Fabrique de pauvreté: l’économiste N.M Kalife répond à Papa Demba Thiam

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Intitulée «arrêter la fabrique de pauvreté», la chronique de Papa Demba Thiam publiée ici même, a suscité la réaction de l’économiste togolais Michel Nadim Kalife. In extenso.

1- La lutte contre la pauvreté au sein de l’Union Européenne doit nécessairement passer par la création d’emplois productifs, notamment industriels. Et cela n’est possible aujourd’hui que de 2 façons :

-d’une part, par la relocalisation des industries européennes qui avaient été fermées pour être transférées en Asie à partir de l’adoption officielle en 1978 du néolibéralisme, par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Cela avait aussitôt encouragé les grandes entreprises, notamment les firmes multinationales américaines,  à la recherche de moindres coûts de production, à délocaliser leurs usines en Asie du Sud-Est ; puis, 10 ans plus tard, elles furent imitées  par les grandes entreprises européennes. Dans les deux cas, cela eut pour effet d’augmenter le chômage et la pauvreté dans l’ensemble des pays avancés occidentaux, sauf en Allemagne , Pays Bas, Autriche, Danemark, Suède, qui avaient conservé chez eux leurs principales usines exigeant une main d’œuvre qualifiée pour fabriquer leurs produits de qualité inimitable.

Pour remédier à ces délocalisations et relocaliser  ces usines en ces pays occidentaux, il suffirait d’instaurer une taxe carbone (conforme aux résolutions de la COP21) ainsi qu’une taxe très lourde  pénalisant le travail forcé et indécent, l’exploitation des femmes et des enfants, ainsi qu’une surtaxe pour non respect des autres principes de protection des travailleurs. Qu’est ce qui freine l’UE à le faire ??? Mystère !!!

– d’autre part, par l’intensification de la recherche et de l’enseignement technique dans le secondaire et le supérieur en vue de ramener dans ces pays la fabrication robotique des téléviseurs, calculatrices, Smartphones, …etc, dont la fabrication avait été laissée aux asiatiques pour raison de main-d’œuvre à bon marché.

2/ il ne faut pas reprocher aux Etats leur stratégie fiscale qui atteint ses limites, ni à la BCE de baisser inutilement ses taux d’intérêt jusqu’à les rendre négatifs. Les Etats de la zone € sont certes coincés par la règle de 3% de déficit budgétaire, et ce qu’ils pourraient obtenir de la BCE c’est un budget fédéral pour financer des travaux publics fédéraux, utiles à un ensemble de pays, et par sous-régions de l’UE, de quoi créer des emplois productifs d’infrastructures qui ont un bon impact multiplicateur des revenus au niveau des populations les plus pauvres, de quoi redresser la répartition des revenus et lutter contre la pauvreté. Mais l’Allemagne peut y opposer son véto par crainte d’y voir surgir l’inflation et l’affaiblissement de la monnaie € qu’elle a contribué à instaurer en remplacement de son ancien DM tout puissant…

3/ une autre solution est possible, que j’ai proposée en 2010,au lendemain de la crise financière de 2008, dite des « subprimes » US, et qui avait plongé l’économie de la zone € dans une sorte de profonde dépression, consiste à demander à la BCE de racheter les dettes des Etats de la zone € de façon égalitaire et démocratique, à hauteur de 15.000 quinze mille € par habitant. Cela permettrait à tous les pays de rabaisser leur dette à moins de 50% de leur PIB : par exemple, la France, avec ses 67 millions d’habitants, verrait sa dette tomber de 2.000 milliards€ à moins de 1.000 milliard€. Cela permettrait à chaque pays d’investir dans les travaux publics et dans la recherche et l’enseignement scientifique tous azimuts,  pour, d’une part, résorber son chômage, et d’autre part, renforcer son outil de production en tous domaines utiles à la croissance économique. Quant à la crainte des Allemands de voir germer le spectre de l’inflation qui en découlerait, il faut le neutraliser en instaurant une règle de contrôle communautaire des dépenses publiques de chaque Etat membre de la zone €, de façon à respecter les conditions de cet allègement du fardeau de la dette extérieure devant servir à renforcer les outils de production.

