Gabon: Jean Ping cité dans le scandale du “bois toxique”

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Le nom de Jean Ping, influent homme politique gabonais, est revenu plusieurs fois dans le rapport de l'ONG EIA.

La campagne présidentielle de Jean Ping , en 2016, aurait –elle été financée  par un réseau chinois actif dans le trafic illégal de bois ?    C’est ce que révèle l’ONG britannique   Environnemental Investigation Agency (EIA) dans un document de 70 pages qui revient sur les ramifications du groupe Dejia, l’épicentre de l’Empire du milieu dans l’industrie du bois dans le bassin du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale du monde après l’Amazone.

Au terme de son enquête réalisée sur une période de quatre  ans, EIA estime que le groupe du richissime Xu Gong De, un magnat chinois qui a passé des décennies dans la région,   contrôle 1,5 million d’hectares de forêt tropicale entre le Congo et le Gabon.

L’homme d’affaires chinois a été attiré de la Chine vers l’Afrique dans les années 80 par son proche parent, M. Jean Ping, qui était à l’époque le Chef du cabinet d’Omar Bongo, président du Gabon de 1967 jusqu’à sa mort en 2009.  Sous la protection de son grand-oncle, M. Xu a mis sur pied un réseau florissant de magasins de produits alimentaires et une société d’importation de produits alimentaires avant d’investir dans le secteur du bois.

Fort de son succès économique et de ses relations politiques de haut niveau, il s’est rapidement positionné comme une figure centrale du commerce de bois entre l’Afrique et la Chine. Au début des années 2000, M. Xu était déjà considéré comme l’un des expatriés chinois les plus influents de la région. Au détriment, il faut le dire, de la préservation de la forêt.

Irrégularités et pots de vins

 Plusieurs irrégularités ont été relevées par les enquêteurs dans les procédés de l’entreprise chinoise. Ainsi, le processus d’attribution en 2016  de la concession forestière Lebama (104 000 hectares) au Congo aurait été manipulé au profit du puissant groupe chinois. Le système de corruption dont a bénéficié le Groupe Dejia dans le cas de Lebama a été révélé lors du jugement de l’un des responsables administratifs qui a participé au processus d’attribution dévoyé. «La décision de justice à l’encontre du Groupe n’a jusqu’à ce jour pas été portée à la connaissance du public et sa filiale locale n’a, à notre connaissance, subi aucune conséquence», s’étonne le rapport.

L’enquête approfondie d’EIA démontre qu’en République du Congo, le Groupe Dejia, par l’intermédiaire de sa filiale SICOFOR, a opéré pendant près de 12 ans sans plan d’aménagement approuvé. Selon les estimations d’EIA, la société a exploité plus d’un million de mètres cubes vendus dans le monde entier, sans s’appuyer sur l’outil forestier le plus essentiel, dont l’élaboration et la mise en œuvre sont d’ailleurs au cœur du cadre juridique congolais relatif à l’exploitation des forêts nationales

 La surexploitation semble être la marque de fabrique du groupe chinois. Les enquêteurs relèvent qu’une filiale congolaise du Groupe a, à elle seule, surexploité 46 espèces différentes, soit environ 85 000 mètres cubes; ce qui équivaudrait à plus de 15 000 arbres.

Le groupe chinois aura exporté depuis la République du Congo plus de 100 000 grumes, d’une valeur dépassant les 80 millions de dollars, au-delà de son quota d’exportation de grumes entre 2013 et 2016.

Et comme si cela ne suffisait pas, Dejia s’illustre aussi dans les infractions fiscales, ayant échappé au paiement, “au bas mot, de 3 à 6,7 millions de dollars par an au titre de l’impôt sur les sociétés au Gabon et en République du Congo, entre 2013 et 2016, grâce à des manœuvres faisant intervenir les filiales offshore du Groupe basées à Hong Kong”.  La corruption des agents de l’Etat représente l’un des moyens utilisés . « Les dirigeants de Dejia ont expliqué en détails aux enquêteurs d’EIA la façon dont les membres du Groupe payent régulièrement des pots-de-vin aux ministres gabonais et congolais pour obtenir la gestion de concessions forestières et éviter que leurs crimes soient punis », lit-on dans le rapport.

En quelques années seulement, la Chine est devenue le plus grand débouché pour les bois la région, soit 46% de la valeur des exportations (en 2016). 

« Des entrepreneurs asiatiques, notamment malaisiens, singapouriens et chinois (de Hong Kong et du continent), ont acquis de vastes étendues de forêts tropicales dans le bassin du Congo, créé de nouvelles sociétés ou renfloué d’anciennes.  Rien qu’en 2018, des sociétés asiatiques, principalement venues de Chine continentale, auraient obtenu le contrôle de plus de 2,5 millions d’hectares de concessions forestières au Cameroun, au Gabon, en République démocratique du Congo et en République du Congo. »,  lit-on dans le rapport.

L’oncle et le neveu

Quant au lien entre cette entreprise aux pratiques illégales et Jean Ping, il semble évident dans les conclusions du rapport : « Le réseau des parrains du Groupe Dejia comprend notamment l’un des diplomates les plus influents d’Afrique, M. Jean Ping, ancien président de la commission de l’Union africaine et ancien président de l’Assemblée générale des Nations unies. En échange de son soutien politique et de ses nombreuses relations en Chine et en Afrique, M. Xu, qui n’est autre que le neveu de M. Ping, aurait été le principal financeur de la campagne présidentielle de M. Ping en 2016 au Gabon, comme des responsables du Groupe l’ont expliqué aux enquêteurs d’EIA”.

En République du Congo, le Groupe Dejia a trouvé un puissant allié auprès de M. Henri Djombo, l’un des plus anciens ministres en Afrique (dont 19 ans passés au poste de ministre de l’Économie forestière de la République du Congo). L’un des principaux responsables du Groupe Dejia en République du Congo a déclaré aux enquêteurs d’EIA qu’une mallette pleine d’argent liquide était fréquemment remise au ministre en échange de ses services.

Le Groupe Dejia comprends plusieurs sociétés affiliées impliquées dans la récolte, le transport, la transformation et l’exportation du bois, y compris Sino Congo Forêt (SICOFOR) et Congo Dejia Wood Industry (CDWI) en République du Congo, et la Société de Sciage de Moanda (SSMO) et la Société des Bois de Mounana (SBM) au Gabon. « Le développement rapide du Groupe est s’appuyé sur la violation des lois nationales en matière d’exploitation », explique le rapport.

La Chine est l’un des plus grands importateurs, consommateurs et exportateurs de produits dérivés du bois dans le monde. Elle est devenue la principale destination des exportations des pays riches en bois du Bassin du Congo. Les exportations de bois du bassin du Congo vers la Chine ont connu une augmentation de 60%, passant de 652 millions de dollars en 2009 à 1,041 milliard de dollars en 2017; ce qui fait du bois le produit le plus exporté de la région après le pétrole.

Si les grumes, les planches et les placages sont expédiés de Pointe Noire (République du Congo) et Owendo (Gabon) vers les principaux ports de Chine, France, Belgique, Italie, Espagne et États-Unis, l’argent emprunte des voies bien différentes. Le succès économique du Groupe résulte notamment du transfert artificiel et systématique des bénéfices réalisés dans le bassin du Congo vers Hong Kong.

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