Exclusif: Finactu explique les grandes lignes de son étude d’impact Bâle 3

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Denis Chemillier-Gendreau, président-fondateur de FINACTU et Géraldine Mermoux, la directrice générale associée.

Denis CHEMILLIER-GENDREAU, président-fondateur de FINACTU , revient pour Financial Afrik sur les grandes conclusions de ce rapport ainsi que sur la polémique qu’il soulève dans les milieux financiers. 

«Finactu développe depuis 20 ans des activités de conseil en Afrique».


Pouvez-vous expliquer succinctement les évolutions de Bâle 1 à Bâle 3 et ce qu’il y a de particulier à cette dernière réforme ?

L’enjeu ici c’est la nécessité de faire en sorte que les banques soient solvables, qu’elles soient plus solides. On sait que quand une banque fait faillite, ça crée des catastrophes très graves et donc les autorités de tutelle, c’est-à-dire les banques centrales, émettent des règlementations pour garantir que les banques soient effectivement solvables, à même de faire face en cas de crise. 

Le pivot de cette solvabilité, ce sont principalement les fonds propres. La question est de savoir combien de fonds propres et comment on calcule les fonds propres nécessaires. Il y a eu une première formulation qui était Bâle 1 qui disait par exemple – pour faire simple – qu’il faut que les fonds propres soient au minimum égaux à 8% des crédits que les banques accordent à leurs clients. Ce qu’on veut c’est que lorsqu’une banque accumule des risques (en accordant des crédits), ses actionnaires participent en mettant eux-mêmes plus de fonds propres dans la banque, en proportion des risques. Et c’est toujours la même logique avec les reformes qui ont suivi.

Bâle 1 était relativement simple, Bâle 2 est plus sophistiqué et Bâle 3 encore plus sophistiqué, notamment en ajoutant un volet qualitatif important et en sophistiquant les ratios. Pourquoi ? Eh bien, c’est parce que chaque fois que vous émettez une règle, les banques, comme dans  le jeu du chat et de la souris, inventent de nouvelles activités, de nouvelles façons de contourner la contrainte. Et donc à chaque fois la Banque Centrale réagit en renforçant un peu la contrainte. Et c’est comme ça qu’on est passé de Bâle 1 à Bâle 2, à Bâle 3 et un jour on aura Bâle 4 ainsi de suite ; c’est inéluctable.

Et on imagine bien que Bâle 3 va entraîner de nouvelles évolutions dans le secteur bancaire … ?

Ce qui nous a semblé intéressant dans cette aventure de Bâle 3, au-delà de la réglementation, c’est d’essayer d’en tirer les conséquences.  Parce que derrière Bâle 3, il y a une révolution qui est à l’œuvre et nous avons trouvé que les gens ne  voyaient pas cette révolution et nous avons donc voulu le signaler au secteur bancaire de l’Afrique de l’ouest. Parce que si vous ne la voyez pas, si vous pensez que c’est juste une petite règlementation, qu’il suffit de mobiliser plus de capital, vous allez mettre en péril votre banque. Donc, nous attirons l’attention des banques de la zone UEMOA pour leur dire « faites attention, ce n’est pas seulement une réglementation, c’est une révolution stratégique ». 

En quoi consiste cette révolution que vous décortiquez d’ailleurs dans votre rapport ?

On a essayé de tirer le fil des conséquences. C’est comme une pelote, dont vous déroulez le fil : plus vous tirez, et plus vous vous apercevez que des conséquences logiques viennent les unes après les autres. 

Première chose, il va falloir que les actionnaires des banques mettent plus de fonds propres, plus de  capital dans les banques. Et ça, quand vous êtes dans un pays normalement constitué, il faut que vos actionnaires puissent le faire. Mais on s’est aperçu que dans la zone UEMOA, il y a beaucoup de banques qui ont été créées par de « petits commerçants » il y a 10 ans ou plus, qui sont dans un seul pays. Jusqu’ici, elles s’en sortaient bien parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’exigences. Ces banques-là – comme les autres -, il va falloir qu’elles aillent toquer à la porte de leurs actionnaires en leur disant d’augmenter les fonds propres. Les actionnaires sont des commerçants qui avaient assez de fortune pour mettre 1 milliard, mais qui n’ont pas de quoi en mettre 10 ou plus.