4/ Si la crise économique perdure en Grèce, en Italie et en Chypre, c’est tout simplement dû à l’économie souterraine dominante et au refus d’appliquer les règles de fiscalité en vigueur dans les Etats modernes.

Tant que des populations voudront, dans leur majorité des contribuables potentiels, échapper à l’impôt et à la TVA et autres taxes domaniales et fiscales, aucune recette de lutte contre la pauvreté et de justice fiscale ne pourra y être appliquée. Par conséquent, il n’y aura pas de solution à leurs contradictions économiques et sociales.

5/ Quant à nos économies africaines, il en est pire qu’en Grèce ! Pourquoi ? Parce que chez nous, en Afrique subsaharienne, nos avons hérité du «pacte colonial» qui a géré notre mode de production depuis 1884, date du Traité de Berlin. Les colonies furent condamnées à produire les matières premières dont avaient besoin les colonisateurs pour les transformer en métropole et les exporter pour alimenter leurs réserves monétaires servant à leurs échanges extérieurs. Aucune promotion de valorisation locale des matières premières exportées à l’état brut n’était autorisée, par crainte de voir éclore une classe entrepreneuriale nationaliste dont les idéaux se porteraient vite vers la lutte pour l’indépendance.

Et nos dirigeants africains post-indépendance, enrôlés dans les tensions EST-OUEST, furent vite protégés par l’un ou l’autre camp pour devenir des dictateurs à vie. Cela les poussa à ne plus tolérer d’opposition politique et à ne plus avoir envie de promouvoir une classe sociale d’entrepreneurs industriels privés dont ils ne pourraient pas maîtriser les comportements politiques. Ce pourquoi, ils promurent un capitalisme d’Etat dont les méandres de surfacturation des investissements et de mauvaise gestion patrimoniale débouchèrent sur l’échec qui amena le FMI à préconiser la privatisation des entreprises publiques déficitaires pour ne plus en faire supporter leurs déficits sur le Budget de l’Etat. Cette crise d’insolvabilité de nos Etats n’a donc rien à voir avec les institutions de Bretton Woods : elle est plutôt imputable à la mauvaise gouvernance de nos dirigeants dont le dernier épisode est révélé par les disputes en cours de l’héritage de l’immense fortune laissée par le Président Félix Houphouët Boigny. Et ce détail est extensible à tous les chefs d’Etat qui ont trempé dans la Françafrique, par exemple, sans parler des autres, encore plus riches, des pays anglophones… Toute cette gestion délictueuse des Etats africains subsahariens au cours de ces 6 décennies d’indépendance n’a donc rien à voir avec le FMI ni la Banque Mondiale.

PS: Il faut avoir le courage de le dire et ne pas se contenter de rester à l’abri comme le font tout détracteur du FMI, qui ne fait que répondre aux appels au secours des gouvernants qui ont mal géré les finances publiques du pays. Et si le FMI se tait face à toutes ces attaques, c’est par obligation de réserve, règle de conduite de tout banquier. La seule fois où le FMI a dénoncé un dirigeant, c’était contre Mobutu en 1980, en disant que la seule fortune du président zaïrois placée à l’étranger dépassait le montant de la dette de son pays: le FMI réagissait alors aux insultes de Mobutu qui ne voulait pas honorer les dettes du Zaïre envers lui. Depuis lors tous ces chefs d’Etat respectent les échéances du FMI.

Nadim Michel KALIFE 

[La Tribune de Dr Papa Demba Thiam] arrêter la fabrique de pauvreté

Entrepreneur-Conseil en Développement Industriel Intégré par les Chaines de Valeurs,  Dr. Papa Demba Thiam est un économiste international critique des recettes des institutions internationales, notamment le FMI et la Banque Mondiale. La présente chronique est un extrait du très attendu livre “Fabrique de pauvreté” à paraître prochainement.

Comment arrêter la Fabrique de Pauvreté Globale et relancer la croissance inclusive

En ce jour du 12 Septembre 2019, la Banque Centrale Européenne (BCE) vient encore de baisser son taux directeur qui était déjà négatif. Dans le même temps, elle annonce un nouveau programme de rachat d’actifs pour vingt milliards d’euros. En clair, elle continue de plus belle avec sa politique d’injection de liquidités dans une Europe ou le coût de l’endettement des entreprises et des ménages tend vers zéro.

