Entretiens croisés entre Tiémoko Meyliet KONE Gouverneur de la BCEAO et Gilles Babinet, vice-président du Conseil National français du Numérique et intervenant HEC Paris

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A l’occasion du lancement officiel de la programmation 2021 de formation de la Banque Centrale des États d’Afrique de l’Ouest, cette interview revient sur le partenariat stratégique qui lie la BCEAO à HEC Paris pour accompagner les banques de la zone à travers une offre de formations présentielles et digitales, contextualisées aux enjeux actuels. Le lancement officiel a eu lieu mardi 25 mai avec la participation exceptionnelle du Gouverneur de la BCEAO, Monsieur Tiémoko Meyliet KONE, ainsi que Gilles Babinet, ancien digital champion auprès de la Commission européenne, entrepreneur reconnu et intervenant pour HEC Paris, qui a animé un webinaire inaugural sur le thème de la Transformation digitale bancaire.


Entretien avec le gouverneur de la BCEAO

Monsieur le Gouverneur, la finance bascule dans le numérique. Comment la BCEAO gère-t-elle la question sensible de la collecte, du stockage et de l’utilisation des données numériques par les banques et les acteurs de la finance ?

Je voudrais avant tout préciser que le numérique représente une opportunité extraordinaire pour promouvoir l’inclusion financière dans la zone UEMOA. En effet, l’usage des outils digitaux, tels Internet et les smartphones, est y de plus en plus répandu et semble transcender toutes les barrières. Les supports et les canaux de fourniture de produits ou services financiers se sont transformés, notamment en matière d’ouverture et de gestion de compte, de services de paiement et de conseils aux usagers. Cette évolution induit des risques nouveaux et d’autres défis à relever, comme ceux attachés à la protection et à la gestion des données personnelles. A cet égard, la collecte, le stockage et l’utilisation des données numériques par les banques et les acteurs de la finance reposent sur un cadre légal et réglementaire qui combine des dispositions communautaires et des textes législatifs nationaux. Ces prescriptions sont essentielles non seulement dans le cadre de la protection des données personnelles, mais également pour lutter contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme.

Au niveau national, les lois en vigueur autorisent le traitement des données sensibles et leur transfert dans les pays tiers, sous réserve de l’obtention d’une autorisation préalable. Au niveau communautaire, le traitement des données numériques est encadré notamment par les dispositions d’une instruction de la BCEAO datant du 21 mai 2015, qui régit les conditions et modalités d’exercice des activités des émetteurs de monnaie électronique dans les Etats membres de l’UMOA.

Ce texte astreint ces établissements émetteurs de monnaie électronique, qui traitent des données numériques, au respect des textes nationaux en la matière. De plus, tous les acteurs du système financier, à savoir les établissements de crédit, les compagnies financières, les établissements de monnaies électroniques et les Bureaux d’Information sur le Crédit, sont tenus d’élaborer une politique de sécurité de l’information conforme aux dispositions légales et réglementaires en vigueur dans l’UMOA. Ces dispositions concernent la protection des consommateurs et leurs données personnelles.Il est question de mettre en place un système d’information qui assure la disponibilité, la qualité, la fiabilité et l’intégrité des données, et qui garantit aux organes de gouvernance, la transmission en temps opportun, de toutes informations pertinentes et utiles à leur prise de décision. Ces établissements doivent également veiller à préserver la sécurité du système d’information, la confidentialité des données et la traçabilité des opérations traitées, sur une période minimale de dix (10) ans. Enfin ces établissements émetteurs de monnaie électronique doivent mettre en place un dispositif approprié de gestion des risques, afin de prévenir toute tentative d’usurpation de données, de fraude et de cyberattaque.

Sur un tout autre plan, il faut dire que les pratiques en matière de stockage ont évolué dans le secteur bancaire. C’est le cas avec le transfert du « core business » des banques vers le cloud, qui est un service généralement externalisé, offert par des prestataires pour la plupart non régulés. L’utilisation de cette nouvelle technologie constitue un autre défi pour les régulateurs et les superviseurs, en raison des risques qu’elle emporte en matière de cybersécurité et de disponibilité, à tout moment, des données dans les pays d’implantation des banques.