Il va donc falloir que ces banques aillent chercher des actionnaires nouveaux, des actionnaires institutionnels : par exemple des fonds de private equity, des fonds d’investissement, d’autres grands groupes bancaires, des caisses de retraite, ou qu’elles s’intègrent des ces géants subsahariens qui ont émergé des dernières années : NSIA Banque, ORABANK, CORIS, etc.

Cela devient très intéressant parce qu’on voit que cela oblige les actionnaires petits à devenir gros … ou à mourir. On aura peut-être des banques qui vont fermer parce qu’elles n’ont pas trouvé d’actionnaires, mais surtout, nous aurons des banques qui vont se fondre dans de grands groupes et donc accéder à des niveaux de rentabilité et ainsi mobiliser de nouveaux actionnaires. La première conséquence est que cette situation  va obliger les banques à fusionner entre elles pour devenir plus grosses, plus solides, plus solvables ; ce qui va faire disparaître la plupart des petites banques. 

De grands groupes régionaux panafricains vont donc se créer. Aujourd’hui, cela n’a pas beaucoup de sens d’être une petite banque au Niger, au Mali, etc. Il faut des banques régionales et on voit bien que c’est de là que vient le succès. On l’a bien montré, historiquement, quand vous regardez qui sont les banques qui survivent depuis 20 ans et qui se développent, ce sont les banques régionales. Vous ne pouvez pas en Afrique exister seulement à l’échelle nationale. C’est là la deuxième conséquence.

Cela devient très intéressant parce qu’on voit que cela oblige les actionnaires petits à devenir gros … ou à mourir.

La troisième conséquence, c’est au niveau des particularités de Bâle 3, qui vous dit « si vous faites tel type de crédit c’est plus de fonds propres et tel autre type c’est moins de fonds propres ». Bâle 3 ne considère donc plus tous les crédits de la même façon, mais introduit une vision différentiée , avec un ratio plus favorable pour les crédits immobiliers et les crédits aux PME. Les banques qui comprennent l’enjeu vont donc adapter leur offre et se réorienter là où elles ont les ratios les plus faibles, comme le veut la Banque Centrale. Pour l’Afrique de l’ouest, la BCEAO a donc usé là de sa marge de manœuvre dans la transposition de Bâle 3, en tentant compte des spécificités de notre Zone. 

La conséquence suivante est que les activités bancaires qui ne requièrent aucun fonds propres, parce qu’elles n’induisent pas de risques, vont se trouver naturellement favorisées, et vont donc se développer. C’est le cas par exemple de la bancassurance : quand une banque distribue un produit d’assurance, ça ne mobilise aucun fonds propre pour elle. Pareil pour la gestion d’actifs : quand vous avez une société de gestion d’actifs, elle ne consomme pas de fonds propres parce que vous êtes prestataire pour le compte de tiers. Et donc toutes les banques vont être tentées de développer ces activités qui sont non consommatrices de fonds propres. Elles n’étaient pas incitées à le faire jusqu’à maintenant.

Enfin la dernière conséquence  qui est pour moi la plus importante, c’est qu’il faut que les banques trouvent de nouveaux clients. Parce qu’avec la base de clients qu’elles ont aujourd’hui, elles n’arriveront pas à rentabiliser leurs fonds propres dans les années qui viennent.  Avec leur ingéniosité, les banques vont donc aller à la conquête des clients du secteur informel qui n’étaient pas intégrés au secteur bancaire ; on parle ici des petits commerçants, des ouvriers agricoles etc. Et cela intervient à un moment où les nouvelles technologies permettent de toucher ces petites gens. Avec une agence bancaire avec du marbre et du personnel, il est difficile d’offrir des services bancaires à des gens pauvres, à des gens modestes qui restent dans le secteur informel. C’est trop coûteux et ça fait des services trop élevés pour eux. Mais  le mobile banking permet d’avoir une banque sur un téléphone sans mobiliser de moyens, alors on va pouvoir accéder à cette catégorie de populations et clients.

