«La difficulté pour les femmes réside souvent dans la culpabilité»
Avocate d’affaires au sein du cabinet Thiam & Associés, inscrite au Barreau de Paris, Stéphanie Manguele intervient sur des projets complexes de financement, d’infrastructures et d’énergie en Afrique. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, analyse les mécanismes qui freinent encore l’accès des femmes aux postes décisionnels dans le droit des affaires et partage sa vision d’un leadership lucide, exigeant et assumé dans un secteur stratégique pour le développement du continent.
Pouvez-vous d’abord revenir sur votre parcours et ce qui vous a conduite vers le droit des affaires en Afrique?
Je suis aujourd’hui avocate d’affaires chez Thiam & Associés, avec une pratique centrée sur le financement, les infrastructures, l’énergie et les projets stratégiques en Afrique. Mon parcours s’est construit dans des environnements juridiques particulièrement exigeants, où la maîtrise technique était une condition de base, mais jamais une finalité en soi. Très tôt, j’ai compris que le droit ne pouvait être dissocié de la réalité économique, institutionnelle et humaine dans laquelle il s’inscrit. J’ai rapidement travaillé sur des opérations complexes, souvent transfrontalières, impliquant des investisseurs internationaux, des institutions financières, des groupes industriels et des autorités publiques.
Ces dossiers demandaient une lecture fine des textes, bien sûr, mais aussi une capacité à comprendre les logiques financières, les contraintes politiques, les réalités locales. C’est à ce carrefour que je me suis naturellement orientée vers le droit des affaires, et plus précisément vers les financements et les projets structurants. L’Afrique s’est imposée comme une évidence professionnelle. C’est un continent où les besoins en infrastructures, en énergie, en structuration économique sont immenses, et où le droit joue un rôle déterminant pour créer de la confiance. L’avocat n’y est pas seulement un technicien : il est un facilitateur, un traducteur entre standards internationaux et réalités locales, parfois même un médiateur. J’ai toujours été convaincue que le droit, bien utilisé, peut être un véritable levier de développement. C’est cette conviction qui guide ma pratique au quotidien.
Pourquoi les femmes restent-elles encore minoritaires dans les positions décisionnelles en droit des affaires en Afrique, malgré leur forte présence dans les universités?
Parce que le problème ne se situe pas au niveau de la formation ou du talent, mais dans la structuration des carrières sur le long terme. Les femmes sont aujourd’hui très nombreuses dans les facultés de droit, souvent parmi les profils les plus brillants. Elles entrent dans les cabinets, les directions juridiques, les institutions avec des parcours solides et une réelle ambition. Pourtant, plus on monte dans la hiérarchie, plus elles deviennent rares.
Ce phénomène n’est pas uniquement lié à des discriminations ouvertes. Il repose sur des mécanismes beaucoup plus subtils : des projections implicites sur la disponibilité future des femmes, des attentes sociales persistantes, et parfois une intériorisation progressive de ces limites. Dans des domaines comme le droit des affaires, le financement ou les grands projets, on associe encore trop souvent le pouvoir, la prise de risque et la continuité à des trajectoires masculines.
Il y a aussi une question de modèle. Tant que les femmes sont peu visibles aux postes de décision, il est plus difficile de se projeter, pour elles-mêmes comme pour les organisations. La rareté entretient la rareté. Ce cercle ne se brise que lorsque des parcours féminins deviennent suffisamment nombreux, visibles et assumés pour être perçus comme normaux, et non comme des exceptions.
Quels sont les obstacles les plus sous-estimés dans l’accès aux postes d’associée ou de direction juridique?
L’un des obstacles les plus sous-estimés est l’invisibilité stratégique. Beaucoup de femmes sont reconnues pour leur sérieux, leur fiabilité, leur excellence technique. Mais elles sont moins souvent positionnées sur les dimensions qui font réellement la différence au moment des promotions : le développement de clientèle, la prise de parole stratégique, l’incarnation d’une vision.
