Entretien avec Jovial Imbeh Serge, candidat à la présidentielle de Madagascar

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Jovial Imbeh : «ma doctrine économique c’est la jeunesse et l’emploi».

Jovial Imbeh Serge est né en 1978 à Antananarivo, capitale de Madagascar. Après des études primaires et secondaires dans son pays natal, il s’inscrit à l’école doctorale de Toulouse (France)  dans le domaine de l’Ecnomie et de la Finance. Sa carrière commença au Luxembourg dans le domaine de la finance puis à Madagascar où il totalise dix ans de carrière professionnelle. Candidat aux  prochaines élections présidentielles malgaches du 7 novembre 2018, il explique à Financial Afrik le sens de son engagement. Exclusif.

Pourquoi  un jeune banquier se retrouve dans l’arène politique plutôt que de poursuivre sa riche carrière et d’accumuler bonus et stock options ? 

D’abord, je suis revenu dans mon pays, c’est mon premier acte. Le président Mugabe disait que l’Afrique n’est pas un cimetière. Les cerveaux ne doivent pas attendre qu’ils soient complètement épuisés pour revenir. Au contraire, nous avons le devoir de servir nos pays et notre continent. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de rentrer et de participer au développement de mon pays. Cela fait sept à huit ans que j’y travaille , j’ai créé une association , AFIMA (Antoky ny Fivoaran’ny Managasy),  ce qui veut dire «Garantie de développement des malgaches. A travers cette association devenue un parti politique, j’ai sillonné les régions, les communes  et les districts du pays pour comprendre les problèmes et proposer des solutions.


Vous êtes candidat aux présidentielles. Quelle est votre originalité par rapport aux autres ?

D’abord, je me suis bien préparé et pendant des années pour ce rendez-vous. Depuis 1960, nous n’avons jamais eu un président vraiment préparé à la fonction, via un projet de société et via une préparation personnelle. La plupart des présidents ont été placés par les circonstances. L’on se rappelle de la manifestation qui a eu lieu en 1972 et  qui a abouti au renversement du pouvoir. On a vécu la même situation en 2009 où des manifestations de rue ont abouti à un coup d’Etat, une situation qui a fait sombrer le pays. Par la suite, un président de substitution qui n’a jamais rêvé d’une telle probabilité a été mise en place et élu en 2013 avec la médiation de la communauté internationale.

Vous voyez, on a toujours vécu cette situation. Moi pendant ce temps, je sillonnais le pays, les 22 régions et les 1600 communes. C’est à partir de là que nous avons mis en place notre projet de société qui repose sur des solutions à des problématiques identifiés et non de vaines promesses. Notre démarche est révolutionnaire, fondée sur une analyse profonde, un projet et un plan de mise en œuvre à court, moyen et long terme.

 


Votre association s’est muée en parti politique. Quel est le nombre de vos adhérents ?

Nous avons 10 000 personnes membres de l’association. Ce sont là des responsables qui portent nos idées  et nos valeurs et non les adhérents. Nos critères de cooptation portent sur le choix de personnes « neuves », de la nouvelle génération,  des femmes et des  hommes  qui n’ont jamais trempé dans les scandales de la gestion des affaires de la cité. Le peuple en a marre de la mauvaise gestion et veut tourner la page des politiciens qui trainent des casseroles. L’autre critère porte sur l’influence de ces leaders dans leurs communes de base.


A vous écouter, une question se pose d’elle même : qui est derrière vous ?

J’ai toujours vécu dans la politique. Ma famille vivait dans la politique. Mon père était cadre au ministère de la justice. J’étais déjà en 1997 le plus jeune candidat aux élections communales à Madagascar. J’avais 17 ans et m’était présenté en tant qu’indépendant. J’ai quitté le pays en 2002 pour des études. Je ne rentre pas en tant que banquier mais en tant que candidat aux présidentielles. C’est une décision mûrement réfléchie. Car à chaque fois que je rentre au pays je trouve que les choses se sont dégradées. Les conditions de vie se détériorent. Je veux être celui qui change les choses et ce n’est pas en étant banquier que j’y arriverai.  Pour changer les choses, il faut passer par la politique. On m’a sollicité plusieurs fois pour entrer dans le gouvernement. J’ai toujours refusé parce qu’on rentre dans le gouvernement pour appliquer ses idées et ses valeurs. Je ne veux pas être dans un gouvernement et appliquer des politiques qui ne me conviennent pas.  J’ai toujours dit que quand je ferais de la politique, ce sera pour le peuple d’abord, le peuple ensuite et le peuple toujours.


Quel est la doctrine économique qui transcende dans votre projet de société ?

Tout est à refaire à Madagascar. C’est un pays qui a des potentialités énormes et qui reçoit des milliards de dollars d’aide par an. La doctrine économique c’est la jeunesse et l’emploi. Les jeunes constituent 68% de la population, c’est un atout. Nous avons malheureusement un taux de chômage très élevé, soit plus de 30%. Chez les jeunes, cette proportion dépasse les 50%. Le problème de ce pays c’est qu’on ne cherche pas le leader de demain, on le bloque. Donc, la jeunesse et l’emploi constituent ma doctrine économique.


La jeunesse et l’emploi certes, mais comment créer des milliers d’emplois pour les jeunes ? Comment allez vous stimuler le potentiel de votre pays ?

