Fermeture de la frontière Nigéria-Bénin : les scénarios de Moody’s

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Aurelien Mali, analyste senior chez Moody’s: «le Nigeria est dans son bon droit même si la décision est un peu brutale sur la forme».

Depuis le 20 août, le Nigeria a fermé sa frontière avec le Bénin. La décision qui provoque une flambée du prix du riz chez l’un, de l’essence chez l’autre, risque d’affecter les notations souveraines des pays de la sous-région comme l’explique Aurelien Mali, analyste sénior à l’agence de notation Moody’s. Entretien.

Quel est l’impact à court et moyen terme de la fermeture de la frontière sur la notation du Nigéria ?

Le Nigeria est une économie qui avoisine les 500 milliards de dollars dont 80 à 90% des exportations sont liées au pétrole et au gaz. Le Bénin et le Niger ont des économies dont la taille est autour des 10 milliards de dollars, soit cinquante fois plus petites. Donc, l’impact de cette décision est surtout fort sur le Bénin et le Niger et sur les populations nigérianes vivant le long de la frontière entre les pays. L’impact sur la notation souveraine du Nigeria est relativement faible.

Quid des conséquences de cette décision unilatérale sur le Bénin, le Togo et le Niger ?

Il est clair que pour ces trois pays et pour le Nord Cameroun, le Nigeria est vraiment le marché le plus important. Une bonne partie des exportations du Bénin pour le Nigeria sont en fait des réexportations qui n’apparaissent pas dans les statistiques. Il faut aller dans les tableaux de la BCEAO pour pouvoir évaluer ces flux. Le Nigéria est le marché le plus important pour l’économie du Bénin. Le commerce informel entre ces deux pays est estimé être 2 fois plus important que le commerce officiel entre le Benin et le reste du monde. Quant aux autres pays, ils ont été sujets à des flambées de l’essence à la pompe consécutives à la décision nigériane. Si cette fermeture venait à durer, l’impact négatif serait très important sur les indicateurs de croissance des pays voisins ainsi que sur le déficit de leur balance des paiements.

Donc en cas de prolongement, cette fermeture aura un impact important sur les pays voisins ?

En effet, ils ne pourront certainement pas supporter la situation indéfiniment. Je ne pense pas que le Nigeria qui a une attitude plutôt panafricaine va maintenir cette fermeture longtemps. Le vrai enjeu se situe sur la capacité du Nigeria à préserver ses réserves de change gagnées grâce aux exportations du pétrole. Le Naira a été dévalué de plus de 100%, passant de 155 à 360 nairas pour un dollar. Une solution pour préserver les réserves est de réduire les importations et de développer des politiques de substitution aux importations. Par exemple, le Nigeria produit actuellement 9 millions de tonnes de riz. En interdisant les importations, Abuja espère favoriser la consommation du riz local. La vraie question à long terme c’est comment protéger le pays face à la volatilité des cours de pétrole. Les autorités nigérianes souhaiteraient plus de coopération de la part des autorités des pays voisins pour lutter contre le commerce informel. Ceci est aussi difficile du fait que bon nombre de villages le long des frontières vivent de ce commerce informel.

Ce sont les réserves de change de la BCEAO qui sont en fait grevées par l’arrêt de ce commerce puisque les importations sont faites depuis le Bénin et le Togo ?

Oui, mais ce sont les nigérians qui paient en dernier ressort. Le Nigeria, en agissant de cette manière, veut certainement forcer les États à agir plus rapidement. Ces devises vont du Nigeria au Bénin et aux autres pays voisins. La balance des transactions courantes du Bénin, déjà déficitaire de l’ordre de 6-7% du PIB, risque de plonger jusqu’à 15% du PIB si la fermeture devait durer. C’est potentiellement une perte de réserves importante pour la zone UEMOA si de nombreux pays voient leur balance des transactions courantes devenir plus déficitaires.

En principe, avec le tarif Extérieur (TEC) de la CEDEAO, n’importe quelle marchandise dédouanée à partir d’un point de frontière de la zone peut être commercialisée dans toute la zone ?

Cette situation illustre la faiblesse des institutions dans la région car la réalité sur le terrain est tout autre. Mais rappelez-vous qu’il s’agit de commerce de produits non déclarés. Si c’était du commerce licite et des produits fabriqués dans la sous-région, il ne devrait pas y avoir de droits de douanes. Cela dit, je pense que le Nigéria veut emmener ses partenaires à prendre des mesures concrètes.

Est-ce que cette fermeture ne va pas affecter la CEDEAO dans son ensemble dans ses objectifs d’intégration ?

La difficulté de la situation est que le Nigéria est somme toute dans son bon droit. Abuja a peut-être tort sur la forme, un peu brutale, mais c’est un problème dont tout le monde parle depuis des décennies. Qu’il y ait des trafics et du commerce illicite à la frontière font que le Nigeria ne reçoit pas les recettes fiscales et douanières inhérentes à ce commerce. Par exemple, au lieu d’importer du riz par le circuit normal, des opérateurs passent par les pays voisins et évitent ainsi de payer les taxes. C’est une faiblesse pour le Nigeria et cela entretien la corruption. L’administration Buhari qui a fait de la lutte contre ce fléau son cheval de bataille ne veut pas rester les bras croisés face à ces trafics. On peut difficilement justifier la contrebande si ce n’est que beaucoup de famille en vivent. Concernant la CEDEAO, il est vrai que les frontières doivent supposément rester ouvertes. Cependant une bonne partie des produits concernés ne sont pas fabriqués dans la sous-région : il s’agit de voitures de seconde main, de riz et d’autres produits importés en dehors de l’Afrique.

Au-delà de ce cas d’actualité, quelle est la tendance des notations souveraines africaines face à l’augmentation des dettes publiques ?

Durant les dernières années, Moody’s a dû abaisser les notes de crédit des beaucoup de pays africains du fait de l’effondrement des cours de matières premières comme le pétrole, le cuivre ou le cobalt, entraînant l’effondrement des recettes d’exportation et, parallèlement, la hausse des endettements à des coûts élevés.

Il y a aussi des difficultés institutionnelles en termes de gestion budgétaire et de capacité à gérer des dettes plus importantes. Cette pression est d’autant plus réelle que les recettes fiscales sont relativement basses dans la région. Par exemple, le Nigéria a des recettes fiscales de l’ordre de 7% du PIB soit parmi les plus basses au monde. Beaucoup de pays se situent entre 10 et 15%. En RDC, on est aux environs de 10%. Cette incapacité de mobiliser des ressources fiscales entraîne des difficultés à financer les infrastructures.

Cette faible pression fiscale ne traduit-elle pas le poids écrasant de l’informel dans nos économies ?

Certainement. La situation était identique dans beaucoup de pays asiatiques et latino-américains qui ont réussi à la longue à réduire un peu la dimension de l’informel. Si les revenus des gouvernements sont faibles, l’Etat a des difficultés à engager les grands travaux d’infrastructures qui demeurent une base nécessaire à l’industrialisation et au développement.

1 COMMENTAIRE

  1. combattre le commerce informel en Afrique c’est entrainer la mort des petits commerçants à faible revenu .Le géant qu’est le Nigéria devra trouver à améliorer ses recettes fiscales sur d’autres produits et d’autres marchés! Pas de freins à l’intégration de l’Afrique de l’Ouest !

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