Le leadership féminin en finance, levier stratégique pour la transformation économique de l’Afrique
Maryse Lokossou fait partie des Amazones de la finance africaine. Nommée en juillet 2023 à la tête de la Caisse des Dépôts et Consignations du Bénin, cette financière béninoise est diplômée d’un Master en Banque et Finance de l’Université du Havre et d’un Executive MBA de HEC Paris. Après des expériences chez BNP Paribas Fortis, Atos et Société Générale, elle rejoint l’administration béninoise puis la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) comme Directrice de cabinet du président (2020-2023). À la tête de la CDC Bénin, elle œuvre à mobiliser l’épargne nationale pour financer les projets structurants du pays. Voici sa chronique engagée rédigée dans le cadre des célébrations de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars.
« En Afrique subsaharienne, les données de la Banque mondiale montrent qu’environ six hommes sur dix disposent aujourd’hui d’un compte bancaire, contre à peine une femme sur deux«
Qui décide aujourd’hui de l’allocation du capital qui façonnera l’avenir économique de l’Afrique ? Dans les banques, les institutions financières publiques, les fonds d’investissement ou les marchés de capitaux, ces décisions structurantes continuent d’être prises dans des environnements où les femmes restent encore sous-représentées. Pourtant, à l’heure où le continent doit mobiliser des volumes considérables de capitaux pour financer sa transformation économique – infrastructures, industrialisation, transition énergétique ou développement des PME – se priver du talent et de la vision de la moitié de sa population constitue une véritable erreur stratégique.
Dans cette perspective, le leadership féminin dans la finance ne relève pas d’un simple enjeu de représentation. Il constitue l’un des leviers les plus puissants pour bâtir des systèmes financiers plus performants, plus inclusifs et mieux à même d’accompagner la transformation des économies africaines.
La finance est, par essence, un espace de décision. C’est dans les banques, les institutions financières publiques, les fonds d’investissement ou les marchés de capitaux que se déterminent les orientations qui façonnent l’économie : quels projets seront financés, quelles entreprises accéderont au capital, quels secteurs seront considérés comme prioritaires. Autrement dit, une part importante de l’avenir économique du continent se joue dans ces centres de décision.
Or, un nombre croissant de recherches met en évidence l’impact positif de la diversité dans les instances dirigeantes. Une étude du cabinet McKinsey montre notamment que les entreprises dont les équipes de direction comptent davantage de femmes ont significativement plus de chances d’afficher de meilleures performances financières. Dans le secteur bancaire, plusieurs travaux académiques soulignent également que la présence de femmes dans les conseils d’administration est associée à une gestion des risques plus prudente et à une gouvernance plus solide.
Malgré ces constats, les centres de décision restent encore largement masculins. À l’échelle mondiale, les femmes occupent moins d’un quart des sièges dans les conseils d’administration des banques et demeurent très minoritaires parmi les dirigeants des grandes institutions financières. L’Afrique n’échappe pas totalement à cette réalité, même si plusieurs pays et institutions enregistrent des progrès encourageants.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que les femmes sont souvent bien présentes dans les institutions financières. Dans de nombreuses banques et organisations du secteur, elles représentent une part importante des effectifs, mais restent encore majoritairement concentrées dans les fonctions d’appui ou de back-office. À mesure que l’on progresse vers les postes de direction et les instances où se prennent les décisions stratégiques, leur représentation tend à se réduire.
L’enjeu dépasse toutefois la seule question de la gouvernance. Il touche également à l’inclusion financière.
En Afrique subsaharienne, les données de la Banque mondiale montrent qu’environ six hommes sur dix disposent aujourd’hui d’un compte bancaire, contre à peine une femme sur deux. Cet écart reflète un accès encore inégal aux services financiers, alors même que les femmes jouent un rôle central dans les économies locales. Lorsqu’elles participent davantage à la conception des produits financiers, à la définition des politiques de crédit ou à la gouvernance des institutions, les systèmes financiers ont tendance à mieux répondre aux besoins d’une population plus large.