Pourtant, avec de l’endettement toujours plus facile, la croissance inclusive et durable n’est toujours pas au rendez-vous, contrairement a ce que l’on pourrait attendre d’une politique monétaire aussi agressive. L’on pourrait me rétorquer que c’est parce qu’il n’y a pas de concordance avec des politiques fiscales et budgétaires ? Justement pas : les états européens dépensent beaucoup, même trop, en même temps que leurs fiscalités se restructurent, voire baissent. Qu’est-ce qui ne va pas ? Je dirais l’absence de politiques de développement fondés sur de la croissance inclusive. Comment s’y prendrait-on en Europe ? Je dirais que ce serait difficile mais pas impossible. Mais que le problème est qu’il n’y a presque plus de spécialistes de politiques industrielles en Europe alors que c’est le développement de la production de masse qui pourrait créer de la croissance inclusive sur le sol européen, distribuer des emplois de qualité bien rémunérés, créer du pouvoir d’achat durable et relancer l’économie. On se croirait en Afrique.

En lieu et place, un débat nouveau sur la pauvreté s’installe en France. Pas seulement pour discuter de la réalité de la progression foudroyante de la pauvreté dans un des pays membres du G-7, pays dits les « plus riches à économie de marchés », parce qu’un Français sur six est devenu pauvre, d’après diverses estimations et analyses. Mais aussi pour discuter des notions de «taux de pauvreté» ou autres «sentiments de pauvreté». Comme si le fait de philosopher sur ces notions pouvaient à soi-seul, changer le destin de populations qui s’appauvrissent. Hors sujet chez les politiques et dans les médias qui n’ont pas vu arriver les phénomènes du genre Trump et Macron. Ils en verront d’autres, parce que c’est écrit dans le vent des mauvaises questions.

Assis devant mon poste de télévision, ce spectacle me renvoie aux douloureux épisodes de mes années de rébellion à Washington où j’ai aussi assisté, ahuri, à des discussions tout aussi «sérieuses» et tendues sur l’opportunité d’inviter de «vrais représentants des pauvres» dans des conférences internationales sur la pauvreté. Inutile de dire que mon manque de retenue par rapport à ces inepties a aussi contribué à me singulariser et à ne plus être invité dans ce genre de discussions. Comme si ceux qui conviaient ces réunions savaient par avance que la cohérence et la pertinence de leurs activités était inévitablement “objectionnables”. D’autres de mes collègues, soucieux de faire carrière, se pliaient à ce type de supplice intellectuel et moral, la mort dans l’âme. Ainsi fonctionnent les institutions bureaucratiques. Beaucoup de gens en ont souffert et en sont morts de stress.

L’événementiel de la pauvreté

Voici exposés deux épitomes à l’impuissance des bureaucrates à trouver des solutions au phénomène de la Fabrique de Pauvreté pour tous. Cette impuissance structurelle renvoie les acteurs à l’occupation du terrain par des discussions qui donnent le sentiment qu’ils traitent les problèmes. C’est un des pendants de ce que j’appelle l’«événementiel de la pauvreté» tel qu’en illustrent certaines conférences internationales, certains ateliers et autres séminaires dont on sort en se promettant de ne plus jamais y revenir. Mais des shows auxquels on revient toujours se montrer avec le cynique prétexte de se dire qu’on n’y apprend certes rien, mais on y tisse des liens par les contacts. Le prix à payer par beaucoup d’experts et consultants pour vivre ? Une reddition à la machine impitoyable au terrorisme intellectuel et médiatique qui fait qu’on apporte sa caution a des messes auxquelles on ne croit pas ? Parce que le système compte ses amis et ses adversaires… C’est comme cela que le système tant décrié par tous les acteurs, survit aussi au grand dam des peuples qui s’appauvrissent au point d’en arriver a des actes de désespoir. Un coup d’état permanent dont les auteurs qui sont ligués par le terrorisme institutionnel et le quasi-chantage aux gouvernements fauchés, savent reconnaitre leurs détracteurs avec des radars communs pour mieux les isoler en les présentant sous-cape, comme des ennemis de tous. Mais ce sont des balles que se tirent les politiques dans les pieds, parce qu’«on ne peut pas tromper tout le monde, tout le temps» comme le disait Mao Tse Tung. La note arrive maintenant quand les acteurs politiques sont encore assis à la table du restaurant. C’est ce qui se passe de nos jours, presque partout dans le monde.