Sur ce point, une Circulaire du 27 septembre 2017 de la Commission Bancaire de l’UMOA, relative à la gestion des risques dans les établissements de crédit et les compagnies financières, impose le respect de certaines dispositions pertinentes. Elle exige, notamment, qu’une copie de l’ensemble des données physiques et électroniques des établissements soit disponible dans l’UEMOA, en cas d’externalisation de l’hébergement ou du stockage des données en dehors de l’Union. Cela permet d’assurer la continuité de leurs activités en cas de perturbation, mais également d’éviter de freiner la dynamique d’innovation dans le secteur financier, en permettant aux acteurs de recourir aux technologies les plus avancées.

Par ailleurs, ces établissements assujettis sont dans l’obligation de faire réaliser des audits périodiques, par un organisme externe qualifié, agréé et expérimenté, dont les résultats doivent être communiqués à la Banque Centrale.

Toutes ces dispositions font l’objet de vérification lors des missions de contrôle effectuées par la Commission Bancaire de l’UMOA.

Où en est-on aujourd’hui avec l’évolution du mobile money dans la zone UEMOA en termes de volume ?

L’édiction de l’Instruction que j’ai évoquée plus haut a créé le statut d’Etablissement de Monnaie Électronique (EME). Ce texte a été déterminant pour les progrès que nous observons dans le domaine du “mobile money” au sein de notre Union. Il a permis à des acteurs non bancaires affiliés à des opérateurs de téléphonie mobile, d’offrir aux côtés des banques et des institutions de microfinance, des services financiers basés sur les nouvelles technologies.

Aujourd’hui, l’Union dispose de plusieurs EME agréés par la Banque Centrale et offrant des services de paiement adossés à la monnaie électronique. Avec 38 acteurs, l’écosystème des services financiers digitaux de l’UEMOA a créé les conditions favorables à l’évolution du “mobile money”. En effet, 98,6% des activités observées au niveau des points d’accès des services financiers dans l’UEMOA reposent sur la monnaie digitale. En moyenne, sur un espace de 1000 km² l’on dénombre 282 points de services financiers, dont 278 offrent des services de monnaie électronique. Au cours du premier semestre 2020, et grâce notamment aux mesures de promotion des paiements digitaux prises par la Banque Centrale dans le cadre de la lutte contre la pandémie de la COVID-19, près de 1,6 milliard d’opérations de “mobile money” ont été réalisées dans l’Union. Ce qui correspond à une valeur de transactions de 17.775 milliards de francs CFA. Pour rappel, en 2014, ces chiffres étaient de 259 millions d’opérations correspondant à 3.760 milliards de francs CFA de transactions effectuées.

Ces performances remarquables ont permis d’enregistrer une progression sensible du taux d’inclusion financière de l’Union, qui est passé de 22% en 2010 à près de 63% en 2020. Ainsi, il convient de signaler que cinq (5) pays de l’UEMOA figurent dans le peloton de tête des pays africains qui affichent les taux d’inclusion financière les plus élevés. Il s’agit de la Côte d’Ivoire (82,5%), du Togo (80,9%), du Bénin (78,8%), du Sénégal (73,9%) et du Burkina (70,9%). A titre de comparaison et selon les données dont nous disposons, ces taux se situeraient à 83% pour le Kenya, à 65% pour la Tanzanie et à 60% pour le Nigeria.

De ce point de vue, la monnaie électronique est devenue dans notre Union un levier important de réduction des barrières à l’accès des populations aux services financiers.

En conclusion, il faut retenir le mobile money a connu une évolution très appréciable dans la zone UEMOA. Néanmoins, la Banque Centrale va poursuivre ses efforts pour aller encore plus loin en matière de transformation digitale des  économies de l’UEMOA.

Les Néo-banques et les banques électroniques s’intéressent à la zone UEMOA. Quelle est la doctrine de la BCEAO vis-à-vis de ces nouveaux arrivants ?

La BCEAO soutient l’ensemble des initiatives visant à favoriser l’inclusion financière des populations. Ce soutien se matérialise par diverses actions, notamment l’élaboration, avec le concours des Etats membres de l’Union, d’une stratégie régionale d’inclusion financière, mais aussi par la promotion de tout projet porté par des promoteurs désireux d’offrir des services financiers à ces populations. C’est dans cet esprit que la BCEAO a accordé en 2019 un agrément à la première banque digitale de l’Union, en l’occurrence ORANGE BANK AFRICA, dont les activités ont démarré en 2020.

