Afrique: Le péril démocratique…

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L’horizon démocratique s’éloigne tandis que s’installe partout en Afrique le temps des reculs des libertés civiles et politiques. Qui ne voit pas ce grave danger qui pointe si près !

Par Adama Gaye*

Ce n’est plus qu’un long cauchemar. Comme de la porcelaine sous les pattes d’un éléphant, le rêve démocratique africain se réduit en un tas de débris épars. On a peine à croire que c’était, il n’y a guère longtemps, la principale justification du regain d’espoir autour du continent africain.

Envolé, il n’en reste plus rien ou presque. Partout, c’est la désolation. La démocratisation, assiégée, recule sous la poussée de diverses forces, y compris de celles qui se sont longtemps battues sous le prétexte d’enraciner une culture et des pratiques démocratiques en Afrique. Les exemples de la régression démocratique sont légion.

C’est ainsi qu’en Algérie, Abdel Aziz Bouteflika, un paraplégique de plus de 82 ans, brigue encore un mandat présidentiel -le 5eme! Impotent, cet ex-fringant porte-flambeau dans les années 1970 de la revendication du Nouvel ordre économique et politique mondial, s’accroche à son fauteuil, avec l’aide toxique de généraux qui le manipulent. En Côte d’Ivoire, en Guinée-Conakry, au Sénégal, voire au Gabon, où l’on s’attendait à un réveil démocratique, c’est le coup-KO. Assommant, dès un premier tour “cuisiné”. Les ennemis de la démocratie sont ainsi de retour, en force, mais en habits de lumière, notamment pour masquer leur volonté  de faire sauter les limitations constitutionnelles. Faux démocrates, vrais pouvoiristes,  ils savent même s’entourer de tailleurs juridiques dont l’expertise est sollicitée pour détourner les pratiques constitutionnelles afin de les conformer aux contours d’un nouveau césarisme civil.

En d’autres pays, des militaires ou paramilitaires, du Tchad en Mauritanie jusqu’au Congo Brazzaville, n’ont pas seulement troqué leurs tenues kakis contre d’impeccables costumes civils. Ils sont aussi devenus experts dans l’art de perdurer, si besoin via des hommes liges. Ailleurs, en Égypte ou au Zimbabwe, la virilité des services de renseignements et de sécurité, portée par des galonnés, a donné le coup fatal à l’illusion du pluralisme politique. Pis: malgré l’adhésion de façade à la cause démocratique, professée dans les enceintes africaines, de l’Union africaine à ses démembrements régionaux, discours et attributs ne sont démocratiques qu’en apparence.

Leur substance est vide. La règle: un homme, une voix, est complétée par une fois. De quelque manière qu’ils arrivent au pouvoir, par les armes ou les urnes, les nouveaux croisés du leadership politique africain ont tous maîtrisé la technique du maintien à vie. Jusqu’à même faire voter des mineurs dans la stratégie de bourrage des urnes, comme on l’a constaté au Sénégal lors du scrutin présidentiel chaotique du 24 février 2019.

La faillite de la démocratie africaine se fait au  grand dam des peuples du continent. Dans le silence bruyant des promoteurs, nationaux ou internationaux, du discours démocratique. C’est une capitulation générale. Tous les acteurs, lassés, sont chloroformés, un tantinet complices de cette déroute…

La scène africaine est triste. Les transitions démocratiques sont faussées ou illusoires, impossibles. Fraudes, manipulations de fichiers électoraux, transhumances en série, achats des consciences de populations déshéritées, bourrages d’urnes, installation d’instances de supervisions électorales ou judiciaires complices, presse domestiquée, ou encore laxisme de la communauté internationale qui s’accommode de résultats “retouchés”, comme en République… démocratique du Congo (Rdc). Autant de signes non exhaustifs prouvant que l’ingenieering politique a fini de réduire en cendres ce qu’en un moment donné les plus optimistes n’avaient pas hésité à qualifier de printemps démocratique africain.

Les cris de joie ont cessé. Et, en quelques années, le rêve a viré au cauchemar. De Khartoum à Alger, Dakar ou Harare, la rue, prise de désillusion, ne semble même plus avoir la force de se battre. La mode démocratique s’étiole…

Quel basculement! Il y a exactement trente ans dans la foulée concomitante de la chute, en novembre 1989, du Mur de Berlin, de l’effondrement du communisme et de l’explosion du pluralisme politique comme substrat de gestion des pays du monde entier, ceux d’Afrique étaient les plus excités. Partout à travers ce continent, que les plus vicieux se plaisaient à qualifier de noir, longtemps sous le joug d’autocraties civiles et militaires, ce n’était pas seulement l’aube d’un nouveau jour qui semblait se lever. Soudain, entonnant derechef le refrain chachacha qui avait rythmé jusqu’à l’ivresse les premières années d’indépendance survenues çà et là, à partir de la fin des années 1950, les africains se croyaient même dans une nouvelle ère de libération politique tonifiante, ensoleillée.

Baigné par les rayons d’une démocratisation projetée partout à travers sa cinquantaine d’Etats, Le renouveau africain promettait la lune aux peuples africains. Ce fut un moment de folie: la parole publique, surtout politique, était libérée; des conversations nationales furent convoquées ici et là avec l’irruption au devant de la scène de tchatcheurs déchainés réinventant la roue de révolutions survenues ailleurs; et émergeaient de nouvelles élites, parfois technocratiques, soucieuses de briser les chaînes neo-coloniales ou tissées par des institutions financières internationales. 

En observant finement ce qui se passe aujourd’hui sur le continent, sur fond de vandalisme politique et de vénalité corruptrice sans précédent, qui n’est pas tenté de se dire: tout ça pour ça!

L’Afrique, malgré les proclamations théoriques de son émergence économique, est donc revenue à la case départ. Dans une impasse d’autant plus grave qu’elle est enrobée d’une réthorique grandiloquente que seuls ses peuples envahis par une structurante pauvreté sur fond de déni de liberté démocratique subissent de plein fouet.

C’est un péril lourd qui a pris la place de l’espoir démocratique; il n’en n’est hélas qu’à ses débuts, ravageurs…


*Adama Gaye, journaliste sénégalais est auteur de: Demain, la Nouvelle Afrique -Editions l’Harmattan, Paris.

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