Par Rene Awambeng, Senior Executive Officer, Premier Invest
9 mars 2026. L’escalade du conflit impliquant l’Iran a, une fois de plus, mis en lumière la vulnérabilité de l’Afrique face aux chocs mondiaux liés aux matières premières et à la logistique. La progression du Brent vers les 120 dollars le baril, les perturbations du trafic de pétroliers dans le détroit d’Ormuz et l’explosion des primes d’assurance contre les risques de guerre constituent un choc externe majeur pour le continent.
Si certains pays exportateurs de pétrole pourraient brièvement bénéficier de recettes plus élevées, la réalité demeure accablante pour la plupart des économies africaines, encore largement dépendantes des importations de carburants raffinés, d’engrais et de denrées alimentaires. L’effet combiné se traduit par une inflation en hausse, des pressions sur les monnaies et une dégradation du pouvoir d’achat des ménages. Nulle part cette situation n’est plus préoccupante que dans les économies fragiles du Sahel.
Une nouvelle onde de choc mondiale
Depuis la fin février, l’intensification des attaques et des menaces autour du détroit d’Ormuz a poussé de grandes compagnies maritimes et des assureurs à suspendre ou à renchérir drastiquement les traversées dans le Golfe. Les primes d’assurance contre les risques de guerre ont parfois été multipliées par dix, tandis que de nombreux navires contournent désormais la zone en passant par le cap de Bonne-Espérance, allongeant jusqu’à deux semaines les trajets entre l’Europe et l’Asie.
Cette situation réduit la disponibilité des cargaisons de carburant et du fret réfrigéré, mettant davantage sous pression les chaînes d’approvisionnement africaines. Le détroit d’Ormuz constitue en effet un point stratégique majeur : environ un cinquième du pétrole mondial et d’importants flux de gaz naturel liquéfié y transitent quotidiennement. Même des interruptions partielles ont des répercussions immédiates sur les marchés mondiaux de l’énergie, faisant grimper les prix du pétrole, du gaz, des engrais et du transport.
Pour les économies africaines, déjà confrontées à un ralentissement du processus de désinflation, ces tensions se traduisent par une pression accrue sur les prix à la consommation, les coûts de la dette et les taux de change.
Panorama par pays : comment le choc se diffuse en Afrique
Le Sahel : la fragilité face à la flambée des prix
Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, la combinaison de l’insécurité, de l’instabilité politique et d’une marge budgétaire limitée accentue les risques. L’inflation sur les carburants et les produits alimentaires, alimentée par la hausse des coûts d’importation, pourrait déclencher des crises humanitaires et aggraver l’instabilité économique. La région dispose de peu de marges d’amortissement et ce choc intervient alors que les relations avec les bailleurs de fonds sont déjà sous tension.
Le Nigeria : un producteur de pétrole toujours vulnérable
Le Nigeria illustre le paradoxe d’un pays producteur de pétrole qui dépend encore fortement des importations de produits pétroliers raffinés.
- Prix du carburant : les interruptions de chargement à la raffinerie Dangote et les ajustements successifs des prix départ dépôt — de 774 nairas à environ 995 nairas par litre — ont entraîné des prix à la pompe dépassant 1 000 nairas dans plusieurs États.
- Pression sur la chaîne d’approvisionnement : la compagnie nationale NNPC cherche des cargaisons supplémentaires de brut pour stabiliser l’approvisionnement des raffineries, mais les prix restent indexés sur les marchés internationaux.
- Implications budgétaires : le budget 2026 est fondé sur un prix du baril de 60 à 65 dollars. Si la hausse des prix du brut peut générer des recettes supplémentaires, celles-ci pourraient être annulées par l’augmentation des importations et les pressions sur le taux de change.
L’Angola : des recettes en hausse mais des coûts également
Luanda se réjouit de la hausse des prix du brut, mais les autorités mettent en garde contre l’augmentation des prix des importations, notamment pour les produits alimentaires et les biens essentiels. Avec un Brent largement supérieur au prix budgétaire de 61 dollars le baril, les risques inflationnistes augmentent.
