Par Jean-Mermoz KONANDI, Abidjan

Publié à l’occasion des 50èmes Assemblées annuelles du groupe de la Banque africaine de développement, le rapport 2015 sur «Les perspectives économiques de l’Afrique» (coédité avec le Pnud et le Centre de développement de l’OCDE), reconduit les conclusions des études consacrées au continent ces derniers temps : l’économie africaine est sur une pente ascendante.

De 4,5% en 2015, la croissance économique du continent va se hisser à 5% en 2016. Mais le rapport identifie des contraintes qui, sans remettre en cause la tendance expansive de l’économie à court terme, pourraient la fragiliser voire estomper son élan à moyen et long terme.

Un contexte international encore incertain

Pour des économies africaines essentiellement extraverties, le ralentissement économique mondial est un obstacle en ce qu’il affecte directement les cours des matières premières, principales ressources exportatrices du continent. Si l’essoufflement des pays développés a été compensé par «L’effet moteur» des pays émergents, dont ceux du groupe des BRICS, la Chine en premier lieu, les prévisions économiques tablent sur une baisse généralisée des performances dans ces zones.
Avec comme conséquences envisagées la baisse des exportations, le reflux des investissements directs étrangers, des aides publiques au développement et des transferts des migrants. Le tout pouvant priver le continent de précieuses ressources nécessaires pour consolider son amorce économique.

A cela il faut ajouter «des mouvements erratiques de capitaux consécutifs à une évolution des attentes des marchés quant aux orientations probables de la politique monétaire dans les grands pays et, notamment, aux États-Unis, pourraient venir conforter cette menace », insiste le rapport.
Ajoutant par la suite : « à moyen et long terme, les perspectives pour l’économie mondiale sont moins favorables que lors de la dernière décennie (…), la croissance dans la zone OCDE et les pays émergents du G20 est susceptible de ralentir, passant de 3.4 % en 1996-2010 à 2.7 % en 2010-60 ».

La donne environnementale

Les transformations industrielles de l’Afrique qui sont une exigence de son développement pourraient accentuer le péril environnemental dont le continent sera l’une des premières victimes. En effet l’irrégularité des précipitations va entraîner un bouleversement du cycle des pluies « nuisant à la production de cultures annuelles telles que les céréales et le coton, ou des cultures pérennes comme le café, le cacao et l’huile de palme».
En outre la baisse des ressources hydriques, voire leur raréfaction dans des zones plus larges du continent va menacer la survie des nombreuses populations qui en sont tributaires pour leurs cultures de subsistance et pour l’entretien de leurs bétails. Le tout sous une pression démographique qui va continuer à corroder les ressources environnementales en décadence.
Ce scénario est naturellement à redouter tant le secteur primaire demeure encore un pilier économique et sociale dans la plupart des Etats.

Une dividende démographique ?

La perspective 2050 de 2 milliards d’africains reste un défis que le continent doit s’atteler à relever. Le premier d’entre tous étant la question de l’emploi. La population active devrait « augmenter de 910 millions entre 2010 et 2050, dont 830 millions en Afrique subsaharienne ».
« Selon les estimations, en 2015, environ 19 millions de jeunes devraient entrer sur le marché du travail en Afrique subsaharienne et 4 millions en Afrique du Nord. Sur les 15 prochaines années, les chiffres seront respectivement de 370 millions et de 65 millions, soit une moyenne annuelle de 24,6 millions et de 4,3 millions de nouveaux arrivants », note le rapport. Mais « la question est de savoir si l’Afrique est en mesure d’absorber toute cette population dans son marché du travail » a insisté Mario Pezzini, directeur du Centre de développement de l’OCDE. Avant d’ajouter qu’il va bien falloir « créer 29 millions de nouveaux emplois d’ici 2030 ».
Un contexte qui montre l’urgence de créer davantage d’emplois décents dans le secteur productif tout en favorisant la transition de ces économies handicapées par l’informel vers le secteur formel. Ce qui exige d’engager des ressources financières dans l’éducation et la formation pour améliorer la qualité du capital humain.
Par ailleurs, indique le rapport, la baisse de la natalité va réduire la charge des personnes en activité ce qui aura pour effet de libérer « des ressources qui serviront à améliorer les conditions de vie (éducation, soins de santé et logement) et à alimenter l’épargne et l’investissement ».
De fait, la création d’emplois décents, générant des revenus et donc du pouvoir d’achat de nature à élargir la base de la classe moyen sera le principal « appât » pour attirer les investisseurs en quête de nouveaux relais de croissance.
Une croissance plus inclusive
La croissance que connaît le continent n’a pas encore le profil à même d’impacter durablement les conditions de vie des africains. « De tous les pays affichant une croissance annuelle moyenne supérieure à 6 % entre 2001 et 2014, l’Éthiopie est la plus performante pour ce qui est de la croissance inclusive (…) Il y a donc urgence à rendre la croissance durable et plus inclusive ».
« La Banque mondiale (2015) prévoit que d’ici 2030, en dépit des efforts importants entrepris dans le cadre des politiques actuelles, 19 % de la population de l’Afrique vivra toujours dans la pauvreté. Ces 300 millions de personnes représenteront alors 80 % de la population mondiale vivant avec moins d’1.25 USD par jour en parité de pouvoir d’achat (PPA) 2005 ».
Ce qui pose la question récurrente de la qualité de la croissance. D’où cette remarque de Steve Kayizzi-Mugerwa économiste en chef et vice-président par intérim de la BAD : « la croissance, ça ne se mange pas… », reprenant une expression en vogue à Abidjan. « Pour que la croissance à venir soit durable et sources de transformations, il faudra que ses bienfaits soient partagés plus équitablement au sein de la population » a-t-il renchéri.
Une orientation qui sera porteur d’apaisement social et de stabilité politique deux piliers incontournables pour consolider les progrès économiques et les maintenir dans le temps.

Malgré tout, les experts ont salué la capacité de résilience de l’économie africaine qui a su amortir les chocs de crise d’Ebola et de la baisse des cours des matières premières notamment dans le secteur minier. Une performance qui s’explique, certes par une hausse des productions de ces matières mais par une diversification en cours. « Le risque le plus important pour l’Afrique, indique Steve Kayizzi-Mugerwa, est de ne pas avoir saisi l’opportunité, quand elle connaissait des taux de croissance supérieurs à 5 % par an pendant 10 ans, de diversifier ses économies (…) Si elle rate le coche, les conséquences sur l’avenir seront irréparables », a-t-il averti, avant de poursuivre : « Il ne faut pas gâcher cette occasion : nous devons planifier et bâtir la résilience de nos économies».

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