Dans le droit des affaires, notamment dans les financements et les projets structurants, l’accès aux postes décisionnels repose autant sur la capacité à produire que sur la capacité à représenter. Or, les femmes sont encore trop souvent cantonnées à des rôles d’exécution, y compris sur des dossiers majeurs. Un autre obstacle majeur est le déficit de sponsoring. Le mentorat est utile, mais il ne suffit pas. Le sponsoring implique qu’une personne en position de pouvoir prenne un risque, vous associe à des enjeux visibles, vous défende lorsque vous n’êtes pas dans la pièce. Historiquement, ces réseaux de sponsoring ont été masculins, et les femmes y ont eu moins accès, notamment dans les secteurs les plus exposés. Enfin, il y a une dimension rarement évoquée: l’usure. Être constamment en situation de légitimation, devoir ajuster son comportement, prouver davantage, finit par peser. Cette fatigue invisible explique aussi pourquoi certaines femmes, pourtant très compétentes, finissent par se détourner des postes les plus exposés.
Faut-il adapter son leadership en tant que femme dans un environnement encore majoritairement masculin ?
Il faut surtout adapter sa lecture de l’environnement, sans renier son identité. Pendant longtemps, on a laissé entendre aux femmes qu’elles devaient adopter des codes masculins pour être crédibles : être plus dures, plus froides, plus autoritaires. En réalité, cette stratégie est souvent contre-productive et épuisante. Un leadership efficace repose sur la clarté, la constance et la crédibilité. Dans des environnements comme le droit des affaires ou le financement de projets, la compétence technique est indispensable, mais elle doit être accompagnée d’une capacité à décider, à trancher et à assumer. Les femmes ont parfois tendance à trop expliquer, à trop justifier leurs décisions. Or, la légitimité passe aussi par la simplicité et l’assurance.
Il faut également accepter que le leadership ne soit pas toujours confortable. Diriger, c’est parfois déplaire, créer du désaccord, imposer un cadre. Être respectée compte davantage qu’être aimée. Les femmes qui réussissent durablement sont souvent celles qui ont accepté cette réalité sans renoncer à leur humanité.
Comment concilier carrière exigeante, ambitions internationales et vie familiale, sans renoncer à l’un des deux ?
Il faut être très lucide : l’équilibre parfait n’existe pas. En revanche, il existe des équilibres successifs, mouvants, qui évoluent avec les étapes de la vie et de la carrière. Une carrière internationale dans le financement, les infrastructures ou les projets stratégiques implique des périodes d’intensité très forte, parfois incompatibles avec une disponibilité totale sur le plan personnel. La difficulté pour les femmes réside souvent dans la culpabilité. Elles portent encore une double injonction : réussir professionnellement sans jamais donner l’impression de négliger leur vie personnelle. Or, une carrière se construit sur le temps long. Elle comporte des phases d’accélération et des phases de stabilisation. L’anticipation, l’entourage, la capacité à déléguer et à accepter l’imperfection sont essentielles. On peut avoir une carrière ambitieuse et une vie personnelle riche, mais pas tout, tout le temps, de manière parfaitement équilibrée. Accepter cette réalité permet de tenir dans la durée.
Quel conseil concret donneriezvous aujourd’hui à une jeune femme qui ambitionne de devenir avocate d’affaires ou dirigeante dans le secteur juridique ?
Je lui dirais avant tout de penser sa carrière comme un projet stratégique, et non comme une succession d’opportunités subies. Être excellente techniquement est indispensable, mais il faut aussi réfléchir à son positionnement, à son expertise, à sa visibilité. Dans des domaines comme le financement ou les projets structurants, comprendre les mécanismes de décision est aussi important que maîtriser les textes. Je lui dirais également de ne pas attendre qu’on lui donne une autorisation pour être ambitieuse. L’ambition n’est pas un défaut. Elle devient un problème seulement lorsqu’elle est niée ou mal assumée. Il faut oser dire ce que l’on veut, demander des dossiers visibles, accepter l’exposition. Enfin, je lui dirais de ne pas se censurer trop tôt. Le droit des affaires est exigeant, parfois dur, mais il est aussi profondément structurant et émancipateur. Avec du travail, de la lucidité et de la persévérance, il est possible d’y construire une carrière solide, utile et alignée avec ses valeurs.