L’Afrique du Sud : le retour du spectre inflationniste
En tant qu’importateur majeur de pétrole et de produits raffinés, l’Afrique du Sud subit une pression accrue sur les prix réglementés du carburant. La flambée du pétrole pourrait retarder les baisses de taux d’intérêt attendues et accentuer la hausse du coût de la vie via les transports et l’alimentation.
Les points de tension dans la chaîne pétrolière
La chaîne d’approvisionnement africaine en produits raffinés, déjà fragile, fait face à plusieurs pressions :
- des trajets maritimes plus longs et une assurance plus coûteuse, renchérissant les prix de l’essence, du diesel et du kérosène ;
- un amortisseur partiel au Nigeria grâce à la raffinerie Dangote, mais un déficit de brut local oblige encore à importer à des coûts élevés ;
- des risques de pénuries accrues, certains assureurs retirant la couverture automatique des risques de guerre tandis que des traders mobilisent les stocks flottants en Afrique de l’Ouest pour répondre aux besoins immédiats en diesel.
Sécurité alimentaire : un second choc en préparation
Le marché des engrais est particulièrement exposé aux perturbations dans le Golfe. Une grande part de l’urée échangée dans le monde provient de cette région, et la hausse des coûts du gaz et du transport fait bondir les prix. Pour les agriculteurs africains, cela menace directement la prochaine campagne agricole 2026-2027.
Par ailleurs, des transporteurs mondiaux tels que MSC, Maersk, CMA CGM et Hapag-Lloyd ont suspendu ou redirigé leurs services vers le Golfe et la mer Rouge. Les surtaxes d’urgence et les perturbations logistiques renchérissent les importations alimentaires et augmentent les risques de détérioration des produits périssables. Selon plusieurs analystes, une perturbation prolongée pourrait déstabiliser les chaînes d’approvisionnement alimentaires des pays africains à faible revenu.
Budgets, dette et pression budgétaire
Les pays exportateurs de pétrole — Nigeria, Angola, Congo ou Gabon — pourraient enregistrer des recettes supplémentaires temporaires. Mais ces gains risquent d’être compensés par :
- des importations plus coûteuses de nourriture, médicaments et biens manufacturés ;
- une hausse du service de la dette liée à la dépréciation des monnaies ;
- une pression accrue pour augmenter les dépenses sociales.
Pour les importateurs nets comme le Kenya, la Tanzanie, le Ghana, le Sénégal ou le Rwanda, la situation est encore plus délicate. La hausse des coûts du carburant et du transport aggravera les déficits courants, pèsera sur les réserves de change et compliquera les programmes avec le FMI. Le Sahel, déjà fragile, pourrait connaître une dégradation rapide.
Financement du commerce et liquidité : la pression sur le dollar
La flambée du pétrole resserre la liquidité en dollars dans les systèmes bancaires africains.
- Les coûts de confirmation des lettres de crédit augmentent, les banques intégrant davantage le risque géopolitique.
- Les sanctions et les clauses liées aux risques de guerre ralentissent les opérations commerciales documentaires et alourdissent les contraintes de conformité.
- Le retrait de la couverture automatique des risques de guerre dans le Golfe oblige les importateurs à souscrire des assurances plus coûteuses, souvent hors de portée pour les petits acteurs africains.
Paradoxalement, ce contexte redonne aux lettres de crédit un rôle central pour sécuriser les importations essentielles de carburants, d’engrais et de produits alimentaires.
Inflation et hausse du coût de la vie
L’impact sur les ménages sera significatif. L’inflation des carburants se répercute rapidement sur les transports, la production d’électricité, la transformation des céréales et la logistique frigorifique. L’inflation alimentaire suit généralement avec un décalage, lorsque les coûts des engrais, du transport et du stockage se transmettent aux prix des produits de base.
Malgré les prévisions antérieures du FMI anticipant une désinflation mondiale progressive, les risques macroéconomiques repartent à la hausse. Pour des millions de familles africaines, cela signifie des prix plus élevés sur les marchés, une baisse du pouvoir d’achat et des arbitrages budgétaires plus difficiles.
