Par Jérémie Wakilongo*
Alors que les tensions entre l’Iran, les États-Unis et Israël atteignent un paroxysme en ce 4 mars 2026, le monde ne se contente plus d’observer le risque d’une déflagration militaire ; il assiste à l’effondrement doctrinal de l’ordre multilatéral né en 1945. En refusant de laisser une « porte de sortie » diplomatique à Téhéran, la stratégie occidentale d’asphyxie est en train de briser l’outil même de la stabilité mondiale : l’Organisation des Nations unies.
Le paradoxe du rat acculé : l’échec de la planification stratégique
En stratégie militaire, Sun Tzu enseignait déjà qu’il ne faut jamais murer totalement une issue pour un ennemi, sous peine de le voir combattre avec la fureur du désespoir. Mais bien avant lui, la sagesse des empires africains, notamment celle de l’Empire du Mali sous Soundiata Keïta, privilégiait la force du serment et du dialogue plutôt que l’anéantissement de l’adversaire. La Charte du Manden (1235) posait déjà le principe du respect de l’intégrité de l’autre afin d’éviter le chaos.
En privant l’Iran de toute perspective de survie souveraine, l’Occident rompt avec cette rationalité millénaire. Le risque n’est plus seulement conventionnel : un acteur acculé peut devenir le moteur d’une « politique de la terre brûlée ». C’est le cœur de mon ouvrage La confession d’un criminel avant la mort : j’y analyse comment, sous le poids d’une injustice perçue comme existentielle, celui que l’ordre établi désigne comme un criminel finit par endosser le costume du héros protecteur.
L’ombre de 1960 et le miroir des empires
Cette erreur stratégique de l’encerclement résonne cruellement avec la crise congolaise de 1960. En refusant toute issue diplomatique à Patrice Lumumba, les puissances de l’époque ont elles-mêmes forgé le symbole qu’elles voulaient détruire. L’histoire nous enseigne que les empires qui durent, comme celui du Mali, savaient intégrer la médiation comme pilier de leur puissance. À l’inverse, l’approche actuelle de « pression maximale » ressemble à l’arrogance des empires en déclin. Elle transforme un acteur géopolitique complexe en symbole de résistance globale.
L’ONU : chronique d’une obsolescence programmée
Originaire de Goma, dans l’Est de la RDC, j’ai vécu la guerre au plus près du front. Mon expérience de terrain, relatée dans mon livre 90 jours dans le camp de l’ONU, témoigne des failles structurelles de la protection internationale. Aujourd’hui, l’incapacité du Conseil de sécurité à proposer une médiation crédible face à l’Iran s’apparente à l’acte de décès d’un système. Si l’ONU ne peut plus garantir la sécurité collective par le droit, elle perd sa légitimité au profit d’alliances régionales perçues comme plus crédibles.
Conclusion : réhabiliter la diplomatie de survie
L’art de la guerre n’est pas la destruction totale, mais la recherche d’une nouvelle stabilité. L’Empire du Mali lui-même s’est éteint par l’érosion progressive de ses principes de médiation. Sans une issue honorable pour Téhéran, le choc mondial pourrait ne laisser derrière lui qu’un champ de ruines institutionnelles. Il est urgent que les planificateurs redécouvrent la vertu de la diplomatie de survie, avant que les piliers du temple mondial ne s’effondrent sur nous tous.
À propos de Jérémie Wakilongo
Jérémie Wakilongo est expert en planification régionale et écrivain-analyste. Ancien journaliste reporter (RCM France) basé à Goma. Auteur de «La confession d’un criminel avant la mort » et «90 jours dans le camp de l’ONU ».

