Débat: la Théorie monétaire moderne (TMM) est-elle la panacée pour l’Afrique ?

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La théorie néolibérale est mise à mal par la pandémie du coronavirus. C’est par ce constat de Demba Moussa Dembélé qu’a débuté l’édition «les samedis de l’économie» du 15 mai 2021 à Dakar avec comme intervenants Ndongo Samba Sylla, auteur de plusieurs livres et travaux sur la souveraineté monétaire, Robert Cauneau, ancien fonctionnaire au ministère français des Finances et ancien coopérant au Sénégal et Ivan Invernizzi, un autre économiste adepte de la nouvelle théorie monétaire moderne. Le recours à cette alternative de la TMM est dicté par la lecture de la dernière crise qui a fait voler aux éclats le mythe du déficit budgétaire de 3% et un certain nombre de limites politiques, institutionnelles, fiscales et budgétaires sans aucun fondement économique.  

Ces  limites budgétaires qui ont étouffé les économies africaines et européennes, expliquent  le Brexit, déclare Demba Moussa Dembélé, introduisant  le débat sur la Théorie Monétaire Moderne (TMM). 

Prenant la parole en visioconférence depuis Paris, Robert Cauneau , ancien coopérant comme conseiller du Trésorier général du Sénégal, membre du MMT France, revient  d’abord sur la définition de  la TMM remise à jour lors des dernières primaires américaines par Bernie Sanders. 

«La théorie part du constat factuel que les devises sont un monopole de l’Etat, entité distincte qui a la capacité d’imposer le paiement d’une taxe au secteur privé dans cette devise mise en circulation », explique M. Cauneau pour qui la dépense publique précède le paiement des impôts. De l’avis de l’économiste, la  fiscalité est le moteur de la TMM.  

De plus, ajoute-t-il, dans ce qui constitue la rupture fondamentale avec la théorie quantitative de la monnaie, «il n’y a pas de limite nominale dans la création monétaire».  Peut-on, partant de ce postulat, créer autant de monnaie que le veut l’Etat souverain dans l’atteinte de ses objectifs ? Le professeur nuance. «La création de la monnaie a pour limite la création de la richesse».  En fait, la querelle se situe plutôt au niveau des limites subjectives de type Maastrichtien. «Le déficit public n’est rien d’autre que l’épargne privée », poursuit l’ancien coopérant à Dakar qui brandit l’exemple du Japon et de son taux d’endettement de 240% du PIB mais qui présente, derrière ce ratio, l’épargne privée la plus étendue du monde développé. « La dépense publique n’est pas limitée en termes financiers mais en termes de ressources disponibles. Un crédit bancaire se rembourse, ce n’est pas le cas d’une dépense publique ».  

En fait, pour la TMM (MMT en anglais), il n’y a pas de limite au déficit, il y’en a pas non plus à l’endettement pourvu que celui-ci soit libellé en monnaie nationale, monopole de l’Etat. L’autre postulat très intéressant de la TMM a trait à la définition du chômage qui n’est autre qu’une fonction de l’impôt et de la demande de paiement non satisfaite en monnaie locale.  

Et le professeur d’illustrer son propos par le Ghana du 18ème siècle, un pays qui vivait de pêche et d’agriculture et qui ne connaissait pas de chômage avant l’arrivée du colon britannique. Celui-ci imposa une taxe en livre sterling, monopole de l’autorité coloniale. Ce qui engendra le chômage c’est à dire des « personnes cherchant à se procurer des devises ».  Et l’économiste de préciser : « le chômage est la conséquence d’un déficit publique insuffisant ». 

L’avantage de la TMM est de proposer de contourner les limites fixées par la théorie néolibérale pour aller vers le plein emploi ou la garantie de l’emploi par la complète utilisation des capacités disponibles dans un territoire. 

Abondant dans le même sens, Ivan Invernizzi, co-fondateur de Rete MMT en Italie et MMT en France, explique que l’Etat est le principal acteur du marché qui en fixe les règles du jeu. «L’Etat ne peut pas être à cours de sa propre devise». Mais lui aussi fait le constat que la limite réelle réside dans l’exploitation de ses propres ressources, la capacité progressive de l’Etat à utiliser une partie de la force de travail à construire des infrastructures qui contribueront à faire progresser le système. « Les pays sont terrorisés par la dette publique mais quand il y a guerre, ils n’y pensent plus», poursuit l’économiste post keynésien. «La devise est un moyen. La fin c’est le bien être». 

Pour sa part Ndongo Samba Sylla a abordé la perspective africaine de la TMM, «un cas analytique dans les pays en développement» et en Afrique de l’Ouest où les colons britanniques et français ont démonétisé les cauris et imposé leurs monnaies en prélevant l’impôt sur les huttes et les champs. «Quand on prélève de l’impôt, on génère du chômage, conséquence d’un processus de prolétarisation et de dislocation des économies de substance. Et Ndongo Samba Sylla de parvenir au même constat que ses prédécesseurs: « le chômage est une demande insatisfaite de l’emploi rémunéré dans la devise du souverain ».  Pour M. Sylla, ce n’est pas la question du financement qui est importante comme a-t-on tendance de le croire dans l’analyse des économies des pays en développement. «C’est la question de la mobilisation des ressources qui est fondamentale ». 

L’économiste Sénégalais constate comme ses ci-débatteurs que la seule contrainte à la création monétaire est l’inflation. « La capacité de mobiliser les ressources dépend, elle, des ressources réelles». . L’Etat ne peut pas être insolvable dans sa propre devise, opine Ndongo Samba Sylla pour qui la croissance tirée par les exportations ne peut pas être un modèle viable. « La MMT recommande aux Africains un modèle autocentré, cher à Samir Amin», poursuit-il préconisant des réformes fiscales, monétaires et bancaires pour accroître la souveraineté monétaire.  «Il faut éviter de s’endetter en devises internationales pour des projets requérant des ressources locales ». L’Etat doit avoir un contrôle du système bancaire pour conduire sa politique économique. 

Reste à savoir si la TMM s’applique dans un environnement africain actuel marqué par une forte dépendance à l’étranger. Quelle que soit la réponse, les limites objectives de l’inflation, du taux de change  et des termes réels de change  semblent, dans le cas africain, exiger aux économistes plus de prospective. Comme le rappelle, l’économiste Chérif Salif Sy, derrière ses airs de fausse nouveauté, la TMM, connue depuis plus de 70 ans, est une théorie qui revient régulièrement en temps de crise. « Il faut poursuivre la prospective en tenant compte de la façon dont nos pays sont articulés avec le Nord ».

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