Le mouvement dit des “gilets jaunes” a été lancé en France le 17 novembre 2018. Une expression inédite de la réaction des travailleurs face au développement de la pauvreté qui s’est insidieusement répandue dans plusieurs couches de la société française. Le gouvernement français a réagi en distribuant du pouvoir d’achat sous plusieurs formes, ce qui a permis de ralentir le mouvement, voire de le faire s’essouffler avec le temps. Cependant, le problème à la base de ce mouvement est toujours là, les solutions proposées n’ayant pas vocation à enrayer les racines du mal de la pauvreté. Bien au contraire, on pourrait assister à la genèse d’autres mouvements de révolte, quand les solutions conjoncturelles qui sont actuellement proposées auront fini par montrer leur inefficacité à long terme, face au caractère structurel de la fabrique de pauvreté.

De fait, ce qui était à la base du mouvement des «gilets jaunes» court toujours, ses ondes de chocs et autres effets de rémanence n’en finissant pas d’affecter la vie politique, économique et sociale en France. La politique fiscale du pays aussi. Il est toujours plus facile de tirer sur un porteur de mauvaises nouvelles. Mais on ne peut pas fuir son ombre. Tout au plus pourrait-on y gagner du temps politique. Parce que pour répondre aux revendications de tous ordres et de tous bords, la France dos au mur, dépense émotionnellement de l’argent qui ne provient pas de la création de richesses nouvelles. Elle emprunte à bon compte de l’argent à rembourser. Elle déshabille Jean pour habiller Paul. Elle n’investit pas vraiment dans la croissance inclusive pour enrayer les bases de la fabrique de pauvreté. Elle entretient donc une bulle spéculative qui va finir par exploser de la même manière que cela se passe sur les places boursières débridées, selon des cycles de plus en plus prédictibles.

Le règne des bureaucraties

Autre type de réaction musclée, je dirais presque tout aussi émotionnelle, certaines institutions-phares comme l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) semblent brutalement menacées dans leur existence. Est-ce la solution pour arrêter la fabrique de pauvreté ? C’est plutôt la reconnaissance spontanée du rôle des bureaucrates dans le dévoiement d’institutions et de modes de gestion des biens publics qui ont fini par fabriquer de la pauvreté. Quid de la politique de développement économique qui a été presque partout abandonnée dans les pays occidentaux ? Et les pays africains qui ont simplement copié ces modèles d’institutions et de « gouvernance » ?

Le «Grand Débat National» né de l’urgente nécessité pour les dirigeants français de réoccuper rapidement le terrain politique en réponse au mouvement des «gilets jaunes», a été ravivé en cette rentrée de septembre et remis au goût du jour avec un Président Macron de nouveau à l’écoute des travailleurs français. Ces fora rappellent furieusement les “Conférences Nationales Souveraines” qui se sont déroulées en Afrique, après les révoltes sociales qui ont suivi l’application des programmes de stabilisation et d’ajustement structurel nés du «Consensus de Washington» avec l’aggravation de la pauvreté par la destruction de structures de développement naissantes. Premier responsable d’une situation non-désirée, l’application sans discernement du « Consensus de Washington », corps de la pensée unique en matière de politiques budgétaires et fiscales qui s’était de facto substituée aux politiques de développement économique et social dans presque tous les pays qui étaient en cheville avec les institutions de Bretton-Woods. Accéder aux ressources financières internationales ne pouvait se faire sans adhérer aux « Dix Commandements » du « Consensus de Washington ». Cette situation a donné la prééminence aux recettes-protocoles concoctées par des bureaucrates du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale et de l’Organisation Mondiale du Commerce. Ces trois organisations multilatérales ont vu leurs doctrines, principes, disciplines et modalités d’intervention s’étendre aussi à la coopération bilatérale en matière de développement. De manière plus déterminante, la politique de ces institutions multilatérales a pénétré les secrétariats des organisations d’intégration économique et régionale en Afrique, tout comme la Commission Européenne. La Commission Économique pour l’Afrique et la Banque Africaine de Développement aussi. Le règne des bureaucraties commença.