Les néo-banques sont des acteurs qui proposent des services bancaires exclusivement via des supports digitaux mais plus restreints que les banques classiques (y compris les banques en ligne). Leur mode de fourniture de services financiers pourrait leur permettre de répondre aux aspirations des populations en termes, d’offre de produits et services financiers plus adaptés, plus accessibles et moins coûteux.

Toutefois, au niveau de la Banque Centrale, nous n’avons pas, à ce jour, enregistré de demande d’agrément pour cette catégorie d’acteurs. En attendant, des réflexions sont en cours pour savoir s’il est nécessaire de les soumettre à un cadre réglementaire et de supervision spécifique ou d’insérer des dispositions y relatives dans la législation en vigueur, et actuellement en cours de révision. En tout état de cause, la BCEAO ne verrait pas d’inconvénient à ce que ce type de structures se développe au sein de l’Union sous réserve, bien entendu, que les risques inhérents à leurs activités soient bien bordés. 

La cryptomonnaie fait son chemin auprès du grand public.  De la même manière que certaines banques centrales, la BCEAO va-t-elle créer sa cryptomonnaie ?

La BCEAO est garante de la stabilité financière, de la sécurité et de l’intégrité des systèmes de paiement dans l’Union. A ce titre, elle doit toujours anticiper pour mieux relever le défi de l’accélération des innovations numériques et technologiques, qui transforment progressivement nos pratiques en matière d’utilisation des moyens de paiement, d’épargne et d’échange. En effet, les nouvelles technologies offrent d’immenses possibilités et des avantages certains aux consommateurs, aux entreprises et aux institutions financières. Mais elles sont porteuses également de risques pour notre système financier.

En conséquence, le défi pour la Banque Centrale consiste à trouver un équilibre entre, d’une part, la nécessité de promouvoir ces vecteurs d’innovation et de progrès et, d’autre part, celle de préserver les populations contre les risques qui y sont associés.

Je vous fais remarquer que les cryptomonnaies ou monnaies virtuelles privées, en particulier, sont plus proches des actifs spéculatifs que de la monnaie à proprement parler. Elles ne présentent aucune des caractéristiques généralement associées à une monnaie, à savoir une réserve de valeur ou un cours légal.

Cela étant dit, pour l’heure, la BCEAO n’est pas favorable à la prolifération de ces actifs financiers dans l’Union, notamment en qualité d’instruments de paiement. Notre approche de prudence s’explique par les risques attachés à ces actifs notamment, la volatilité de leur cours, leur faible niveau de liquidité,de même que leur utilisation potentielle à des fins frauduleuses. Enfin, les cryptomonnaies emportent également des conséquences en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme du fait de l’anonymat relatif qu’elles confèrent aux utilisateurs.

Dans les faits, nous avons recensé très peu d’initiatives de cryptomonnaies dans notre zone. Cette situation est certainement liée au contexte de faible niveau d’éducation financière des populations de l’Union, qui ne favorise pas le développement de ce type d’actifs dans notre zone.

Mais je voudrais réaffirmer que la promotion de nouvelles technologies propices à l’amélioration de l’inclusion des populations et de la stabilité financière reste notre priorité. C’est la raison pour laquelle, la BCEAO a mis en place en son sein un Comité Fintech pour  promouvoir le développement et la prise en charge harmonieuses des innovations technologiques. Dans ce cadre, des réflexions sont en cours sur les monnaies numériques de banque centrale et leur éventuelle prise en compte comme moyen de paiement supplémentaire dans la zone. Cette approche nous permet de mieux nous familiariser avec la technologie et d’être prêts, le moment venu, pour en tirer les meilleurs bénéfices.

Monsieur le Gouverneur,  la BCEAO avait lancé les bons Covid en 2020 pour accompagner les Etats dans leurs efforts de riposte à la Pandémie. Cette année, vous avez lancé les obligations de relance. Quel bilan peut-on faire de ces deux opérations ? 

En 2020, lorsque la pandémie liée au covid-19 a fait son apparition, les Etats ont dû faire face immédiatement à d’importants besoins de trésorerie induits par la crise sanitaire. Face à cette situation, la Banque Centrale a très vite réagi, en collaboration avec UMOA-Titres, pour accompagner les Etats dans la structuration des «Bons Covid-19», instruments de financement de court terme, de maturité de 3 mois, renouvelable. L’objectif visé était de permettre aux Etats de l’Union de prendre en charge les dépenses urgentes liées à la lutte contre les effets de la pandémie, tant au plan sanitaire que du point de vue de l’appui matériel et financier aux populations démunies, dans l’attente de la mobilisation effective des ressources budgétaires extérieures promises par les partenaires techniques et financiers.