C’est simple, nous allons procéder par  phases. Comme tout est à refaire, nous allons,dans les trois mois suivant notre élection, créer  une Banque de relance pour les investissements (BRI) dotée de 3 milliards de dollars avec un taux débiteur de 3%. La BRI accompagnera les jeunes entrepreneurs dans le cadre des joint-ventures en prenant une part dans le capital de leurs entreprises.

 

«Dès que j’arrive au pouvoir, je vais exonérer les entreprises de la moitié de leurs bénéfices si elles acceptent de réinvestir la manne pour au moins cinq ans.»

Le système de crédit actuel pratiqué par les banques malgaches et reposant sur des taux d’intérêt de 18% et des garanties en béton ne favorisent pas la relance économique.

Ma politique repose sur la stimulation de la croissance. Dès que j’arrive au pouvoir, je vais exonérer les entreprises de la moitié de leurs bénéfices si elles acceptent de réinvestir la manne pour au moins cinq ans. C’est l’investissement qui crée de  l’emploi. Nous avons des ressources, de l’or et du pétrole. L’exploitation démarrera dans les deux trois ans. L’autre gros chantier concerne l’infrastructure. Il faut savoir que le taux d’électrification du pays ne dépasse pas 14%.  C’est trop bas. Nous avons pour résorber ce déficit trouver un partenaire stratégique dans les énergies renouvelables qui nous propose des centrales à 9 centimes d’euros le KW. A cause du déficit d’électricité, le pays tourne en à peine 30% de sa capacité. Vous imaginez le nombre d’emplois et d’opportunités perdus. L’Energie est primordiale. Il en est de même des infrastructures routières. Madagascar est un pays agricole. Sans routes, on ne peut pas faciliter les échanges de produits agricoles entre les régions. Là aussi, ce sont des emplois perdus.


On voit clair dans votre programme, qui repose sur la création de l’emploi à travers l’investissement dans l’énergie et les infrastructures. Comment votre parti compte -t-il faire pour s’imposer sur une scène politique très polarisée  ?

Ce sont des discussions que j’ai eu avec les membres de la communauté internationale en visite à Madagascar. Sans stabilité l’on ne peut développer ce pays. Il y a effectivement un trio composé du président actuel et de ses deux autres prédécesseurs. Ils sont tous entrain de se neutraliser et je ne pense pas que si l’un des trois s’impose, les deux autres le laisseront gouverner. Nous avons besoin du sang neuf, de personnes sans casseroles, capables de briser le cercle de la pauvreté et de la misère. Celui qui arrive au pouvoir doit ramener la stabilité. Comme l’a récemment relevé une étude d’un cabinet britannique, Madagascar a besoin d’une génération nouvelle. Il y a une chose à éliminer dans ce pays: c’est la corruption qui entraîne la pauvreté et paralyse le pays. Nous devons redresser le système de santé en confiant les hôpitaux publics à la gestion privée à travers le mode PPP. Je vais faire adopter une loi stipulant que  tous les ministres et les serviteurs de l’Etat doivent se soigner ici et inscrire leurs enfants dans l’école publique malgache.


Mais l’on vous rétorquera que vous même, vous avez étudié à l’étranger ?

Il y a une différence. Ce ne sont pas mes parents qui m’ont envoyé à l’étranger. J’ai travaillé et j’ai bénéficié d’une bourse française et non malgache obtenue suite à un concours. C’est ce qui m’a permis de partir à l’étranger. Je sais d’où je viens. Le premier facteur de développement  c’est l’éducation et la santé. Ce sont deux axes importants de mon programme. Un peuple bien nourri, bien soigné et bien éduqué s’en sort.


Finalement, nous vous définirons comme un social démocrate ?

Exactement, je suis un social démocrate. Je me dits qu’on ne peut pas assister un peuple éternellement. Un proverbe malgache dit que si quelqu’un veut manger du poisson, il faut lui donner une canne à pêche. Certes actuellement, 80% des malgaches sont pauvres , nous avons besoin de programmes d’urgence tels que des banques alimentaires dans les districts et les quartiers. Les plus pauvres doivent être assistés pendant un an le temps de s’insérer notamment dans les travaux d’infrastructures.


Comme toute Île, Madagascar est confrontée aux coûts logistiques élevés. Comment allez-vous contourner cet obstacle ?

Nous avons tous les grands groupes implantés à Madagascar. je dirais que la logistique ne pose pas de problèmes. Le pays est mal géré politiquement. Le risque politique est élevé. Les Colas, Vinci, Bouygues sont tous là mais attendent désespérément que l’Etat engage les grands projets. Cette île a tous les avantages et les produits nécessaires à son décollage.

Les thèmes famille, terre et développement sont chers à Jovial Imbeh.

Alors, votre modèle de développement c’est l’Ile Maurice ?

Ce n’est pas comparable. L’Ile Maurice est une petite île qui vit du tourisme et autrefois de la canne à sucre. Madagascar a un territoire immense et peut vivre à la fois du tourisme et des matières premières. Les secteurs primaires et secondaires sont malheureusement à l’abandon. Conséquence, on exporte de la vanille qui nous revient importée sous forme de produits de luxe trop chers pour le commun des malgaches. C’est un crime. Il faut un minimum de transformation locale pour améliorer le sort des 25 millions de malgaches.


Dernière question. Quelle est votre vision de l’intégration africaine? Madagascar rêve-t-il de l’Afrique ou de la dérive des continents ?

Nous sommes africains, membres de la SADC et de la COMESA et de l’Union Africaine. Notre histoire est liée à celle de l’Afrique. Notre avenir est en Afrique. Je suis un candidat malgache panafricaniste.

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