L’Association nationale des sociologues du Togo s’est prononcée sur une décision, annoncée le 16 février 2026, du Ministère des Finances et du Budget du Togo visant à assainir le secteur de la microfinance.
Le 16 février 2026, le Ministère des Finances et du Budget du Togo a adressé une correspondance à certaines organisations de développement, notamment Plan International Togo, demandant la cessation de la promotion des Groupements d’Épargne et de Crédit (GVEC) et des Associations Villageoises d’Épargne et de Crédit (AVEC). Cette décision s’inscrit dans le cadre de l’assainissement du secteur de la microfinance au Togo, les autorités estimant que ces structures exercent des activités d’épargne et de crédit sans avoir obtenu l’agrément requis conformément à la loi portant réglementation des Systèmes Financiers Décentralisés.
- Contexte et objet de la réflexion
Le 16 février 2026, le Ministère des Finances et du Budget du Togo a adressé une correspondance à certaines organisations de développement, notamment Plan International Togo, demandant la cessation de la promotion des Groupements d’Épargne et de Crédit (GVEC) et des Associations Villageoises d’Épargne et de Crédit (AVEC). Cette décision s’inscrit dans le cadre de l’assainissement du secteur de la microfinance au Togo, les autorités estimant que ces structures exercent des activités d’épargne et de crédit sans avoir obtenu l’agrément requis conformément à la loi portant réglementation des Systèmes Financiers Décentralisés.
Cette correspondance a suscité de nombreuses réactions dans les milieux professionnels, associatifs et académiques. Au sein de l’Association nationale des sociologues du Togo, les échanges ont été particulièrement nourris et ont permis de mettre en évidence plusieurs dimensions sociales, économiques et institutionnelles de cette décision.
L’objectif de la présente analyse est de passer en revue les principales tendances des discussions, d’en proposer une lecture sociologique approfondie et de formuler des conclusions ainsi que des recommandations à l’endroit des différentes parties prenantes.
- Revue des discussions au sein du panel des sociologues membres et sympathisants de ANSOT
L’analyse des échanges montre que les réactions peuvent être regroupées autour de quatre grandes tendances.
Premièrement, une grande partie des participants exprime une inquiétude quant aux conséquences de la décision sur l’inclusion financière des populations pauvres. Pour ces intervenants, les GVEC et les AVEC constituent aujourd’hui un mécanisme simple, accessible et efficace permettant aux populations, notamment les femmes et les ménages ruraux, de mobiliser leur propre épargne et d’accéder à de petits crédits. Dans de nombreuses localités, ces groupements représentent parfois la seule possibilité pour certaines familles de disposer d’un minimum de services financiers.
Plusieurs témoignages rappellent que les contributions au sein de ces groupements sont généralement très modestes, souvent comprises entre 50 et 200 francs par semaine. Toutefois, une fois mises en commun, ces petites sommes permettent aux membres de financer des activités génératrices de revenus, de faire face à des dépenses imprévues ou encore de soutenir la scolarisation et la santé des enfants.
Deuxièmement, certains participants au débat avancent l’hypothèse d’une influence exercée par certaines institutions de microfinance formelles. Selon cette perception, les groupements d’épargne communautaires auraient progressivement attiré une partie de la clientèle potentielle des institutions de microfinance, notamment en raison de leur proximité avec les populations et des conditions d’accès plus souples aux crédits.
Troisièmement, une autre catégorie d’intervenants appelle à une lecture plus nuancée de la décision en rappelant le rôle régulateur de l’État. Selon cette perspective, les autorités publiques ont la responsabilité de protéger les épargnants et de garantir la stabilité du système financier. L’encadrement des activités de collecte d’épargne et d’octroi de crédit constitue donc une exigence légitime, notamment dans un contexte où certaines structures informelles ont déjà provoqué des pertes financières importantes pour les populations.
Enfin, une quatrième tendance du débat porte sur les conséquences sociales de la suspension de la promotion des GVEC et des AVEC. Plusieurs participants craignent que cette décision entraîne la rupture de dynamiques communautaires construites sur plusieurs années et fragilise les initiatives économiques locales, en particulier celles portées par les femmes.
- Analyse sociologique des enjeux
Du point de vue sociologique, les GVEC et les AVEC ne peuvent être réduits à de simples dispositifs financiers. Ils constituent également des institutions sociales de solidarité. Leur fonctionnement repose sur des principes fondamentaux tels que la confiance, la transparence et la responsabilité collective. Les membres se sélectionnent eux-mêmes, établissent un règlement intérieur et assurent collectivement la gestion des fonds.