Pour inciter les investisseurs à souscrire à ces bons Covid, la Banque Centrale a créé un guichet spécial de refinancement à trois (3) mois, assorti d’un taux d’intérêt fixe, à savoir le taux minimum de soumission aux appels d’offres. Ce taux qui était de 2,50% au moment du lancement des bons Covid a été abaissé de 50 points de base à 2,00% à partir du 24 juin 2020, afin de soutenir les efforts de gestion de la crise.

Ces émissions de bons Covid ont été un succès et ont permis aux Etats de mobiliser 1.172,6 milliards sur le marché financier régional. Grâce aux différentes facilités accordées par la Banque Centrale, les bons Covid ont été émis à des conditions de taux très favorables, puisque le taux moyen pondéré a baissé au fil des émissions pour s’établir à 2,3% contre un niveau moyen de 4,9% en 2019 pour des émissions de bons de même maturité. Ces bons ont été renouvelés pendant trois phases successives pour des montants respectifs de 831,1 milliards, 671,1 milliards et 548,1 milliards et ont été entièrement  remboursés à fin décembre 2020.

L’initiative du lancement des Obligations de relance provient de la volonté des Etats de l’Union de retrouver très rapidement leur niveau de croissance d’avant crise. Le taux de croissance de l’année 2020 qui était initialement prévu à 6,5% a été révisé plusieurs fois à la baisse pour se situer finalement à 1,5%. Pour l’année 2021, les plans de relance économique élaborés par les Etats anticipent une croissance du PIB de  5,6%. Pour le financement de ces plans de relance, les Etats envisagent de mobiliser d’importantes ressources sur le marché financier régional et sur les marchés internationaux.

Dans ce contexte, la BCEAO a également pris l’initiative, en collaboration avec UMOA-Titres, d’accompagner les Etats dans la structuration des émissions des titres publics, dénommés Obligations de Relance (OdR). Il s’agit d’obligations prévues au calendrier des émissions par adjudication en 2021, pour un montant total de 3.768 milliards.

Pour soutenir et faciliter la réalisation de ce nouveau programme d’émission des Etats, la Banque Centrale a créé un guichet spécial de refinancement dénommé «Guichet de relance». En plus d’être admissibles sur les guichets classiques de refinancement, les OdR sont les seuls supports éligibles sur ce Guichet de relance où les ressources sont octroyées aux banques, pour une durée de six (6) mois renouvelables, au taux minimum de soumission aux adjudications de la BCEAO, fixé actuellement à 2%.

Entre le 1er février et le 14 mai 2021, quarante-deux (42) émissions d’OdR ont été réalisées, pour un montant de 1.058,5 milliards. La BCEAO a déjà injecté, à la date du 14 mai 2021, 424,9 milliards pour le refinancement de ces obligations de relance. Les rendements moyens des OdR émises en 2021 sont de 30 points de base inférieurs à ceux des obligations de même maturité émises en 2020.

Quelles sont les principales mesures prises en faveur des petites et moyennes entreprises (PME) et du secteur privé dans le cadre de la relance post-Covid ?

Avant de répondre à votre question, qui est de connaître les dispositions que la BCEAO a prises pour garantir le bon fonctionnement du secteur privé, dans le cadre de la relance post-Covid 19, permettez-moi de rappeler ce que nous avions fait durant cette crise pour éviter l’effondrement du secteur.

En effet, dès le déclenchement de la crise sanitaire, nous avons encouragé les établissements de crédit (EC) et les institutions de microfinance (IMF) à accorder un report d’échéances sur les prêts pour une période de 3 mois renouvelable une fois, aux entreprises privées en difficulté qui sollicitent une telle facilité. Ces reports ne sont assortis d’aucune charge d’intérêt, ni frais, et encore mois de pénalités de retard. En contrepartie, la Banque Centrale a pris un acte permettant d’atténuer les impacts de ces reports d’échéance sur la situation comptables et prudentiels des établissements concernés, en autorisant ces derniers à surseoir au classement des crédits restructurés dans la catégorie des créances en souffrance.

