La trajectoire de développement du Cap-Vert, une leçon pour l’Afrique

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Carlos LopesPar Carlos Lopes,  Secrétaire exécutif du bureau des Nations pour l’Afrique (CEA), basé à Addis Abeba

Le Cap-Vert est un bel exemple de réussite africaine. En l’espace de 30 ans, de 1982 à 2012, le revenu par habitant a été multiplié au Cap-Vert par un facteur de 3,5 en termes réels. Cela donne une idée des réalisations formidables de cette petite nation, qui ont été évoquées avec éloquence par d’autres auteurs. Au lieu de réitérer ces considérations, permettez-moi d’élargir un peu le débat et de tirer de l’expérience du Cap-Vert quelques éléments de réflexion pour les autres pays africains.

 

 

Il y a, à mon avis, un certain nombre de leçons importantes qui appuient la trajectoire de développement du pays. Tout d’abord, l’importance des catalyseurs de développement. Un élément clé de la réussite du Cap-Vert a été la capacité de maintenir des conditions préalables fondamentales pour le développement économique, à savoir la garantie de la paix et de la stabilité, la mise en place d’institutions saines (assortie d’efforts visant à les améliorer sans cesse), la réalisation de la bonne gouvernance et le maintien de la stabilité macroéconomique. La littérature économique nous a appris que les accélérations de la croissance sont un phénomène relativement fréquent, y compris en Afrique ; mais la principale différence entre un cycle d’expansion-récession et une trajectoire de développement durable est que l’on fait en sorte qu’un effondrement de la croissance ne vienne pas annuler les effets de la phase d’accélération et que cette dernière dure longtemps. Les pays en développement, ceux d’Afrique en particulier, ne doivent pas perdre de vue qu’accorder l’attention voulue aux catalyseurs du développement est précisément un moyen d’éviter des erreurs fatales et de faire des efforts continus visant à réaliser les conditions préalables pour une croissance durable.

Une deuxième leçon, à mon avis, est l’importance fondamentale de forger une stratégie de développement claire et cohérente, qui soit partagée par les diverses parties prenantes et systématiquement énoncée dans les divers documents de politique (documents de stratégie pour la réduction de la pauvreté, Étude diagnostique sur l’intégration du commerce, Vision 2030, etc.). La CEA a déjà dit par le passé que forger une vision similaire et établir un consensus autour d’elle sont parmi les fonctions premières d’un État développementiste.

Aussi, on peut souligner quelques éléments pertinents de la vision du développement poursuivie par le Cap-Vert :

–               L’attention accordée aux trois dimensions du développement durable, c’est-à-dire économique (comme on l’a vu avec les efforts faits pour maintenir la stabilité macroéconomique et stimuler de nouveaux moteurs de croissance), sociale (comme en témoigne l’accent mis sur le caractère inclusif de la croissance) et environnementale (incarnée par l’objectif louable d’une consommation énergétique 100 % renouvelable).

–               Le fait qu’elle poursuit l’intégration économique, non comme une fin en soi, mais comme une stratégie délibérée consistant à exploiter son avantage géographique pour éventuellement devenir une plaque tournante à portée de certains des plus grands marchés mondiaux tels que l’Union européenne, les États-Unis et l’Amérique du Sud, mais aussi un marché en expansion en Afrique pour atténuer les risques découlant de sa vulnérabilité accrue.

–               Le fait de se fonder sur une évaluation solide et tournée vers l’avenir des avantages et des handicaps du pays, ce qui lui permet d’anticiper les facteurs de risque tels que les problèmes découlant du reclassement de la catégorie des pays les moins avancés (PMA) et de prendre les mesures nécessaires afin d’assurer une « transition en douceur » tout en innovant. Un bon exemple est le rôle accordé à l’économie créative.

–               Des investissements substantiels à long terme dans les infrastructures économiques et des efforts continus pour améliorer l’environnement économique, mesures essentielles par lesquelles l’intégration économique peut devenir opérationnelle et apporter des gains économiques.

Voir video du Cap Vert

Dans ce contexte, le Cadre intégré renforcé pour l’assistance technique liée au commerce en faveur des pays les moins avancés a été très utile en fournissant une plate-forme pour les partenaires de développement, les pays bénéficiaires et les organismes, qui ont pu travailler ensemble à une stratégie nationale plus cohérente d’intégration du commerce. Tout comme la CEA, le Cadre intégré renforcé a soutenu la transversalisation des stratégies commerciales et d’intégration régionale, dans la conviction que l’appropriation par le Cap-Vert de sa politique commerciale devait être un principe fondamental.

