Par Thierno Seydou Nourou SY
Président et Fondateur de Nourou Financial Consulting (NFC) – Dakar, Sénégal
www.nouroufinancial.com
Depuis des décennies, la filière arachidière sénégalaise évolue dans un cycle presque immuable : produire, collecter, stocker, arbitrer dans l’urgence, puis recommencer. Ce système, hérité d’une époque où l’État structurait l’ensemble de la chaîne de valeur, est aujourd’hui à bout de souffle.
La question n’est plus de savoir qui doit acheter l’arachide, mais comment la transformer durablement en valeur économique, sociale, industrielle et environnementale.
Une filière historiquement intégrée, aujourd’hui fragmentée
La création de l’ONCAD, puis de la SONACOS, reposait sur une vision systémique : encadrement des producteurs, collecte organisée, transformation locale et commercialisation structurée. L’arachide était alors bien plus qu’une culture de rente : elle constituait un pilier de l’économie rurale, mobilisant des millions d’acteurs et générant de puissants effets d’entraînement sur le transport, l’élevage, l’artisanat et le commerce.
La libéralisation partielle, les programmes d’ajustement structurel et le retrait progressif de certains instruments publics ont rompu cette cohérence. L’État s’est progressivement retrouvé en position d’acheteur de dernier ressort, tandis que les capacités industrielles se dégradaient et que l’essentiel de la valeur ajoutée quittait le territoire.
Une culture à fort ancrage social, mais à faible transformation locale
Aujourd’hui encore, l’arachide fait vivre plusieurs centaines de milliers de ménages, mobilise une main-d’œuvre saisonnière importante et joue un rôle central dans la stabilité sociale et la rétention des populations rurales. Elle demeure un amortisseur social majeur.
Mais sur le plan économique, le paradoxe est frappant : le Sénégal produit entre 800 000 et 1 million de tonnes d’arachide par an, pour une capacité de trituration estimée à environ 300 000 tonnes. Cet écart structurel alimente les stocks invendus, encourage l’exportation de matière première brute et impose chaque année une mobilisation massive de ressources publiques.
Une urgence structurelle, pas conjoncturelle
Les mesures visant à sécuriser les revenus des producteurs et à organiser la collecte sont nécessaires et légitimes. Mais acheter chaque année entre 400 000 et 450 000 tonnes à environ 305 FCFA/kg, soit 140 à 190 milliards FCFA, sans capacité de transformation suffisante, revient à financer le stockage plutôt que le développement, avec des risques élevés de dépréciation et de pertes.
À titre de comparaison, un programme d’investissement industriel de 150 à 180 milliards FCFA, étalé sur cinq ans, permettrait de créer 8 à 10 unités modernes de transformation capables d’absorber durablement l’essentiel de la production nationale.
Reconstruire la chaîne de valeur : des leviers structurants
Sortir du cercle vicieux impose une reconstruction complète de la filière autour de piliers complémentaires et cohérents :
- Réorganisation de la production, avec une amélioration des rendements et une orientation vers la qualité afin de rendre la graine accessible à un prix économique compatible avec la transformation industrielle.
- Production contractualisée, alignée sur les besoins des unités de transformation et intégrant des pratiques agroécologiques pour préserver les sols et l’eau.
- Collecte et stockage professionnalisés, avec une optimisation logistique permettant de réduire les coûts, les pertes et l’empreinte carbone.
- Transformation industrielle décentralisée, implantée au plus près des bassins de production, reposant sur des équipements modernes, performants et sobres en énergie.
- Valorisation intégrale de la graine, dans une logique d’économie circulaire : huiles alimentaires, tourteaux pour l’élevage, coques pour l’énergie ou les amendements organiques, mais aussi développement de produits dérivés à plus forte valeur ajoutée.
- Marchés sécurisés, par une politique commerciale protectrice mais réaliste, limitant les importations d’huiles à bas coût, souvent associées à la déforestation, tout en restant compatible avec les engagements régionaux.
- Financement orienté vers l’investissement productif, via des partenariats public-privé, des instruments financiers dédiés et une mobilisation accrue des investisseurs institutionnels.
Clarifier la responsabilité de la transformation
Le principe central de la stratégie proposée est clair : la transformation doit être portée par le secteur privé, et non par l’État.
Le rôle de la puissance publique est celui d’un stratège et d’un catalyseur : elle crée les conditions économiques, réglementaires et financières favorables, et conditionne ses interventions (achats publics, accès au financement, avantages fiscaux et fonciers) à des engagements mesurables de transformation industrielle.
Cette approche permet de rompre avec la logique d’assistance permanente pour entrer dans une dynamique d’investissement productif, créatrice d’emplois et de valeur ajoutée locale, tout en offrant une protection commerciale ciblée et temporaire.
OPS, industriels et réalités de terrain
Il serait illusoire de considérer que tous les Opérateurs Privés Stockeurs (OPS) ont, historiquement, vocation à devenir des industriels. Beaucoup ont construit leur modèle économique sur le commerce, la collecte et les marges d’intermédiation, avec peu d’incitation à investir dans la transformation.
La stratégie proposée repose donc sur une sélection et une transformation du modèle des OPS :
- ceux qui acceptent d’investir dans l’outil industriel, la traçabilité et la création de valeur deviennent des acteurs centraux de la nouvelle chaîne ;
- ceux qui restent dans une logique purement commerciale demeurent des intermédiaires, sans accès privilégié aux mécanismes publics de soutien.
Parallèlement, le Sénégal dispose déjà d’un tissu souvent sous-estimé d’unités artisanales et semi-industrielles, notamment dans le bassin arachidier et autour de Touba, produisant de l’huile brute dite « Seggal » et des tourteaux. Ces unités, intensives en emploi et proches des producteurs, constituent une base réelle de pré-industrialisation. Leur mise à niveau technologique, leur accès au financement et leur intégration dans des chaînes de valeur structurées doivent constituer un axe central de la stratégie industrielle.
Une transition réaliste et progressive
À court terme, des mesures d’apaisement sont possibles :
- exportations encadrées d’une partie des excédents pour désengorger les stocks,
- conditionnement des achats publics à des engagements mensuels de transformation, vérifiables et transparents,
- publication régulière des volumes stockés, transformés et commercialisés.
À moyen terme, l’objectif pourrait être de transformer jusqu’à 900 000 tonnes d’arachide, de produire environ 360 000 tonnes d’huile et 540 000 tonnes de tourteaux, de réduire significativement les importations et de renforcer la souveraineté alimentaire.
Une contrainte économique à intégrer lucidement
Il convient enfin de reconnaître que l’huile d’arachide fait face, depuis la fin des années 1990, à une contrainte structurelle de compétitivité, tant sur les marchés internationaux que sur le marché national, du fait de la concurrence d’huiles végétales à bas coût.
Cette réalité impose de penser l’industrialisation non comme une reproduction du modèle passé, mais comme une diversification des débouchés, une montée en gamme, une valorisation intégrale de la graine et un positionnement assumé sur le marché régional et la souveraineté alimentaire.
Conclusion : de la gestion de crise à la stratégie industrielle
L’arachide ne doit plus être une variable d’ajustement budgétaire. Elle peut redevenir un moteur d’industrialisation rurale, de création d’emplois, de souveraineté alimentaire et de transition écologique.
Le Sénégal dispose de la matière première, des acteurs, des compétences et des ressources financières. Il lui manque désormais une stratégie industrielle cohérente, stable et partagée, où l’État joue pleinement son rôle de stratège et où le secteur privé assume celui d’industriel.

