Les carnets de Maria Nadolu*: Tahar et l’oasis de l’espoir

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Erg Smar. Projet de Tahar : faire renaître une oasis disparue au milieu du désert. Tahar El Ammari dans un vent de sable, l'une des menaces auxquelles il doit faire face. (PHOTO Nicolas van Ingen).

On arrive le soir, on découvre le feu, la guitare électrique, les djembé….session de désert blues, et tribale, pure joie d’une jam session qui correspond à cette ouverture incroyable du ciel.

Parait-il que M’hamid Ghizlaine est un de ces spots bénis où on peut bien observer les étoiles; dernier village avant les dunes, il a quelque chose de scénographique qui promet la respiration large du Sahara et des histoires d’une force mythologique.  Comme si le grand cœur de l’univers s’ouvre la bas en insufflant la liberté,  et la paix de l’infini régale ces coordonnés à la culture qui se construit autour d’elles…

Au carrefour des anciennes routes nomades, dans la région de Drâa-Tafilalet,  de la province de Zagora, surgit M’hamid, abris de grands esprits de différents horizons et ethnies ;  c’est là où on célèbre chaque année le patrimoine nomade, à l’heure du Festival international des nomades en avril, du Festival de Taragalte, avec la Caravane Culturelle pour la Paix, en octobre.

Cet endroit fut à l’époque un carrefour très important des caravanes entre Marrakech, Tindouf et Tombouctou ; il y avait des dates, henna, amandes et olives, mais aussi de l’or et des esclaves du Soudan. Les transformations du XXe siècle ont profondément changé la vie et la perception de la liberté. Les frontières avec l’Algérie et la Mauritanie, l’indépendance du Maroc en 1956, ont mis fin au commerce caravanier et à la transhumance, poussant les nomades à la sédentarisation. La sécheresse et la construction du barrage au sommet de la vallée près de Ouarzazate ont contribué à isoler un peu plus cette région qui vit aujourd’hui en grand partie grâce au tourisme, avec ses haut et ses bas.

C’est beau de les voir, ces hommes qui dansent en invoquant le feu, leurs longs vêtements transformés en ailes au rythme de la percussion comme au temps des caravanes.  Tout d’un coup, Tahar s’arrête et commence à réciter ; c’est le moment du grand stand-up comedy : il fait le congolais, le malien,  il demande l’accompagnement de la guitare électrique, puis il rebondit en darija .. on parle du tout, et le ciel s’ouvre encore plus, étoilé…. Moi, j’utilise mon application sur le portable afin d’identifier les constellations, mais Tahar a sa méthode à lui de les lire aux yeux libres…la constellation de Sagittaire, les Gémeaux…et les météorites nous offrent un spectacle en chute libre.  

Peut-être c’est un don génétique, ou simplement son sens de l’observation, aigu, comme tout sens raffiné à l’école du désert. Bin oui, le grand Sahara et l’apprentissage de la vie nomade … Ils rigolent « papa Berbère, mama Africa ». Tahar, fils des derniers nomades de la tribu des Aaribs, est issu de l’ancien monde, de ceux qui ont la mémoire de l’humanité. Il fait partie des premières générations sédentarisées ; toute une histoire dramatique d’esprits libres qui ont dû se replier, et face au changement de paradigme, reconfigurer leur existence, tout en gardant l’esprit dégagé.

..et notre conversation glisse vers le palmiers …

« Vous savez, dit-il, on avait au Maroc à peu près 15 millions de palmiers dattiers, maintenant il nous en reste juste 4 millions. Et ne comptons même pas les cactus, les acacias… » C’est son grand combat….la reconstitution du petit paradis, redonner la couleur verte au Sahara ; son focus est la ressuscitation d’Ergsmar, l’oasis de ces ancêtres. C’est un projet gigantesque, en courage et vision.

Au retour de son périple en France, il a commencé tout seul, en dépit de la méfiance qui l’entourait.  Marchant 35 km à pied, dans le désert, pour arriver à son oasis, il a commencé à la désensabler, puis à planter les palmiers, et par la suite à créer tout un écosystème à l’ombre de ses palmiers ; dans la logique de la permaculture, rucoula, camomille, vigne voient le jour chez lui. A fur et à mesure, il a acheté ses outils, rassemblé une équipe, même développé des maisons en terre crue, une infrastructure traditionnelle ou voyageurs et volontaires peuvent partager sa vision.

