux, ont adhéré au modèle traditionnel occidental de développement, basé notamment sur «le consensus dit de Washington»[2], qui n’a pas fonctionné pour cette région du monde au cours des décennies précédentes.


  1. Les pays africains doivent-ils suivre le modèle de développement asiatique que vous évoquez ?

H.H. : Contrairement au passé, ils ont certainement le choix de choisir le modèle de développement qui leur conviendra le mieux aujourd’hui. C’est à eux qu’appartient la décision de savoir lequel sera le plus adapté à leurs besoins. Néanmoins, il me parait important de souligner que, comme dans les années 60 et 80, une nouvelle vague de délocalisation industrielle, venue d’Asie cette fois, a lieu actuellement à l’échelle internationale. Un fait important car celle-ci inclut le potentiel de créer plusieurs millions de postes de travail.

Dans le cas de la Chine, elle se chiffre à 85 millions d’emplois. Une aubaine pour le continent africain confronté à des problèmes de chômage. Pourquoi ? Car l’Afrique, avec une population relativement jeune de 1.2 milliard d’habitants, possède la capacité d’absorber la demande considérable en main-d’œuvre issue de cette relocalisation industrielle. Par exemple, à cause d’un nombre d’habitants insuffisants – le Myanmar ne compte que 48 millions de personnes – on estime que seulement 10 % de la main-d’œuvre sera engagée dans cette relocalisation au niveau de l’Asie du Sud-Est.


Comment alors les pays africains devraient-ils procéder pour exploiter cette nouvelle vague de relocalisation industrielle venue de pays de l’Extrême Orient ?

H.H. : Comme le Professeur Justin Lin, ancien économiste en chef et Vice-président de la Banque mondiale, l’a mentionné un jour à un Président africain qui lui avait demandé un conseil sur la meilleure manière d’entamer un processus de transformation économique : « créer rapidement des exemples de réussite.» Car, ils ont pour effet de donner de l’inspiration, un sens du leadership, de la confiance et une perception d’expérience de la part d’un acteur donné auprès d’investisseurs potentiels étrangers.


Auriez-vous un voire des exemples africains qui ont appliqué la recette du Professeur Lin et quels ont été les résultats ?

H.H : Sans l’ombre d’un doute, l’Ethiopie me semble une excellente illustration. En 2011, bien que ce pays enclavé se situait à la 135ème place au classement « Doing Business » de la Banque mondiale, une société chinoise, au sein de laquelle je travaillais comme Vice-présidente, décida d’y ouvrir une société de production de chaussures. Six mois après l’implantation de l’usine, l’Ethiopie voyait ses revenus à l’exportation doubler dans ce secteur. Au niveau de l’emploi, plus de 2000 travailleurs ont été engagés en 12 mois. Le double au bout de 2 ans. Ce succès incita ensuite le groupe chinois à investir[3] davantage en Ethiopie et attira d’autres partenaires étrangers.

Ainsi, des manufacturiers issus d’Inde, du Bangladesh, de Turquie voire de Corée du Sud sont venus s’installer, notamment dans la zone industrielle EPZ lancé par le gouvernement d’Addis-Abeba en 2013. Aujourd’hui, on peut constater que ce pays d’Afrique de l’Est est devenu un acteur reconnu et de plus en plus important dans la manufacture légère au niveau international.

 

 

 


Notes

[1] Les quatre dragons asiatiques sont la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong.

[2] C’est un ensemble de mesure d’inspiration libérale employée par les institutions financières internationales, notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, lorsque des pays sont en proie à des difficultés liées à leur dette. Il comporte plusieurs volets, comme la discipline budgétaire qui consiste pour un gouvernement à équilibrer les dépenses et les recettes et donc ne pas dépenser plus que ce qui est encaissé. Source : https://www.andlil.com/theorie-du-consensus-de-washington-152902.html

[3On parle d’un investissement de 2 milliards de dollars. Du moins, c’est ce qui était prévu. Source : www.ECDPM.org

 

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