Le sang du «Consensus de Washington»

Pour résumer, le sang du «Consensus de Washington» continue encore de circuler dans les veines de presque toutes les institutions de développement. Cette situation continue de faire des dégâts structurels en Afrique mais aussi en Europe, maintenant. Ce vaste mouvement d’intégration des systèmes et structures institutionnels de fabrique de pauvreté globale est catalysé voire assuré par la transhumance institutionnelle des ressources humaines, donc des paradigmes, des stratégies, des programmes et des mêmes types de projets qui ont non seulement échoué, mais dont il a été démontré qu’ils fabriquent des structures de sous-développement et de pauvreté durable. Parce que ce sont les mêmes «experts» qui migrent entre institutions multilatérales, structures de coopération bilatérale, gouvernements et entreprises publiques et parapubliques. Comment peut-on penser faire des politiques différentes en Afrique si les institutions africaines sont animées par les mêmes idées des mêmes personnes qui ont contribué à la fabrique de pauvreté depuis Washington, New York, Bruxelles, Addis-Abeba ou encore Genève et Vienne ?

Comment des pays comme la France, la Grèce, l’Italie, Chypre et autres pays sous un ajustement structurel qui ne dit pas son nom, n’ont pas pu tirer des leçons de ce qui s’est passé en Afrique avec les mêmes types de programmes dont moult travaux ont pourtant démontré les chemins d’expansion vers la fabrique de pauvreté ? Il semble que les responsables politiques des pays riches ont laissé grandir et se développer un monstre inter-institutionnel global qu’ils ne contrôlent plus. Les enfants naturels ainsi mis au monde reviennent à la maison pour manger : immigration massive et chocs politiques qui n’épargnent aucun pays. Dangers d’accroissement de mouvements irrédentistes aussi ! Bref, un monde complètement déstabilisé avec des risques de guerres. Comment sortir de ce cercle vicieux, néfaste pour tous, riches ou pauvres ?

Le Globalisme

Essayons de remonter la chaîne de maîtrise de la fabrique de pauvreté pour voir comment la défaire pour le bien de tous. En fait, la démission collective vis-à-vis des politiques de développement et de croissance inclusive a donné naissance à ce que j’appelle “Le Globalisme”. Ce phénomène s’est durablement installé dès lors que tous les leviers de politique économique et sociale ont été rangés au placard par des fonctionnaires-bureaucrates pour décider sur la base de critères simplistes et appliquer des recettes univoques à tous. C’est bien cette situation qui fait que la fabrique de pauvreté a fini par toucher tous les pays développés tandis que la situation des pays sous-développés s’est aggravée. Cela a donné naissance à des formes variées de révoltes qui ont tous les mêmes dénominateurs et identifiants : la pauvreté accrue ; des solutions politiques à court/moyen terme : les alternances politiques courtes et répétées sur fond de pouvoirs à faible longévité ; du “Dégagisme” comme on dit en France, en Italie, en Espagne, en Autriche, en Ukraine. Cela se voit presque partout dans les pays dits à économie de marchés. Le phénomène a commencé depuis longtemps, l’arrivée de Donald Trump au pouvoir n’étant seulement que l’une des manifestations les plus significatives.