Et là vous parlez de 1 000 milliards FCFA de capitaux à mobiliser pour les banques de la zone Franc CFA pour se mettre en règle avec Bâle 3 ?

Les 1 000 milliards FCFA sont à prendre comme un ordre de grandeur.  Bâle 3 a commencé en 2018 mais son application s’étale sur plusieurs années. Et ce n’est qu’en 2022 que la totalité de Bâle 3 sera appliquée.  Et à ce montant-là, on a calculé combien de fonds propres, de capital additionnel, les  actionnaires doivent injecter à nouveau dans les banques pour qu’elles soient à niveau en 2022. Et la réponse c’est : 1 000 milliards FCFA (1,52 milliard d’euros, ndlr).

Donc il va falloir qu’entre 2016 (date de début) et 2020, le système bancaire ait mobilisé 1 000 milliards FCFA de capital supplémentaire. 

Et les premiers effets de ces bouleversements sont-ils déjà perceptibles ?

Un des objectifs de la réforme, c’est de renforcer les banques. Comme nous l’avons démontré, cela se fera indirectement en favorisant l’émergence de grands groupes régionaux panafricains. C’est d’ailleurs déjà le cas : regardez CorisBank, NSIA Banque, Orabank, etc., ces grands groupes régionaux qui ont émergé. Bâle 3 va accélérer les choses. 

L’étude de FINACTU aide à devenir un spectateur avisé de ce qui va se passer dans les prochaines années. Nous, à FINACTU, nous disons qu’il va y avoir de grands changements : fusions des banques, rapprochements des banques, fin progressive des petites banques mono pays, développement de l’asset management, développement de la banque assurance, innovation pour l’inclusion financière, réorientation des politiques de crédit vers les PME et l’immobilier, etc. Sur ce dernier point, savez-vous que nous n’avons que quelques centaines de crédits immobiliers chaque année en Côte d’Ivoire ? C’est ridicule pour une population de 25 millions d’habitants ! Je vous assure que ce type de crédit va évoluer assez rapidement au cours des prochaines années.Tout cela est à la fois inéluctable et plutôt très favorable au secteur bancaire.

Au final, Bâle 3 est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelles pour les banques ?

En effet. Si vous êtes une petite banque créée par un petit commerçant, Bâle 3 est une mauvaise nouvelle parce que vous allez devoir fusionner, grossir … ou mourir à terme. Donc le petit commerçant qui avait créé sa petite banque et qui gagnait bien sa vie, lui, il est mis en difficulté par Bâle 3. D’ailleurs c’est le but de Bâle 3 : nettoyer le secteur bancaire au sens de le rendre plus performant avec des acteurs plus solides. 

Si vous êtes un grand groupe déjà riche en capital avec une bonne rentabilité, là vous n’avez rien à craindre de Bâle 3. Il faudra mettre plus d’argent mais vous avez  déjà une bonne rentabilité pour attirer plus de capital. 

Si vous être un grand groupe et que vous n’avez pas une bonne rentabilité, là c’est plus embêtant.  Parce que si avec le capital que vous avez, vous n’êtes pas très rentables, avec une augmentation de capital vous serez encore moins rentable. 

Tout ce qu’on dit, c’est que pour justifier qu’elles pourront rentabiliser le capital nouveau, les banques doivent trouver de nouvelles sources de profit et c’est pour cela qu’il faut qu’elles développent des activités nouvelles, qu’elles aillent chercher des clients nouveaux, c’est là la grande révolution de Bâle 3. Tout ne se résume pas au capital et c’est ce que les gens ne voient pas assez.

Seulement, vos conclusions ne font pas l’unanimité dans le milieu, notamment au niveau des banques mono pays qui sont vouées à disparaître selon le rapport. Est-ce irréversible, même pour celles en bonne santé qui ont de solides  fondamentaux ?

