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L’émergence de l’Afrique, au-delà du discours politique

L’émergence ne se décrète pas. Partout, de Dakar à Malabo, en passant par Libreville et Douala, résonne le même discours politique sur une possible reproduction des modèles qui ont réussi en Corée du Sud, à Singapour, ou encore en Brésil.

Dans cet élan afro-optimiste, certains Etats se sont déjà auto-proclamés «émergents » au risque de vider le concept de son contenu économique, social et humain. La vérité des chiffres, ces mini-jupes qui montrent tout sauf l’essentiel, est pourtant implacable.

L’Afrique qui représentait 14% du commerce mondial en 1960 ne pèse plus que 3% en 2014. Le PIB du continent, peuplé d’un milliard d’habitants, représente à peine la moitié de celui de la France (65 millions d’habitants) et peine à égaler celui de l’Espagne. Certes, depuis le début du siècle, c’est l’Afrique subsaharienne, celle que le philosophe Hegel appelait la vraie afrique, qui abrite les taux de croissance les plus élevés. Mais, qu’ à cela ne tienne, les noms du Nigeria et de l’Angola, qui caracolent en tête des premiers producteurs d’or noir en Afrique et dans le monde, sont rarement mentionnés dans les rapports traitant de l’émergence.

Avec un PIB par habitant de 1 554 dollars, le pays de Goodluck Jonathan a encore des efforts à fournir pour se hisser au même niveau que la Corée du Sud (22 590 dollars de PIB/ habitant) et le Brésil (2 329 dollars/ habitant). Le boom pétrolier des années 2000 -2010 qui a surtout profité à l’Angola n’a pas  comblé le gap des espèrances de vie séparant l’habitant de Luanda (59 ans) à celui de Kuala Lampur (75 ans).

Sur 5 000 médecins formés au Sénégal, seuls  6 préfèrent rester pour servir 100 000 habitants en moyenne. Pendant ce temps, l’on dénombre 1 700 toubibs pour 100 000 habitants en Turquie. Cette fuite des cervaux est à elle seule un baromètre des conditions et de la qualité de la vie en Afrique.

L’émergence sonnera creux quand une bonne partie de la population n’a pas accès à l’eau potable et à l’électricité.
Actuellement, le français moyen consomme 342 fois plus d’énergie électrique qu’un rwandais. Le camerounais
utilise 256 KWH par an contre 826 pour le marocain et et 3 298 KWH pour le chinois. Si ces facteurs (consommation
d’électricité, santé, espèrance de vie) ne suffisent pas pour saisir l’émergence, il y a un autre ratio que les
marchés financiers mettent en avant : le taux d’épargne des ménages.

Or celui-ci est de seulement 20% en Afrique subsaharienne contre 35% dans les pays émergents. Tous ces chiffres convergent vers une émergence possible mais prochaine, réalisable mais pas immédiate. Plus que l’indispensable
engagement des bailleurs de fonds, le processus de l’émergence pose à priori la question de la volonté politique à l’origine des transformations économiques et sociales en Asie du Sud-Est. N’eut été la poigne dirrigiste
d’un seul homme, Singapour ne serait pas le Singapour. Un simple constat qui ne revient pas à faire l’apologie de la non
démocratie.

Adama Wade

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