Politiques vs fonctionnaires: dialectique du maître et de l’esclavage

Les professionnels de la politique sont piégés par les fonctionnaires-bureaucrates à qui ils ont confié le gouvernail de l’économie mondiale qu’ils exercent en mode “pilotage automatique”. Une des illustrations de la «Dialectique du Maître et de L’esclavage». En plus de ces conséquences socio-politiques ci-dessus évoquées, trois types de réactions ont été observées dans les pays riches face à l’expansion continue de la pauvreté. La première réaction est du type de celles connues en Grèce, à Chypre et en Italie sous Matteo Renzi : les mêmes recettes qui ressemblent furieusement aux programmes d’ajustement structurel imposés aux pays sous-développés dans les années 80. Résultats : équilibres macroéconomiques parfois retrouvés mais pauvreté accrue sans indication de nouvelles sources de croissance sur lesquelles fonder un développement économique et social ; situations politiques larvées avec des risques d’explosion sociale. Certains de ces risques se sont avérés et continuent de l’être. Deuxième type de réaction, les politiques économiques de l’administration Trump. Faisant de la politique comme il fait les affaires, Donald Trump élu président des États Unis sur fond de pauvreté fabriquée par “Le Globalisme” décide de rompre avec tout ce qui touche au «Consensus de Washington». Dénonciations musclées des «dérives inquisitoriales et des ingérences» des institutions multilatérales, pressions directes sur les partenaires commerciaux, renégociation d’accords commerciaux régionaux, etc. In fine, son pays se libérant progressivement des recettes obligatoires du “Globalisme”, retrouve les sentiers de la croissance inclusive et du plein emploi. Curieusement, des pays qui dénoncent les penchants dits “unilatéralistes” de l’administration Trump s’empressent pourtant de négocier avec elle de nouveaux accords bilatéraux. Ces mêmes pays s’alignent sur les propositions de réforme de la Banque Mondiale émises par l’administration Trump et David Malpass très critique des politiques de la Banque Mondiale en devient le Président après avoir mené l’augmentation du capital de l’institution. Peut-on être contre la mission d’une institution comme la Banque Mondiale et mener l’augmentation de son capital ? La question est plus complexe qu’elle n’y paraît. Les enjeux aussi. Le troisième type de réaction est en train de se dérouler sous nos yeux, en France. Pas d’ajustement structurel continue (à proprement parler), en réponse aux conséquences appauvrissantes du “Globalisme”. Ni de nouvelle politique économique non plus! Pas de remise en cause des procédés du “Globalisme” non plus! Encore une « Exception Française » ? À première vue, il s’agit d’essayer de contenir les révoltes sociales nées des effets du “Globalisme”. Mais les instruments jusqu’ici utilisés ne peuvent absolument déranger les gardiens du temple du “Globalisme” que si l’orthodoxie financière est menacée avec environ dix milliards d’Euros distribués pour augmenter le pouvoir d’achat des plus démunis ; des réformes fiscales ; des réformes du système électorales etc. Mais aussi avec une mesure envisagée qui ne peut pas passer pas inaperçue : la suppression de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA)!