L’équation du raffinage au Nigeria
La raffinerie Dangote joue désormais un rôle central dans la formation des prix du carburant au Nigeria. Toutefois :
- elle reste dépendante des prix mondiaux du brut et des conditions de change ;
- les interruptions de chargement reflètent généralement des ajustements de coûts de remplacement plutôt que des ruptures d’approvisionnement ;
- des allocations stables de brut et des cadres de prix clairs sont nécessaires pour réduire la volatilité.
La suppression des subventions signifie par ailleurs que les consommateurs ressentent désormais les chocs pétroliers plus rapidement qu’auparavant.
Trois scénarios pour les mois à venir
1. Perturbation prolongée
Le Brent oscille entre 100 et 120 dollars et les détournements par le cap de Bonne-Espérance se poursuivent. Les importateurs africains subissent une hausse de l’inflation énergétique de 2 à 5 points et une aggravation des déficits extérieurs.
2. Stabilisation partielle
Le Brent se stabilise entre 85 et 100 dollars et certains assureurs et transporteurs reprennent leurs activités avec des conditions ajustées. L’inflation reste élevée mais plus gérable avec des soutiens budgétaires ciblés.
3. Désescalade rapide
Le Brent retombe vers 70-80 dollars avec l’apaisement des tensions. Les pressions sur les prix et les devises se relâchent, mais la confiance économique reste affectée.
Priorités politiques et économiques
Pour les gouvernements et les banques centrales
- actualiser les budgets avec des scénarios de stress à 90, 110 et 120 dollars le baril ;
- élargir les lignes de financement du commerce en devises via Afreximbank et les institutions de développement ;
- privilégier les aides sociales ciblées plutôt que les subventions généralisées aux carburants.
Pour les agences énergétiques et logistiques
- formaliser les accords d’approvisionnement en brut pour stabiliser l’activité des raffineries ;
- diversifier les routes commerciales et sécuriser à l’avance les assurances contre les risques de guerre ;
- utiliser les stocks stratégiques pour amortir les pénuries immédiates.
Pour les acteurs de l’agro-industrie
- couvrir les achats d’engrais et de céréales contre les fluctuations de prix ;
- sécuriser les capacités de transport frigorifique et diversifier les ports d’entrée.
Pour les banques et les entreprises
- réviser les contrats commerciaux pour intégrer la hausse des coûts de transport et des lettres de crédit ;
- ajuster les cycles de trésorerie face à l’allongement des délais d’expédition.
Pourquoi le Sahel nécessite une attention urgente
La combinaison des crises sécuritaires, de la fatigue des bailleurs et de la hausse des prix des importations crée un cocktail explosif. Sans intervention rapide — soutien alimentaire et énergétique, programmes d’engrais et corridors de transport sécurisés — la région risque de basculer vers une instabilité accrue.
À moyen terme, le développement des énergies renouvelables, des mini-réseaux et des infrastructures résilientes au climat pourrait réduire la dépendance chronique aux importations.
Ce que cela signifie pour les infrastructures et la transition énergétique
Les infrastructures de transport devront absorber des coûts de carburant plus élevés, des calendriers logistiques perturbés et des cycles d’expédition plus longs, ce qui pourrait fragiliser les projets en partenariat public-privé et l’économie des corridors commerciaux.
Dans le secteur énergétique, la crise souligne l’importance du raffinage domestique, d’une production fiable d’électricité à base de gaz et d’investissements accélérés dans le solaire, l’éolien et le stockage — autant de boucliers contre les chocs externes.
L’Afrique a déjà traversé des chocs pétroliers, mais son exposition demeure élevée. La crise actuelle rappelle que la résilience — qu’elle repose sur des systèmes énergétiques diversifiés, des réseaux logistiques solides ou des capacités accrues de financement du commerce — n’est plus une option. Elle constitue désormais le fondement même de la sécurité économique dans un monde de plus en plus turbulent.
A propos de René Awambeng
René Awambeng est un banquier d’investissement camerounais et fondateur de Premier Invest. Fort de plus de trente ans d’expérience dans la finance internationale, il a occupé des postes de direction à Afreximbank et au sein du groupe Ecobank avant de lancer sa plateforme d’investissement destinée à connecter les capitaux internationaux aux projets stratégiques en Afrique.