Grâce à ces dispositions les institutions financières ont pu poursuivre les crédits au secteur privé, avec une moyenne mensuelle de 1.235,2 milliards entre mars et décembre 2020, contre une moyenne de 1.203,6 milliards sur la même période de l’année 2019. Ainsi, l’encours des crédits accordés par les banques de l’Union au secteur privé a progressé de 4,3% entre fin mars et fin décembre 2020. Au 31 décembre 2020, les banques ont accordé près de 2.700 reports d’échéance à des entreprises, leur permettant ainsi de maintenir un fonctionnement normal durant la pandémie.

Pour en revenir à votre question, je dirais que, dans le cadre de la relance post-covid, la Banque Centrale s’attache à créer les conditions d’un accroissement significatif du financement des PME et des institutions de microfinance par les banques.

A cet égard, pour inciter les banques à prêter davantage aux PME, nous avons décidé de procéder à la cotation des entreprises afin d’indiquer aux banques les contreparties dont les effets pourraient être admis comme supports au refinancement de la BCEAO. Plus de 1.700 entreprises ont déjà été cotées et la Banque Centrale poursuivra cet exercice, en vue de réduire l’asymétrie d’information et de renforcer la crédibilité des PME vis-à-vis du secteur bancaire et, d’une manière générale, de tous autres partenaires.

Par ailleurs, le dispositif de financement bancaire des petites et moyennes entreprises (Dispositif PME) sera renforcé.

Je voudrais rappeler que ce Dispositif a été mis en place en 2018, à l’initiative de la BCEAO. Il se donne pour objectif, à terme, de constituer une masse critique de PME performantes, afin d’augmenter leur contribution à la création de richesse et à la lutte contre le chômage, grâce à l’amélioration de leur accès au financement. Ce mécanisme repose sur la mobilisation de tous les acteurs de l’écosystème du financement des PME, à savoir les banques, les Etats, les structures d’appui et d’encadrement et, bien entendu, les PME elles-mêmes. J’aimerais insister particulièrement sur le rôle dévolu aux structures d’appui et d’encadrement dont l’action doit permettre aux PME de présenter un profil bancable. Ces structures fournissent aux entreprises un appui pour renforcer leurs fonctions financières, stratégiques, comptable et de suivi.

Deux ans après son lancement, l’opérationnalisation du Dispositif PME a été analysée lors de concertations régionales avec les acteurs de l’écosystème, organisées par la Banque Centrale en août 2020. Ces rencontres ont permis de dresser un bilan d’étape du Dispositif PME et d’identifier les goulots d’étranglement à lever en vue de renforcer son efficacité. Le plan d’action proposé pour lever ces contraintes est bâti autour de quatre axes stratégiques, à savoir (i) l’amélioration du pilotage du Dispositif PME, (ii) le renforcement de l’implication des acteurs, (iii) l’harmonisation de l’appréciation du risque porté par les banques sur les PME éligibles au Dispositif et (iv) les mesures d’accompagnement du plan d’action

A cet égard, la BCEAO envisage en 2021 notamment des actions de sensibilisation et de formation des PME/PMI dans les États membres de l’Union ainsi que la mise en œuvre d’une politique d’éducation financière à leur intention.

Parallèlement, nous travaillons à l’amélioration de la capacité de financement des systèmes financiers décentralisés (SFD), afin que ces acteurs puissent davantage soutenir les PME. Dans cette perspective, un programme d’assainissement des SFD en difficulté a été élaboré, dans l’objectif de concevoir et de mettre en œuvre un plan de redressement spécifique adapté à la situation de chacune des institutions de microfinance en difficulté et présentant des perspectives de viabilité.

En outre, nous allons déployer un programme de renforcement des capacités des dirigeants des SFD, dans la perspective de les aider à améliorer la gouvernance de leurs institutions ainsi que les dispositifs de conformité, de surveillance financière, de contrôle interne et de reporting.

Enfin, des concertations régulières sont prévues avec les acteurs du secteur de la microfinance, en vue notamment de mieux prendre en compte les enjeux et défis auxquels ils font face en matière de capacité de financement des entreprises privées, particulièrement les PME.

Pour finir, quelle est la portée du partenariat entre la BCEAO et HEC ?