Ces inégalités se manifestent également dans le financement de l’entrepreneuriat. Les femmes représentent une part importante des créateurs et gestionnaires de petites et moyennes entreprises en Afrique, mais leur accès aux capitaux demeure très limité. Dans l’écosystème africain des start-up, les entreprises fondées exclusivement par des femmes ne captent qu’une part infime des financements disponibles, estimée autour de 3 % des capitaux de capital-risque investis sur le continent.
Ce déséquilibre ne constitue pas seulement une injustice pour les entrepreneures concernées. Il prive également l’économie africaine d’une partie de son potentiel d’innovation et de croissance.
La Caisse des Dépôts et Consignations du Bénin s’est engagée à contribuer activement à une finance plus inclusive
Consciente de ces enjeux, la Caisse des Dépôts et Consignations du Bénin s’est engagée à contribuer activement à une finance plus inclusive. L’institution a notamment lancé l’initiative IDERA, qui vise à identifier, accompagner et financer des projets structurants portés par des femmes entrepreneures dans des secteurs stratégiques tels que l’agriculture, l’industrie, la santé ou le numérique. L’objectif est de permettre l’émergence de véritables championnes économiques capables de porter des projets d’envergure et de contribuer durablement au développement.
Cette ambition s’inscrit également dans une dynamique de partenariats. La CDC Bénin a ainsi engagé une collaboration avec ONU Femmes afin de renforcer l’accès des femmes entrepreneures au financement, à la formation et aux opportunités économiques.
Au sein même des institutions financières, le développement du leadership féminin constitue également un enjeu central. À la CDC Bénin, cette ambition se traduit notamment par la création du réseau Women@CDC Benin, qui rassemble l’ensemble des femmes salariées de l’institution. Ce réseau favorise le mentorat, le partage d’expériences et la valorisation des parcours professionnels féminins, contribuant ainsi à renforcer la place des femmes dans les métiers de la finance.
Dans mon parcours professionnel, j’ai également été frappée par une autre réalité. Les compétences féminines ne manquent pas dans le secteur financier. Dans de nombreuses institutions, des femmes hautement qualifiées occupent déjà des fonctions clés et disposent pleinement des capacités nécessaires pour assumer des responsabilités de direction.
Pourtant, ces talents restent parfois insuffisamment visibles. Beaucoup de professionnelles ont tendance à penser que la qualité de leur travail parle pour elles, sans chercher à le valoriser ou à se positionner sur des fonctions de décision. Cette discrétion, souvent perçue comme une forme de retenue professionnelle, peut parfois être interprétée à tort comme un manque d’ambition.
Rendre ces parcours plus visibles, encourager les femmes à affirmer leur leadership et à occuper pleinement l’espace des responsabilités constitue donc un enjeu tout aussi essentiel.
Encourager davantage de jeunes femmes à s’engager dans les métiers de la finance constitue donc un enjeu stratégique pour le continent.
La finance est un univers exigeant, qui requiert rigueur analytique, discipline intellectuelle et maîtrise des outils économiques. Mais c’est aussi un domaine où l’impact peut être considérable pour celles et ceux qui souhaitent contribuer à la transformation du tissu économique.
Aux jeunes filles qui aspirent à y faire carrière, le message doit être clair : la finance n’est pas un territoire réservé. Elle est un espace de compétence, d’influence et de responsabilité.
À l’heure où l’Afrique doit mobiliser des volumes considérables de capitaux pour financer son développement, se priver du talent et de l’intelligence de la moitié de sa population serait une erreur stratégique. Le leadership féminin en finance n’est donc pas seulement une question d’équité : il constitue une condition essentielle pour bâtir des systèmes financiers plus performants, plus innovants et plus inclusifs.
Je forme le vœu que, dans un futur proche, nous n’ayons plus à écrire ce type de tribunes. Le jour où la place des femmes dans la finance ne sera plus une revendication mais une évidence, et où leur contribution au développement de nos économies apparaîtra comme ce qu’elle est déjà : essentielle.

![[ Amazone ] L’éditorial de Maryse LOKOSSOU](https://www.financialafrik.com/wp-content/uploads/2026/03/Maryse-Lokossou-600x326.png)