Supression de l’ENA en France: fin de l’ère des fonctionnaires bureaucrates

Il faut rappeler que l’ENA est une des bases structurelles du schéma de reproduction de l’élite dirigeante en France. La supprimer semble relever d’une mesure violente qui ne pourrait certainement pas s’expliquer simplement par des « injustices sociales » dans son accès par des élèves venant de milieux favorisés. Si tel est le cas, pourquoi ne pas revoir les modes d’accès à l’ENA plutôt que de supprimer cette école-fleuron ? Il nous semble plutôt qu’il s’agit-là d’un rejet brutal tout aussi “psychiquement inconscient” d’un mode structurel de production de fonctionnaires bureaucrates-carriéristes enfin rendus responsables de tous les malheurs du pays. Ces mêmes bureaucrates qui dirigent les institutions dans la plupart des pays européens depuis l’avènement du «Consensus de Washington», sont fondamentalement responsables de la fabrique de pauvreté pour tous. Beaucoup de pays africains ont aussi créé leur ENA, ce qui fait que le système d’administration monolithique de l’économie mondiale globalisée s’est uniformisé, d’où les mêmes problèmes pour tous, les mêmes causes produisant les mêmes effets. La réalité est beaucoup plus simple mais beaucoup plus difficile à admettre. L’ENA a aidé à reconstruire la France tout comme la Banque Mondiale a aidé à reconstruire l’Europe et le FMI a prévenir et à lutter contre les crises financières. Mais il s’agissait d’une situation particulière d’après-deuxième guerre mondiale. Et “reconstruire” des opportunités détruites n’est pas “construire” de nouvelles opportunités de développement inclusif. Pourtant les institutions mises en place dans ce contexte particulier, avec des missions particulières et dotées d’expertises particulièrement adaptées à leurs missions d’alors, se sont arrogées le monopole de gérer une Globalisation qu’elles n’ont même pas comprise, pas plus qu’elles n’ont pu en appréhender les conséquences pour concevoir et apporter des politiques adaptées. Elles ont continué à fonctionner comme d’habitude, comme dans la situation d’après-guerre, en faisant alors du «Globalisme» par la tyrannie des procédures bureaucratiques et robotisées. Sans l’âme de stratégies de développement bien pensées pour s’adapter a leurs contextes opérationnels. Mais elles ont l’argent, le nerf de la guerre. Et qui paie commande. Pire, par instinct de conservation, ces institutions multilatérales qui ont leurs pendants en Afrique et dans les pays occidentaux, ont accru leur résistance aux changements. Est-ce pour cela que le FMI n’a pas vu venir la crise fiduciaire de 2008 qui s’est muée en crise financière à l’échelle mondiale ? Est-ce pour cela que la Banque Mondiale ne réussit toujours pas à se reformer depuis plus de 20 ans, son département (interne) indépendant d’évaluation venant de publier (juste après la nomination de son nouveau président critique de l’institution) un rapport qui confirme que les réformes menées depuis 2012 par son dernier président ont non seulement échoué et n’ont pas abouti, mais ont encore ont-elles rendu l’institution plus inefficace dans la poursuite de sa mission que personne ne conteste?

Sans parler des dégâts occasionnés aux économies qui ont été mal servies par la Banque Mondiale ; sans parler des coûts engendrés par cette situation… Il faut à l’évidence changer de paradigme. D’urgence ! Comment refuser de tirer les conclusions qui s’imposent, si ce n’est pas parce que ces institutions sont devenues des monstres adultes, incontrôlables ? Parce qu’administrer n’est pas gérer. Parce que diriger n’est pas forcement définir des stratégies et les mener. A l’instar de la France, de la Banque Mondiale et du FMI, les pays africains ont essayé de se doter d’administrations fortes. C’est une bonne chose en soi, les administrateurs devant faire en sorte de bien suivre des procédures établies pour des objectifs donnés dans des contextes bien définis. Mais cela devient contre-productif quand les administrateurs prennent le pas sur les leaders-entrepreneurs qui doivent faire en sorte que ce soient les choses justes, bonnes et pertinentes qui soient faites en fonction de situations bien précises. Leaders et entrepreneurs doivent co-exister et se compléter. Cela n’a plus été le cas depuis l’avènement du «Consensus de Washington», d’où la perte de repères. Il est urgent que des pays qui se croyaient développés au point de laisser toutes prérogatives aux fonctionnaires-bureaucrates se rendent qu’ils sont devenus des pays sous-développés au regard de leurs potentiels et de l’accroissement de la pauvreté qui touche de plus en plus de populations. Il est aussi temps de faire le bilan du multilatéralisme afin d’en repenser les orientations. Le problème ne se résoudra pas avec des réponses ponctuelles et isolées comme seuls les bureaucrates peuvent le croire. Il faut inventer un nouveau partenariat gagnant-gagnant à l’échelle mondiale.

C’est dans cette perspective que la Chine tisse sa toile avec les “Les Nouvelles Routes de la Soie” une initiative qui gagne du terrain partout, y compris en Europe, au grand dam des fonctionnaires bureaucrates qui ne voient rien arriver. Le monde change, les politiques économiques et sociales doivent aussi changer. Mais on ne pourra pas faire du neuf avec du vieux. Il est temps de bâtir des expertises nationales et internationales pour former des entrepreneurs institutionnels et adapter le multilatéralisme pour enfin répondre aux défis (anciens) d’une Globalisation qui a fabriqué plus de pauvres dans tous les pays.

Dr. Papa Demba Thiam

1 COMMENTAIRE

  1. Encore une fois merci pour cette belle analyse. Merci aussi pour avoir dit à nous africains que le FMI c’est les sapeurs pompiers et ce sont nos gouvernants qui sont les piromanes.

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