Son esprit créateur et libre, aussi bien que sa résilience et la capacité de se dédier à sa cause,  touchent profondément ceux qui passent par chez lui : « C’est en nomade qu’il réfléchit et agit, c’est en homme libre qu’il pense son système autonome, responsable et respectueux. Cultiver la terre pour un éleveur, c’est comme déroger à l’ordre établi. Le regard critique, voire désapprobateur de ses pairs n’a pas arrêté Tahar. Nous pouvons tous nous inspirer de cette lucidité rare pour ouvrir de nouvelles voies, défendre nos identités, sauver ce qui peut l’être encore de la biodiversité. » nous écrit Françoise Ramel, mondoblogueuse auteure du documentaire « M’hamid el Ghizlane » 2017, Télé Maroc, réalisation Laila Lahlou.

L’histoire de Tahar a inspiré un documentaire impressionnant, avec un fort message et une magnifique poétique de l’image : Une Oasis d’Espoir, réalisée par Nicolas Van Ingen et écrit par Jean Baptiste Pouchain, qui continue à tourner en Afrique et en Europe, et à gagner des prix: que récemment, au festival de film de Zagora, il a reçu le prix de la meilleure photographie. « Si j’ai d’abord été séduit par l’entreprise de Tahar, c’est parce que, dans son efficace modestie, elle me semble éminemment positive. Bien qu’à petite échelle, son projet de réhabilitation de l’oasis d’Ergsmar est un pied de nez direct à la progression du désert dans la zone saharienne. Son exemplarité doit être portée à l’écran pour inspirer l’action aux autres. Pourtant les vocables «réchauffement climatique» et «désertification» ne reviennent pas souvent dans la bouche de Tahar…

La notion d’écologie apparaît finalement plutôt étrangère aux anciens nomades car, en essence et de par leur mode de vie, ils étaient « écolos ». Or, le monde moderne et les épisodes de sécheresse à répétition leur ont imposé d’abandonner le nomadisme et de gagner les villes pour se sédentariser. Cette chute du Paradis constitue un trauma sociétal qui va de pair avec les bouleversements environnementaux. Aussi, lorsque Tahar fait renaître Ergsmar de ses cendres, il parle d’une reconquête de la mémoire de ses ancêtres plus que d’une lutte contre la désertification… mais on ne peut dissocier l’une de l’autre, et la composante écologique est sous-jacente à chacun de ses actes. » notait Jean Baptiste dans ses notes d’auteur. Selon lui, le projet de Tahar fournit un premier élément de réponse à la compréhension globale du patrimoine et des problématiques de la vallée du Drâa ; le film entremêle le fil rouge de l’histoire de Tahar et celle du fleuve qui allait autrefois jusqu’à l’océan Atlantique en passant par Ergsmar, et qui se perd aujourd’hui dans le désert, au niveau de M’Hamid. Nomades sédentarises, la disparition de la rivière et des oasis…peut être leur traditions disparaitrons aussi, leur histoire orale, leurs chansons qu’on écoute ce soir auprès du feu, ou bien y a-t-il d’alternatives soutenables?

Une ancienne histoire orientale raconte qu’il y a deux types d’ humains : les nomades, avec leur caravanes, qui règlent les rythmes de leur vies selon les étoiles ; et les sédentaires, agriculteurs, qui se projettent existentiellement selon les rythmes de la terre. Parait-il, que dans cet espace –temps les deux se retrouvent à Ersgmar, et même si difficile, les résultats peuvent êtres incroyables et donnent d’espoir. « Tahar m’a reçu dans son coin de Paradis pour un moment de partage, un instant philosophale autour d’un thé à la menthe ! Il m’a fait visiter son jardin de légumes ou tout se développe sans produits chimiques. Autodidacte, sa passion l’a poussé à aller à la découverte des plantations à base de méthodes naturelles. Un grand moment ! Avis aux amateurs de “la différence “, allez y passer une heure, un jour ou un mois à apprendre et recevoir, la plus belle chose au monde. » nous raconte Syham Ouazzani, hypno-thérapeute et organisatrice de tours thématiques au Sahara.

A propos de l’auteur

Maria Nadolu.

D’origine roumaine et citoyenne du monde, Maria Nadolu parcourt le vaste monde et consigne dans ses carnets des histoires sans clichés et sans fards qui sortent souvent de l’ordinaire et renvoient à cette humanité que nous avons en partage.  Maria Nodolu travaille notamment dans la communication, l’événementiel et les projets économiques à caractère culturel. Elle fait partie des soutiens de première heure du projet Financial Afrik et, à ce titre, a participé à la promotion du support auprès d’un public qualifié au Maroc, en Europe et dans le monde en général. Africanophile naturelle, Maria Nadolu milite pour une nouvelle Afrique et un nouveau monde où le juste prix dans les échanges remplacerait l’aide et les dons.

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