De la naissance du panafricanisme à une renaissance africaine

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panafricanisme oiseauLa commémoration des cinquante ans d’histoire institutionnelle du panafricanisme invite à la réflexion. À l’instar de Sankofa, célèbre oiseau mythique, les Africains doivent examiner de près leur passé pour bâtir leur avenir; reconnaître les erreurs passées pour en tirer des enseignements, mais également célébrer leurs succès et faire fond sur eux. Le thème des célébrations de cette année: « Panafricanisme et renaissance africaine » englobe parfaitement ces préoccupations.

Par Carlos Lopes

 

 

 

L’intérêt accordé à la renaissance africaine est l’occasion de revoir la trajectoire du continent vers l’autonomie et la nécessité de démystifier, de nous approprier et de mieux faire connaître notre histoire, nos valeurs communes et notre discours sur l’état de l’Afrique aujourd’hui, et ce, pour rendre hommage aux générations qui nous ont précédés et pour inspirer les générations actuelles et futures.

 

Dès le départ, le panafricanisme était plus qu’une quête d’identité raciale ou géographique. Porté sur les fonts baptismaux et vulgarisé dès les premières heures par des Africains de la diaspora comme Marcus Garvey et W.E.B. DuBois, ce courant de pensée représentait aussi le rejet de la contre-vérité grotesque selon laquelle les Africains n’avaient pas d’histoire. Il incarnait également un refus catégorique de l’état d’esprit qui définissait l’Afrique et les Africains à travers le prisme historique de l’esclavage, du colonialisme et de la discrimination raciale. Au-delà de son esprit protestataire, le panafricanisme affirmait l’existence d’un riche patrimoine culturel dans les sociétés africaines et clamait l’importance de la liberté et de l’unité du continent.

Depuis lors, le panafricanisme a continué d’évoluer sur le plan conceptuel, au rythme des difficultés et des aspirations du continent africain. Durant la période des indépendances, cette idéologie avait permis aux Africains de vaincre la domination et l’oppression en mettant fin au colonialisme et à l’apartheid sur le continent. La possibilité d’une transformation socioéconomique rapide du continent figurait également au nombre des objectifs prônés depuis le début. Comme le soulignait l’Empereur Hailé Sélassié à la création de l’OUA: « si la liberté politique pour laquelle nous avons longtemps lutté n’est pas appuyée et renforcée par un développement économique et social correspondant, le souffle de vie qui soutient aujourd’hui notre liberté pourrait s’arrêter ». Cette déclaration est toujours d’actualité.[1]

 

En dépit de la forte mobilisation politique pour se libérer de l’oppression, l’Afrique n’a pu réaliser pleinement son potentiel. On sait bien qu’au début des années 60, à la création de l’OUA, on a versé dans un optimisme béat quant à la réussite du continent. Plusieurs pays africains étaient au même niveau que ceux d’Asie ou affichaient des PIB supérieurs. Il est désormais courant d’entendre dire que le PIB par tête du Ghana et celui de la Corée du Sud étaient comparables en 1960. Jusqu’en 1975, le pays en développement enregistrant la croissance la plus rapide au monde était le Gabon. Le taux de croissance du Botswana a dépassé celui de pays comme Hong Kong, Taiwan, la Malaisie ou la Thaïlande. En dépit de l’optimisme affiché à l’époque, l’Afrique n’est pas parvenue à achever le cycle de transformation contrairement à l’Asie qui, dans une large mesure, l’a bouclé aujourd’hui. Si la part de l’Asie de l’Est dans les exportations mondiales est passée de 2,25 % à 17,8 % sur une période de 40 ans (de 1970 à 2010), celle de l’Afrique a, en revanche, marqué un net recul, passant de 4,99 % au niveau actuel de 3,33%. Cette contre-performance a valu à l’Afrique les appellations « continent sans espoir »,  « tache sur la conscience de l’humanité » et bien d’autres stéréotypes négatifs hégéliens.

 

À l’aube du XXIe siècle, le panafricanisme traduit le besoin conscient en Afrique, non seulement d’une indépendance politique, d’une intégration régionale et d’une amélioration du niveau de vie des populations, mais aussi la nécessité de briser les chaînes de l’esclavage économique et de la stagnation au plan démocratique qui ont enrayé la prospérité éphémère connue après les indépendances. Cela passe par la définition d’un nouveau positionnement économique et la mise au point de nouvelles formes de partenariat dans lesquelles l’Afrique, en tant que partenaire à part entière, négocierait avec le reste du monde, tout en assurant une farouche défense de ses propres priorités.

 

Sans perdre de vue les éléments clés que sont l’unité, l’héritage culturel et la liberté, réinterpréter le panafricanisme comme une renaissance africaine est plus qu’opportun. Cette nouvelle phase appelle une participation populaire et une mobilisation des peuples africains autour des objectifs de transformation structurelle et d’amélioration de la gouvernance. En effet, la renaissance de l’Afrique ne sera complète que lorsque la voix de l’Afrique sera entendue et prise en compte. La pertinence de l’idéal panafricaniste et l’attrait qu’il exerce sur les intellectuels en Afrique comme dans la diaspora, seront évalués par la capacité de réponse aux nouvelles exigences et aux nouvelles générations. La marque distinctive du panafricanisme est justement de continuer à représenter une source d’inspiration et de conviction pour les Africains de tous âges.