Ces groupements jouent également un rôle important dans l’apprentissage de la gestion financière. Ils permettent aux membres d’acquérir progressivement des compétences en matière d’épargne, de crédit et de gestion collective. Dans de nombreux contextes, ces mécanismes constituent une première étape vers l’intégration dans le système financier formel.
Par ailleurs, les GVEC et les AVEC contribuent fortement à l’autonomisation économique des femmes. Dans les zones rurales, où l’accès au crédit reste limité, ces groupements offrent aux femmes la possibilité de financer de petites activités économiques, d’améliorer leurs revenus et de renforcer leur capacité de décision au sein des ménages.
La décision de suspension de la promotion de ces structures met donc en évidence une tension classique dans les politiques de développement : la tension entre la logique de régulation institutionnelle et la dynamique d’auto-organisation des communautés. D’un côté, l’État cherche à sécuriser les activités financières et à prévenir les risques de fraude ou de mauvaise gestion. De l’autre, les populations développent des mécanismes d’entraide qui répondent à des besoins que les institutions financières formelles ne parviennent pas toujours à satisfaire.
Dans de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, cette tension a été résolue par la mise en place de cadres juridiques adaptés permettant d’encadrer les groupements d’épargne communautaires sans en freiner le développement. Ces structures sont alors reconnues comme des instruments d’inclusion financière et comme des passerelles vers le système financier formel.
- Conclusions
L’analyse des discussions et des données sociologiques permet de tirer plusieurs conclusions importantes.
Les GVEC et les AVEC constituent aujourd’hui un levier important d’inclusion financière dans les zones rurales et dans les communautés vulnérables. Leur contribution à l’amélioration des conditions de vie des ménages et à l’autonomisation économique des femmes est largement reconnue.
La décision des autorités publiques s’inscrit néanmoins dans une logique de régulation du secteur financier visant à protéger les épargnants et à prévenir les dérives liées à certaines structures informelles.
Toutefois, l’absence de concertation préalable avec les acteurs concernés risque de produire des effets sociaux négatifs, notamment en fragilisant les dynamiques d’entraide communautaire et en réduisant les opportunités économiques pour les populations vulnérables.
La problématique centrale ne réside donc pas dans l’existence des GVEC et des AVEC, mais plutôt dans la manière de les encadrer et de les articuler avec le système financier formel.
- Recommandations
À l’endroit du Ministère de l’Économie et des Finances, il serait souhaitable d’organiser une concertation nationale associant les organisations de développement, les institutions de microfinance, les chercheurs et les représentants des communautés. Cette concertation pourrait permettre de clarifier la portée de la décision et d’élaborer un cadre juridique spécifique pour les groupements d’épargne communautaires.
Les autorités de régulation financière pourraient également examiner la possibilité d’adapter certaines dispositions réglementaires afin de tenir compte des réalités socio-économiques des zones rurales.
Les organisations non gouvernementales et les structures de développement devraient renforcer les mécanismes de gouvernance et de transparence au sein des groupements d’épargne, tout en documentant davantage leurs impacts socio-économiques afin d’alimenter le dialogue avec les autorités publiques.
Les institutions de microfinance pourraient considérer ces groupements comme des partenaires potentiels plutôt que comme des concurrents. Dans plusieurs pays, les GVEC constituent une première étape permettant aux populations d’acquérir les compétences nécessaires pour accéder ultérieurement aux services financiers formels.
Les collectivités locales et les leaders communautaires ont également un rôle important à jouer dans la préservation des dynamiques de solidarité et dans la promotion d’une gestion responsable des groupements d’épargne.
Enfin, l’Association nationale des sociologues du Togo pourrait contribuer au débat public en produisant des analyses scientifiques indépendantes et en facilitant un dialogue constructif entre les décideurs publics et les acteurs communautaires.
- Conclusion générale
La controverse autour des GVEC et des AVEC révèle un enjeu fondamental pour les politiques de développement au Togo : celui de la reconnaissance et de l’encadrement des initiatives communautaires d’entraide économique. Une régulation efficace doit éviter deux écueils : la dérégulation totale qui expose les populations à des risques financiers et l’interdiction brutale qui pourrait étouffer des mécanismes de solidarité ayant fait leurs preuves.
La voie la plus constructive réside probablement dans un encadrement progressif permettant de sécuriser les pratiques financières tout en préservant les dynamiques communautaires qui contribuent, depuis de nombreuses années, à la résilience des populations les plus vulnérables.