Pour mieux mettre en exergue la portée du partenariat entre la BCEAO et HEC Paris, il me semble opportun de situer le contexte et les enjeux de notre politique de renforcement des capacités du système bancaire et financier de l’UMOA. C’est à travers le Centre Ouest Africain de Formation et d’Etudes Bancaires (COFEB) que la BCEAO conduit ces actions de renforcement des aptitudes.

L’objectif de la BCEAO est de créer les conditions permettant au système bancaire de jouer pleinement son rôle de financement de l’activité économique, d’inclusion des populations et de vecteur d’innovations dans le système financier. Pour ce faire, il importe que les banques et les autres acteurs du système financier de l’Union aient une parfaite connaissance de la réglementation et se dotent d’outils techniques et managériaux performants et adaptés, nécessaires à la bonne conduite de leurs opérations.

Dans cette perspective, nous faisons appel à des institutions de formation mondialement réputées pour apporter une plus-value aux actions conduites par le COFEB, notre Centre de Formation et de Recherche. Au demeurant, je nourris, pour ce Centre régional, une grande ambition, celle d’en faire une référence internationale. C’est dans cet esprit que j’ai décidé, il y a de cela un an et demi, de le transformer en une Direction Générale, en étendant notamment ses attributions aux activités de recherche et de partenariat.

C’est là toute la portée de la coopération que nous avons développée, depuis quelques années, avec HEC Paris. Ce partenariat vise principalement à former les dirigeants et hauts cadres des établissements de crédit de notre zone. Il s’agit de mettre à niveau leurs capacités à mieux s’adapter aux mutations financières internationales, à comprendre les tenants et les aboutissants des réformes que nous mettons en place et à mieux absorber les ressources mises à la disposition du secteur bancaire de l’Union, pour un financement sain de nos économies.

Il convient de préciser que les formations dispensées par le COFEB, en collaboration avec HEC Paris, sont certifiantes, sur une durée relativement courte, généralement une quinzaine de jours et étalés sur un semestre. En moins d’une décennie, un peu plus de 2800 cadres ont été conjointement formés par les deux institutions, sur des thématiques liées au management des activités bancaires et aux métiers de la finance.

Je saisis cette opportunité pour saluer la qualité ainsi que le dynamisme du partenariat gagnant-gagnant entre le BCEAO et HEC Paris, au profit de notre système bancaire et financier.


Entretien avec Gilles Babinet, vice-président du Conseil National français du Numérique

L’utilisation des données numériques dans la lutte contre la pandémie Covid-19 se heurte comme dans le cas du passeport vaccinal à certaines réticences dans l’opinion publique française et européenne. Qu’est-ce qui justifie ces réticences ?

Il y a historiquement une grande inquiétude dans l’opinion française à l’égard de l’utilisation des données, particulièrement lorsque c’est l’Etat qui le fait. Cela remonte probablement au fichier Juif, de sinistre mémoire. Depuis, de grandes étapes, comme la loi Informatique et liberté dans les années soixante-dix, ont renforcé ce principe qui est que l’Etat doit être tenu au loin des données des citoyens.Si cette posture peut historiquement se comprendre, il faut aussi envisager que le numérique peut nous permettre d’avoir un Etat plus moderne et plus équitable vis à vis de ces citoyens. Si des risques d’abus éthiques existent, ils peuvent être aussi neutralisés par des contre-pouvoirs pensés dans le cadre de l’émergence de ces nouvelles pratiques, comme c’est le cas en Estonie par exemple ou existe une forme de tribunal des données, chargé de juger les fonctionnaires indélicats qui auraient abusé des données des citoyens estoniens. 

La question du stockage des données est particulièrement sensible.  Comment la France gère-t-elle cet aspect ?

La situation est complexifié par un récent arrêté de la cour européenne de justice (arrêt dit Schrems II) qui stipule que l’accord qui permet d’échanger des données avec les USA (le privacy Shield) ne protège qu’insuffisamment les citoyens européens par rapports aux risques d’abus de l’administration américaine. Mécaniquement, cela tend à faire évoluer la doctrine de l’hébergement des données sensibles. Ainsi, le Health Data Hub, une entité administrative de traitement des données médicales, s’est retrouvé accusé de traitements impropres, alors même qu’ils n’hébergent pas de données aux Etats Unis, et sont généralement conformes aux textes cadres dont le fameux RGPD.