Il est normal et sain que nos conclusions ne fassent pas l’unanimité ! Tout le monde doit se réjouir que FINACTU ait lancé le débat. Il faut que commence ainsi un échange d’arguments, d’idées, de chiffres, pour que tous prennent conscience des implications de Bâle 3. Et pour répondre plus spécifiquement à votre question sur les petites banques mono-pays, évidemment, notre conclusion générale, selon laquelle Bâle 3 va obliger ces banques à se regrouper ou à grossir, aura des exceptions : l’imagination est au pouvoir, et il faut même souhaiter que des banques mono-pays, très performantes, arrivent à trouver leur voix en restant indépendantes. 

Mais tout cela ne doit pas être traité avec naïveté et les banquiers de la Zone Franc doivent regarder les chiffres en face, sans croire naïvement qu’il y aura une « exception Zone Franc ». Prenons quelques exemples.

Aux États-Unis, le nombre de banques est passé de 13.822 en 1987 à 4.982 en 2017 sous l’effet de l’incessant durcissement des contraintes de solvabilité ! Deux tiers de la population bancaire a disparu en 30 ans de renforcement prudentiel ! Et cette diminution drastique est presqu’à 100% le fait des petites banques, souvent implantées dans un unique État des USA ; car de leurs côtés, les grandes banques US n’ont fait que croître en nombre sur la même période, confirmant ainsi une irrésistible concentration.

Au Nigeria, en 2005, à la suite d’une forte augmentation du capital minimum des banques, le nombre de banques a été réduit de 89 à 25, après des fusions pour 76 d’entre elles et des disparitions pour 13. Il faut voir que 13 disparitions, cela représente tout de même 15%…

Et si ces exemples étrangers ne convainquent pas, il suffit de regarder ce qui s’est passé dans notre Zone Franc sur les 10 dernières années : il y avait 40 banques mono-pays en 2010, et il n’y en a plus que 31 aujourd’hui… 

Il est également reproché au rapport de véhiculer le fait que Bâle 3 n’a aucun impact sur le ratio de solvabilité, ce qui ne serait pas juste. Qu’en dites-vous ?

Le sujet est suffisamment sérieux pour ne pas faire d’approximation. Ce que dit FINACTU est précisément formulé dans le rapport : « En premier lieu, le changement de pondération des actifs, par exemple, se révèle peu impactant. Les estimations FINACTU révèlent que les actifs pondérés du risque de crédit de l’UEMOA resteraient stables : FCFA 18.604 milliards sous Bâle I et FCFA 18.537 milliards sous Bâle 3. ». Nous ne disons donc évidemment pas qu’il n’y a aucun impact, mais nous soulignons que ce n’est pas l’essentiel de l’impact. Vous voyez bien que notre objectif n’est pas d’aller dans le détail de Bâle 3, ce que nous ne pouvions d’ailleurs pas faire, puisque nous n’avions pas accès aux données détaillées des banques. 

Notre objectif était de tirer les grandes conclusions en termes stratégiques, sur la base d’une évaluation approximative de l’ordre de grandeur. Si vous vous focalisez sur le détail du calcul de l’impact, vous risquez de rater l’essentiel, que sont les conséquences stratégiques. Ces conséquences sont les mêmes, que l’impact soit de 1.000 milliards ou de 800 ou 1.200 milliards !

Et vos estimations seraient en déphasage avec les données fournies par les banques. Comment expliquer ces écarts ?

Nous avons mis notre rapport sur la table, en toute transparence, en détaillant méthodologie, données utilisées, et résultats. Vingt pages d’annexes détaillant tout : le moins qu’on puisse dire est que nous sommes transparents ! Et nous avons bien rappelé que n’ayant accès qu’aux données publiques, nous avons été limités. Mais cependant, nous avons réussi à conduire l’exercice et à faire cette estimation de 1.000 milliards. Notre but n’est pas de fournir un chiffre exact, que seules les banques, sous le contrôle de la banque centrale, peuvent calculer, mais de montrer, par notre estimation, l’ampleur du montant à mobiliser. Si quelqu’un estime que nos calculs sont faux, il lui appartient de donner les siens, avec autant de détails .

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