Tchad/ Succès Masra, président des Transformateurs : «le premier bilan de cette junte est catastrophique»

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Propos recueillis par Alexandre Varel

Sur fond de violentes manifestations au Tchad l’opposant Succès Masra, président du parti Les Transformateurs, revient dans cette interview à Financial  Afrik sur le contexte qui prévaut à N’Djaména ainsi que sur les perspectives de transition depuis la mort d’Idriss Deby Itno. 

Quel bilan faites-vous de la situation après les émeutes de cette nuit qui se sont poursuivies en matinée, notamment dans la capitale ? 

Ces manifestations ont eu lieu dans les grandes villes du pays et à N’Djaména. Je me trouve actuellement (NDLR: mardi, fin de matinée) au siège de ma formation entouré de militants blessés aux mains. Cinq personnes ont été tuées après des tirs à balles réelles et nous déplorons une vingtaine de blessés dont le  porte-parole de mon parti. 

La répression est-elle le fait des forces de l’ordre ou de l’armée ?

Elle a été le fait de l’armée après que les Groupements mobiles d’intervention de la police (GMIP) ont épuisé toutes leurs réserves de cartouches de gaz lacrymogènes. Les manifestation se sont déroulées dès quatre heures du matin. Cette répression est sans précédent dans le pays. Même sous le mandat de Deby-Père, cela n’existait pas. 

De quoi ces émeutes sont-elles le signe ? 

Les Tchadiens exigent la dissolution du Conseil militaire de transition (CMT) qui porte en lui les germes d’une transmission dynastique du pouvoir et de sa confiscation armée ainsi que de la violation de la Constitution. Le CMT incarne tout ce que les Tchadiens ne veulent pas. Ces émeutes doivent également alerter la France, car c’est la première fois que les intérêts de ce pays sont attaqués. Plusieurs enseignes dont des stations-services de Total ont été ciblées. C’est un symbole fort. Les manifestants arboraient des drapeaux de la Russie et des Etats-Unis. En revanche, ils ont brûlé celui de la France. Or, aucun leader politique n’avait appelé à une marche anti-française. Le niveau de défiance est extrêmement fort. 

Contestez-vous la nomination d’Albert Padacké comme premier ministre de transition ? 

C’est un recyclage. Il n’a jamais fait partie de l’opposition. Il a été le dernier premier ministre d’Idriss Deby Itno. Il est le premier premier ministre de son fils. Rien n’a changé. La force de la répression est là. Je note d’ailleurs que le poste de chef de gouvernement est subitement réactivé alors qu’il avait été supprimé par la Constitution de 2018. 

Que préconisez-vous ? 

Nous sommes favorables à la formation d’un collège sur le modèle malien qui regrouperait, sous la supervision de l’Union Africaine, un président chargé de la transition, un vice-président plus spécifiquement chargé des questions sécuritaires au regard de la situation du pays ainsi qu’un premier ministre désigné de manière consensuelle  pour accompagner la transition vers des élections générales. 

Sur quel critère ces personnalités seraient-elles désignées ? 

Avant toute nomination, il faut poser les bases de la transition. Ce que le peuple tchadien demande, et ce que nous avons porté comme message aux chefs d’Etat du G5 Sahel, c’est qu’il faut un minimum de retour à l’ordre constitutionnel. Il importe que le Tchad ne se trouve pas mis au ban de la communauté africaine. Le chef de l’Etat doit tirer sa légitimité de la Constitution. Celle-ci affirme que le président de l’Assemblée nationale assume la vacance du pouvoir. Si ce dernier refuse, il dispose de quatre vice-présidents susceptibles de se proposer. La Constitution donne également la possibilité de désigner un vice-président de transition qui peut être un militaire. La transition peut donc être gérée par un collège de personnalités susceptibles de permettre au Tchad de tenir ses engagements internationaux et de gérer les affaires courantes jusqu’à l’organisation d’une conférence nationale souveraine comme nous l’avons connu en 1993. Cette transition doit préparer le terrain pour le passage du pouvoir aux civils en associant toutes les composantes du pays.  Or, aucune discussion n’a été engagé pour la mise en place du CMT. C’est à la seule discrétion des militaires. 

Cette conférence nationale engloberait-elle les mouvements armés ? 

Non seulement la rébellion du Fact mais toutes les autres. Je pense notamment à l’UFR de Timan Erdimi. S’il pense pouvoir présenter un projet de société, qu’il vienne le faire devant la Nation. C’est une occasion unique de parler sans exclusive. 

Le Tchad est historiquement très militarisé. Pensez-vous que ce pays  puisse se désintoxiquer de ce militarisme si facilement ? 

Cela ne fait aucun doute. Certains tchadiens prennent les armes parce que la justice n’a pas été au rendez-vous. C’est un processus malheureux répondant à une logique d’exclusion Si les gens se sentent exclus ils n’ont d’autres choix que de se tourner vers la revendication armée. Nous faisons le pari démocratique. Les marches actuelles sont le début d’un processus. Si les voix démocratiques sont entendues, il n’y a pas de raison que les gens continuent de s’affronter par les armes. 

Ces manifestations présagent-elle un mouvement plus durable de revendications populaires ? 

Très clairement. Elles sont été spontanées et ne devraient pas retomber de sitôt. J’appelle d’ailleurs les Tchadiens à maintenir la pression sur la junte. 

Avez-vous été approché comme possible premier ministre de la transition ? 

Oui, tout comme Idriss Deby Itno l’avait fait en son temps. J’ai refusé cette proposition car je ne suis pas preneur d’aucun poste nominatif, mais d’un poste électif. J’entends toutefois profiter de cette situation, annonciatrice d’un nouveau départ pour le Tchad. 

Pourquoi avoir décliné ce poste dont vous auriez pu vous servir comme d’un levier pour engager la démocratisation du régime? 

Parce qu’il faut avant toute chose poser des principes, ceux de la transition. C’est primordial, et cela passe avant les hommes. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Il faut que l’architecture, que le cadre de travail soient clarifiés. Nous devons d’abord nous entendre sur les institutions et le calendrier de la transition avant d’évoquer la question des personnes chargées de la mettre en œuvre. Nous allons peser de tout notre poids. Si nous sommes exclus de ce processus, ce pays deviendra ingouvernable. Le G5 Sahel a délégué les présidents Mohamed Bazoum et Mohamed ould Ghazouani pour accompagner les revendications des formations politiques. Félix Tshisekedi a clairement appelé au rétablissement de l’ordre constitutionnel. Il n’y a pas de voix plus importante que celle du président en exercice de l’UA. Les militaires ne doivent pas être exclus du processus de transition, mais pas plus que les civils. On a besoin de deux jambes pour faire un bon athlète. 

Que ferez-vous en cas de refus de la junte de céder le pouvoir ? 

Nous maintiendrons la pression. Le premier bilan de cette junte est catastrophique. C’est la première fois que nous enregistrons des morts à l’issue de manifestations. Ce n’est jamais arrivé par le passé. Ce n’est pas un indicateur de sérénité. Et le fait que le CMT rejette le Fact (Front pour l’alternance et la concorde du Tchad, ndlr) encore moins. Cela ne va pas dans le bon sens. Or, nous ne pouvons laisser une jurisprudence dynastique s’installer en Afrique centrale et ailleurs sans quoi il y aura, demain, un Franck Biya au pouvoir au Cameroun, un Teodorin Obiang Nguema en Guinée Equatoriale…Nous avons une occasion unique de casser cet éternel recommencement. 

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