Je vois surtout dans cette affaire la conséquence d’un Etat qui a reculé devant la nécessité de créer une doctrine à l’égard des données publiques hébergées dans les clouds. C’est désormais en cours, mais cela aurait dû être entrepris il y a dix ans. Les nouvelles mesures annoncées par la ministre Montchalin devrait résoudre cette difficulté de traitement des données des Français. 

La notion de souveraineté numérique a-t-elle un sens avec la suprématie des GAFAM sur les clouds ?

On pourrait tout aussi bien l’appeler « rattrapage numérique » tant les débats à ce sujet traitent de la méthode qui nous permettrait de reprendre pied face aux américains et dans une moindre mesure, chinois. Il y a là beaucoup de sujets à traiter qui vont des cursus éducatifs primaires, secondaire supérieur, du financement de l’innovation, de l’Etat comme force d’entrainement, etc. Les choses se mettent en place, mais encore une fois avec beaucoup de retard. 

Est –ce que le secteur bancaire français est à jour dans la transition numérique comparé aux banques européennes, américaines et asiatiques ?

Les rares travaux qui peuvent exister, je pense par exemple aux études de l’Efma, montrent qu’il n’est pas le plus en avance en effet. Curieusement, ce ne sont pas les grands réseaux mondiaux qui trustent les classements. Ainsi Standard Bank, d’origine sud-africaine, par exemple se place convenablement dans les classements mondiaux.

Le problème de ces banques occidentales ou même asiatiques ce sont les enjeux de compliance qui, s’ils sont là pour protéger le consommateur, induisent aussi d’importantes lourdeurs administratives et donc technologiques. Récemment, N26, une néo-banque britannique, s’est fait vertement rappeler à l’ordre par le régulateur européen pour ne pas respecter ces enjeux réglementaires.

La Chine semble avoir pris le lead sur la 5G et dans bien des domaines numériques. Comment l’Occident et la France entendent-ils combler leur retard ?

La chine a effectivement fait un parcours impressionnant. C’est largement dû à des caractéristiques démographiques qui font qu’ils ont eu un pic de jeunes accédant à l’université au moment de la révolution numérique, c’est à dire depuis 20 ans et qu’ils étaient eux même en forte accélération économique. Les besoins du secteur économique ont rencontré l’offre de capital humain. Les années à venir vont être un peu plus compliqué, d’une part parce que l’occident semble décider à recréer une relation plus équilibrée, tenant à la fois compte des déséquilibres en termes d’échanges et imposant un respect des normes humaines pour accéder aux marchés occidentaux. Sans parler de l’environnement dans la mesure où la chine est désormais, et de loin, le plus gros pollueur de la planète.

Mais le plus intéressant c’est la doctrine économique chinoise qui a radicalement évolué ces cinq dernières années. Sur le plan des capitaux primaires, il y a de très fortes restrictions sur les capitaux destinés à l’innovation pour dégonfler une bulle qui n’est pas passé loin de l’éclatement. Sur le plan de la régulation des acteurs, il y a une reprise en main très sévère, avec le départ de Jack Ma d’Alibaba et la probable nationalisation de Ant Financial.  

Quelle est la place de la formation   dans la transition numérique ?

Elle est fondamentale. Lorsque l’on prendra un peu de recul on verra que l’Europe aurait pu faire mieux et que c’est là où la bataille se joue avant tout. L’objet c’est de passer du 1% des jeunes qui créent des startups ou qui travaillent dans le digital au 10%. Ce défi se présente à nous pour les deux décennies à venir. 

D’une manière générale, quelle analyse feriez-vous des forces et des faiblesses de l’Afrique numérique ?

La force c’est incontestablement sa jeunesse. Je suis à chaque fois époustouflé de voir combien l’Afrique numérique a changé dans les 36 derniers mois avec de vrais entrepreneurs avec des compétences qui sont d’un niveau global. La faiblesse c’est évidemment un manque de structuration et de débouchés. Si la classe moyenne commence à exister dans certains pays, elle reste un vecteur de développement limité pour les entrepreneurs. Ceux qui réussissent sont, en conséquence, souvent incomparablement meilleurs à ceux que l’on peut trouver en Europe ou aux USA. Contrairement à ce que l’on affirme généralement, le manque de capitaux n’est pour moi qu’une conséquence du point précédent.

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