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[Tribune] Congolité en RDC : ne pas ouvrir la boîte de Pandore

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La proposition de Noel Tsihani, ex-candidat à la présidentielle de 2018, de réserver la présidence de la république à des candidats « nés de père et mère congolais », a rouvert le débat sur la Congolité. Un concept dont les implications pourraient être désastreuse pour la construction de la cohésion nationale congolaise.

Apparu au début des années 2000 au Congo-Kinshasa, et thème central de l’élection de 2006, la « congolité » est la déclinaison locale du concept d’ « ivoirité ». Cette dernière, omniprésente dans la vie politique de Côte d’Ivoire des années 1990, est en partie responsable de la guerre civile qui a déchiré le pays entre 2002 et 2011. 

Ces concepts, que l’on peut relier dans une certaine mesure au jacobinisme français, pourraient avoir du sens dans la construction d’états-nations transcendant les clivages ethniques. Pourtant leur application réelle s’est toujours faite à contre-emploi, en servant avant tout des visées politiciennes voire, précisément, ethniques.  

Facteur de division communautaire

La « congolité » a pu séduire dans l’immédiat après-guerre du Congo. Cette dernière, première guerre panafricaine, avait bien failli voir le Congo-Kinshasa dépecé entre les belligérants, notamment l’Ouganda et le Rwanda dans le Kivu et en Ituri. Or, une partie de la rhétorique de ces belligérants s’appuyait sur des narratifs ethniques ou mémoriels ; alors même que leurs véritables buts de guerre apparaissaient en fait comme territoriaux et miniers. 

Le traumatisme et la méfiance, du fait de la guerre, a facilité la diffusion du concept dans une partie de la population du Congo. Celle-ci craignait les risques, réels ou ressentis comme tels, vis-à-vis de son intégrité territoriale. Mais c’est à ce moment précis qu’on décèle le vice originel de la « Congolité ». C’est-à-dire une notion excluante, reposant sur la méfiance, et des amalgames contestables, ethniques. Une conséquence directe serait le risque d’un ancrage durable des phénomènes de violence ethniques : une forme de cercle vicieux.

On retrouve cette méfiance inter-ethnique dans l’ « ivoirité ». Portée par Laurent Gbagbo dans les années 1980 et reprise par le président Henri Konan Bédié en 1993, le concept avait pour but d’instrumentaliser la crainte, historique, des ethnies « sudistes » du pays vis-à-vis de celles du nord, perçues comme conquérantes. Des craintes incrémentées non seulement par la forte émigration en provenance de Guinée, du Mali et du Burkina-Faso mais aussi par l’émigration interne nord-sud. Dans un pays alors traversé par une crise économique, et dont une grande partie des ressources de rentes (agricoles) étaient situées dans le sud du pays, le concept d’ « Ivoirité » a une responsabilité directe dans la guerre civile qui s’ensuit (2002-2011).

Arme politique

Ce n’est pas un hasard si le concept de congolité s’est imposé dans le débat public de RDC en 2006, au cœur de la campagne présidentielle. Exploitant les séquelles encore vivaces de la guerre du Congo et les tensions ethniques sous-jacentes, la « congolité » est utilisé à des fins électorales, trahissant son véritable emploi. Elle fut notamment utilisée contre Joseph Kabila, favori de la campagne de 2006, afin de l’empêcher de se présenter. Il était accusé d’avoir une mère Tutsie, et donc d’être un complice du Rwanda.

A partir de 2007, la notion de « congolité » évolue pour stigmatiser les titulaires d’une double nationalité. En général dans la sphère politique. C’est sous cette forme qu’il est réapparut récemment, a un peu plus de deux ans des élections présidentielle, dans le débat politique congolais. En effet, il y a quelques semaines, l’ancien candidat à la présidentielle de 2018, Noel Tshiani, proposait de légiférer sur l’accès à la fonction présidentielle. Le but étant d’en conditionner l’accès      aux candidats nés de père et mère congolais.

Or ce débat a précisément relancé celui de la binationalité Italo-congolaise supposée de Moise Katumbi, pourtant contredite par la voix de son avocat. Ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi fait partie des principaux favoris de la course présidentielle de 2023. Dès lors, la      proposition de Noel Tshiani, réputé proche du président Tshisekedi, ne semble pas due au hasard : une tentative de disqualifier un candidat en rappelant ses origines voire en rouvrant une procédure légale. En définitive des tracasseries uniquement destinées à délégitimer un adversaire politique. 

La similitude avec la Côte d’Ivoire est ici très frappante. En 1993 Henri Konan Bédié (Akan Baoulé) avait fait un usage politique de l’ « ivoirité » afin d’écarter Alassane Ouattara, Dioula chef de file principal des ethnies nordistes, de la course présidentielle de 1995. A la convergence de la méfiance identitaire et du calcul politicien- les deux étaient des membres éminents du PDCI d’Houphouët-Boigny- cette mise à l’écart d’Alassane Ouattara eut de graves conséquences. En même temps que la consommation de la rupture de l’ancien PDCI, elle contribuât à créer une ligne de fracture ethno-religieuse nord/sud. Une situation qui contribuât à l’exacerbation d’un climat de méfiance et de tensions communautaire dans le pays. Pour aboutir, en 2002, à près de 10 ans de guerre civile et des milliers de morts. 

La dangerosité, et l’opportunisme, de la « Congolité » fait courir un vrai risque pour la stabilité du pays. La république démocratique du Congo tient t’elle de nouveau à basculer dans la guerre civile au nom de calculs politiciens tout saufpatriotiques?        

Albert Savana
Journaliste depuis 20 ans dans la presse économique africaine  et auteur de plusieurs enquêtes et reportages. A couvert plusieurs sommets de l’Union Africaine, de la Commission économique africaine et de la Banque Africaine de Développement.

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