Par Pr Amath NDIAYE, FASEG-UCAD.
Dans l’UEMOA, la question de la liquidité bancaire est souvent évoquée sans être clairement expliquée. Pourtant, les chiffres arrêtés au troisième trimestre 2025 livrent un enseignement central : les banques commerciales de la zone sont structurellement dépendantes de la Banque centrale, et cette dépendance est étroitement liée au financement des déficits budgétaires des États.
La liquidité bancaire correspond à la capacité des banques à faire face à leurs obligations immédiates : retraits des déposants, paiements interbancaires, règlements avec l’État et octroi normal de crédits. C’est, en quelque sorte, le carburant quotidien du système bancaire. Une banque peut être financièrement solide, mais sans liquidité suffisante, elle ne peut pas fonctionner normalement.
Dans l’UEMOA, il est essentiel de distinguer la liquidité propre des banques – leur trésorerie autonome – de la liquidité fournie par la Banque centrale. Or, au troisième trimestre 2025, la liquidité propre du système bancaire est massivement négative (–3 567,6 milliards FCFA). Ce chiffre est fondamental : il signifie que, sans l’intervention permanente de la Banque centrale, les banques de la zone ne seraient pas en mesure d’assurer leurs engagements courants.
Face à ce déficit structurel, les banques commerciales recourent au refinancement auprès de la BCEAO. Le refinancement désigne les prêts accordés par la Banque centrale aux banques afin de leur fournir la liquidité nécessaire à leur fonctionnement. À travers ce mécanisme, la BCEAO assume pleinement son rôle de prêteur en dernier ressort du système bancaire.
Concrètement, lorsqu’une banque manque de liquidité, elle se présente aux guichets de la Banque centrale avec des actifs en garantie, appelés collatéraux, et reçoit en contrepartie des ressources de court ou de moyen terme. Dans l’UEMOA, ces collatéraux sont constitués principalement de titres publics (bons et obligations émis par les États), mais aussi, dans certains cas, de créances privées jugées éligibles. Les titres publics sont privilégiés car ils sont considérés comme plus sûrs et plus liquides.
À fin septembre 2025, le refinancement accordé par la BCEAO aux banques est positif et très élevé (+7 919,9 milliards FCFA). Ce niveau montre clairement que le recours à la Banque centrale n’est ni exceptionnel ni conjoncturel : il est structurel. Autrement dit, le système bancaire de l’UEMOA fonctionne durablement grâce à une liquidité centrale fournie par la BCEAO.
La liquidité bancaire globale, qui correspond à la somme de la liquidité propre des banques (négative : –3 567,6 milliards FCFA) et du refinancement BCEAO (positif : +7 919,9 milliards FCFA), s’établit à 4 352,3 milliards FCFA à fin septembre 2025. Ce chiffre illustre une réalité simple mais essentielle : la liquidité du système bancaire repose avant tout sur l’action de la Banque centrale comme prêteur en dernier ressort.
Cette dépendance structurelle est directement liée à la dette publique des États. Les pays de l’UEMOA enregistrent des déficits budgétaires importants, qu’ils financent par l’émission de bons et obligations sur le marché régional. Les principaux acheteurs de ces titres sont les banques commerciales. Mais pour pouvoir les acquérir, les banques doivent disposer de liquidité, qu’elles obtiennent précisément auprès de la BCEAO. La Banque centrale devient ainsi le pilier indirect du financement des déficits publics, même si elle ne prête pas directement aux États.
Contrairement à certaines idées reçues, la BCEAO soutient donc déjà fortement les finances publiques. Toutefois, ce soutien est encadré par des contraintes strictes. La Banque centrale ne peut pas s’engager dans des politiques d’assouplissement quantitatif massif, car elle doit préserver deux équilibres fondamentaux : une inflation faible et maîtrisée et un niveau adéquat de réserves de change. Ces deux éléments sont indispensables pour maintenir la crédibilité monétaire, rassurer les investisseurs étrangers et soutenir une croissance économique durable.
En définitive, le véritable enjeu n’est pas de demander davantage de création monétaire, mais de réduire progressivement la dépendance des États et des banques à la liquidité centrale, à travers une meilleure discipline budgétaire, une gestion plus efficace de la trésorerie publique et un approfondissement des marchés financiers régionaux.
A propos
Prof. Amath Ndiaye est un éminent économiste sénégalais, titulaire d’un Doctorat d’État en Sciences Économiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (2001) et d’un Doctorat de 3e cycle en Économie du Développement de l’Université de Grenoble, France (1987). Depuis 1987, il enseigne à la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Expert reconnu, il a collaboré avec des institutions prestigieuses telles que la Banque Africaine de Développement, la Banque Mondiale, et le FMI, se spécialisant notamment dans les domaines des taux de change, de la croissance économique, et du développement institutionnel. Il était expert-membre du comité de pilotage de la Commission de l’Union Africaine pour la Création de la Banque Centrale Africaine.. Prof. Ndiaye est l’auteur de nombreuses publications influentes, notamment sur les régimes de change et la croissance économique en Afrique de l’Ouest. Trilingue, il maîtrise le wolof, le français et l’anglais.