Fort heureusement, les choses se sont améliorées depuis le tournant du siècle. Six des dix économies connaissant la croissance la plus rapide se trouvent en Afrique. On observe une nette réduction du nombre et de l’ampleur des conflits sur le continent, la gouvernance démocratique et le respect de la dignité humaine ne cessant de s’améliorer. L’Afrique est donc prête pour le changement. Ses dirigeants se doivent de saisir cette occasion pour mettre au point de nouvelles stratégies.

 

La vision de l’Union africaine est de «bâtir une Afrique intégrée, prospère et en paix, dirigée par ses citoyens et constituant une force dynamique sur la scène mondiale ». Louable, cette vision l’est dans ses aspirations, mais quelle assurance avons-nous qu’elle ne restera pas pure rhétorique? Nous devons nous poser la question de savoir comment atteindre ces objectifs. À cet effet, un cadre qu’élaborent conjointement l’UA, la BAD et la CEA dans le contexte des célébrations du cinquantenaire devrait permettre de cerner en des termes clairs et sans équivoques les conditions préalables à une transformation durable de l’Afrique. Appelé « Vision 2063 », il devrait proposer une réinterprétation de la trajectoire du continent et voir l’Afrique revendiquer sa place au XXIe siècle!

 

Qu’est-ce qui pourrait empêcher l’Afrique d’atteindre ses objectifs?

 

Une quête de transformation audacieuse comporte un certain nombre de risques qu’il faut identifier et aborder de front. Les défis qui se posent actuellement à tout pays en développement sont très différents de ceux des deux dernières décennies. Il s’agit notamment de s’attaquer à des problèmes qui ne connaissent pas de frontières, tels que l’impact des changements climatiques, de créer des emplois tout en constituant une main-d’œuvre bien instruite et novatrice, de lutter contre les fléaux que sont les maladies, la famine et les conflits, et de faire en sorte que l’énorme richesse en ressources naturelles de l’Afrique profite aux populations. Réduire les inégalités économiques, créer davantage d’opportunités pour tous, réduire l’analphabétisme et créer des conditions favorables à l’accélération de la croissance et à la protection des industries locales naissantes ne sont que quelques exemples parmi les innombrables tâches qui continueront certainement de tirer l’Afrique vers le bas à l’échelle mondiale.

 

Vers une renaissance africaine

 

Il est indéniable que l’Afrique doit s’y prendre d’une manière très différente pour tirer parti de la dynamique actuelle. Les dirigeants africains ont besoin de changer de cap dans leur manière de penser. Cette transformation a déjà commencé et est perceptible sous diverses formes. À titre d’exemple, on observe un changement manifeste d’orientation des dirigeants africains actuels, qui commencent à opter pour un système d’appui « afrocentrique » et venant de l’intérieur plutôt que d’être tributaires de l’aide extérieure et des acteurs extérieurs. M. Issa Diallo, un de mes prédécesseurs, dans un entretien qu’il avait accordé en 1993, se demandait ce qui pouvait bien justifier que les Africains s’attendent à voir leurs pays construits par des étrangers[2]. La mentalité de dépendance à l’égard de l’aide fait progressivement place à un leadership qui s’affirme de plus en plus.

 

Depuis la Charte de l’OUA, on compte d’innombrables résolutions, traités, accords et accords intergouvernementaux qui fondent les ambitions de l’Afrique. Ce dont on a besoin aujourd’hui, c’est que les dirigeants africains aillent de l’avant dans la réalisation de leurs programmes. Les avantages de l’intégration régionale ont été reconnues par les Africains dans le cadre de l’idéologie qu’est le panafricanisme bien avant d’autres régions du monde, voire bien avant que le terme « mondialisation » ne soit inventé. La création de l’OUA témoignait simplement de cette prise de conscience. Les avantages de la coopération régionale: accroissement de l’investissement, durabilité, consolidation des réformes politiques économiques et politiques, renforcement de la compétitivité internationale, prévention des conflits, sont reconnus, mais parfois tout simplement reconnus.

 

Si l’Afrique veut s’approprier la production de ce qui se dit sur elle, elle devra préserver sa marge d’action et expérimenter des approches de développement qui lui sont propres. Le terme Renaissance signifie « renouveau » ou « nouvelle naissance », et, dans le contexte de son acception actuelle, non seulement nous offre une occasion de raviver l’esprit de l’Afrique au cours de ce XXIe siècle, mais constitue également un cri de ralliement pour affranchir le continent de la pauvreté, de l’instabilité, de la corruption et de la négligence. Ce nouvel état d’esprit commande le réexamen des modèles traditionnels de croissance et de développement.

 

Pour conclure, l’esprit de l’unité africaine est vivant. Il continue d’animer les Africains, et les célébrations de cette année nous offrent une occasion unique de repenser nos approches et de redéfinir nos stratégies et nos projets. Comme le déclarait Patrice Lumumba il y a si longtemps : « L’histoire dira un jour son mot…L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité! ».[3]

[1]CEA, UA. 2013. Cinquante de succès: la voix de l’Afrique de 1963 à 2013. Discours de Sa Majesté Impériale Hailé Sélassié, Empereur d’Éthiopie lors du lancement de l’OUA en 1963.
[2]Entretien avec Issa Diallo dans  ‘The Courier’, Janvier 1992. http://collections.infocollections.org/ukedu/uk/d/Jec131e/1.1.html
[3]Patrice Lumumba, 1961. Dernière lettre de Lumumba à sa femme.http://www.marxists.org/subject/africa/lumumba/1961/xx/letter.htm

 

Ce titre est inspiré de mes interventions lors de la célébration du 50e anniversaire de la création de  l’OUA/UA à Addis-Abeba, les 24 et 25 mai 2013.

NB:Cet article est tiré du blog de Carlos Lopes,Secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique

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