Comment concilier carrière exigeante, ambitions internationales et vie familiale, sans renoncer à l’un des deux ?
Il faut d’abord être très honnête : la conciliation parfaite est un mythe. Surtout dans des métiers comme le droit des affaires, le financement ou les projets d’infrastructure, où les contraintes de temps, de déplacements et de disponibilité sont réelles et souvent imprévisibles. Vouloir faire croire qu’il existe une formule magique est contre-productif, et culpabilisant. En réalité, ce que l’on peut viser, ce sont des équilibres successifs. Une carrière se construit par phases. Il y a des périodes d’intensité extrême, où le travail prend une place centrale, parfois au détriment du reste. Et il y a d’autres moments où l’on choisit volontairement de ralentir, de se recentrer, de réorganiser ses priorités.
Ce mouvement n’est ni linéaire ni définitif. Pour les femmes, la difficulté supplémentaire vient souvent du regard extérieur, mais aussi du regard qu’elles portent sur elles-mêmes. On attend encore trop souvent d’elles qu’elles réussissent professionnellement sans jamais donner l’impression de négliger leur vie personnelle. Cette double injonction crée une pression constante. Apprendre à s’en détacher est essentiel pour durer. Concrètement, cela suppose d’anticiper, de s’entourer, de déléguer et d’accepter l’imperfection. Il faut aussi accepter que certaines décisions soient temporaires, réversibles, et qu’une carrière internationale ne se joue pas sur une seule année, mais sur plusieurs décennies. Ce qui compte, ce n’est pas de tout réussir en même temps, mais de rester alignée avec ses choix à chaque étape.
Quel conseil concret donneriezvous aujourd’hui à une jeune femme qui ambitionne de devenir avocate d’affaires ou dirigeante dans le secteur juridique ?
Je lui dirais d’abord de comprendre très tôt que le droit des affaires est un métier d’excellence, mais aussi un métier de positionnement. Être brillante techniquement est indispensable, mais ce n’est pas suffisant. Il faut apprendre à se rendre visible, à choisir des dossiers exposés, à comprendre comment se prennent les décisions au sein d’un cabinet, d’une entreprise ou d’une institution. Je lui dirais aussi de ne pas attendre qu’on lui donne une autorisation symbolique pour être ambitieuse. Trop de femmes attendent d’être “prêtes à 100 %” avant de se projeter, alors que leurs homologues masculins se lancent souvent avec beaucoup moins de certitudes.
L’ambition n’est pas un défaut lorsqu’elle est structurée et assumée. Il est également essentiel de s’entourer des bonnes personnes. Chercher des mentors, bien sûr, mais surtout des sponsors : des personnes qui vous exposent, qui vous défendent, qui vous associent à des enjeux visibles. Dans des métiers fondés sur la confiance et la cooptation, cet aspect est déterminant. Enfin, je lui dirais de ne pas se censurer trop tôt. Le chemin est exigeant, parfois rude, mais il est aussi profondément formateur. Le droit des affaires permet de comprendre les mécanismes du pouvoir économique, d’avoir un impact réel et de construire une autonomie professionnelle solide. Avec du travail, de la lucidité et de la persévérance, il est possible d’y tracer une trajectoire ambitieuse et durable, sans renoncer à ce qui fait sens pour soi.
A propos de Stéphanie Manguele
Inscrite au Barreau de Paris, Stéphanie Manguele est avocate d’affaires. Elle exerce chez Thiam & Associés où elle est spécialisée en financement, infrastructures et énergie en Afrique. Elle accompagne investisseurs, institutions financières et acteurs publics sur des projets complexes et transfrontaliers à fort impact économique. Elle intervient régulièrement sur des questions de gouvernance et de structuration des investissements en Afrique. Elle s’intéresse particulièrement aux enjeux de leadership et d’accès des femmes aux postes décisionnels dans le secteur juridique.