Un troisième élément important pour la réflexion que je retiens de la trajectoire de développement du Cap-Vert est l’importance de faire participer stratégiquement un large éventail de partenaires de développement et de catalyser leur appui. Au fil du temps, le Cap-Vert a établi des partenariats étroits non seulement avec les donateurs traditionnels, mais aussi avec des acteurs émergents, y compris notamment le Brésil (dont la coopération au développement est particulièrement active dans les pays lusophones). En ce qui concerne les donateurs traditionnels, puisque nous sommes dans le contexte du quatrième Examen mondial de l’aide pour le commerce, nous ne pouvons omettre le fait que le Cap-Vert est l’un des plus importants bénéficiaires au monde de l’aide au commerce, ayant reçu en moyenne entre 2009 et 2011 des versements de plus de 222 dollars des États-Unis par habitant. Pour avoir une idée de l’investissement massif dans les infrastructures du Cap-Vert, il suffit de mentionner que ce secteur a reçu 83 % des fonds en question, soit plus de 184 dollars par habitant et par an.

En outre, le pays a conservé des liens étroits avec sa diaspora, qui continue à jouer un rôle important pour le développement du pays par le biais des transferts de fonds, des investissements et des réseaux de connaissances.

Il serait également important de mentionner certains des défis qui attendent le Cap-Vert et d’essayer une fois de plus de relier les leçons tirées à l’expérience africaine plus large.

Un premier défi consiste à corriger certains des déséquilibres en train d’émerger dans la structure de la production et la composition des exportations du Cap-Vert. Si le boom du tourisme et des transports ne sont qu’une confirmation du rôle que les services à haute valeur ajoutée peuvent jouer comme moteurs de la croissance, il est difficile d’imaginer que l’on parvienne à éliminer la pauvreté dans un pays d’un million d’habitants sans stimuler la productivité du secteur primaire, notamment l’agriculture et la pêche. Même dans le contexte d’une économie insulaire relativement petite, la question fait écho aux problèmes auxquels se heurtent de plus grandes économies africaines, où le secteur agricole emploie encore la majorité de la population active et joue donc un rôle primordial dans la réduction de la pauvreté et la sécurité alimentaire.

Une question connexe, qui est dans une certaine mesure prise en compte dans le programme de transformation adopté par le Cap-Vert, touche à la nécessité de favoriser l’émergence de conglomérats industriels. Compte tenu de l’exiguïté du marché intérieur, le Cap-Vert n’a pas d’autre choix que de se tourner vers les marchés mondiaux. Il est d’autant plus important de stimuler l’émergence d’entreprises capables de se connecter aux chaînes de valeur mondiales pour diversifier l’économie et créer plus d’emplois. De même, il importe de promouvoir des liens plus étroits entre le tourisme et les autres activités, pour faire du tourisme un secteur plus transversal. Une fois encore, malgré des conditions différentes propres au contexte, le défi consistant à devoir promouvoir l’industrialisation et la connexion des entreprises nationales aux chaînes d’approvisionnement régionales et mondiales est commun à tous les pays africains, et n’est le seul fait du Cap-Vert.

Un troisième défi pour l’économie capverdienne est le déficit structurel des comptes courants, qui ont en moyenne dépassé 12 % du PIB pour la période 2002-2011. Loin d’être un problème du seul Cap-Vert, ce problème de développement est assez commun dans les États africains pauvres en ressources, et plus encore dans les petits États insulaires en développement (PEID). On est même en droit d’avancer qu’il s’agit là d’une dimension de la vulnérabilité structurelle des PEID. Dans la mesure où la diversification économique s’accompagne d’un accroissement des recettes d’exportation (ou la baisse relative des importations), elle peut contribuer à atténuer les déséquilibres extérieurs. Pourtant, il semble peu probable que le déficit structurel externe s’inversera complètement, indépendamment de toute transition harmonieuse quand le pays sort de la catégorie des PMA.

La vulnérabilité exacerbée du Cap-Vert fait aussi penser à ce qu’on appelle le « paradoxe insulaire », caractéristique structurelle des PEID, qui les rend extrêmement vulnérables à un large éventail de chocs économiques tels que l’instabilité de la production, les fluctuations des termes de l’échange et les aléas météorologiques, et ce bien qu’ils aient un revenu par habitant relativement élevé. À cet égard, l’exemple du Cap-Vert confirme que les PEID ont des besoins spécifiques en matière de mesures spéciales d’appui visant à atténuer la vulnérabilité économique. Contre toute attente, le Cap-Vert a su montrer que travailler dur rapporte.

Cet article est tiré du blog de Carlos Lopes

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