Par TRAORE Cheikh Tourad
À l’aube du nouvel an 2026, les relations internationales sont encore secouées par des turbulences découlant de la politique étrangère des Etats-Unis.
Les opérations conduites par les États-Unis au Venezuela constituent, au regard du droit international, des violations de l’interdiction du recours à la force, du principe de souveraineté et de l’obligation de s’abstenir de sanctions coercitives aux conséquences humanitaires contraires au respect des droits humains. Aujourd’hui, Samedi 3 février, une énième violation a eu lieu à savoir une attaque armée contre le Venezuela et l’exfiltration de son Président et de sa femme hors du pays.
Il ne s’agit pas ici de faire le bilan moral de ces interventions, mais de questionner l’hégémonie militaire et économique que les États-Unis déploient à travers ces actions, et de réfléchir à des réponses politiques que les États africains pourraient adopter.
Dès l’entame de son deuxième mandat comme Président des États-Unis, Donald Trump a signé une série de décrets pour repositionner son pays par rapport au monde. Tous ces décrets ont un point commun : placer les intérêts américains au-dessus de toute logique de solidarité internationale ou de rôle traditionnel de « gardien » de l’ordre libéral.
Sur le plan militaire, Washington assume désormais une doctrine baptisée « la paix par la guerre ». Le Ministère de la Défense a même été rebaptisé Ministère de la Guerre. Le Secrétaire à la Guerre a présenté en Octobre les contours de cette doctrine : libérer les “guerriers de l’Amérique”, leur rendre une liberté totale “en nom, en acte et en autorités”. Il est allé jusqu’à qualifier les règles de droit international encadrant les opérations militaires de “stupides”, appelant à la fin des “règles d’engagement politiquement correctes et oppressives”, pour leur substituer, selon ses mots, “du bon sens, une létalité maximale et l’autorité pour les combattants”. Les opérations des Etats-Unis ou de son allié israélien en Palestine, au Liban, en Iran, et au Venezuela semble avoir mis en pratique cette nouvelle doctrine avec la multiplication d’opérations dites « préventives » et des actes de défiance du droit international y compris des sanctions contre des Magistrats de la Cour Pénale Internationale.
La question migratoire n’est pas en reste dans cette nouvelle politique étrangère des Etats-Unis, avec au 1er décembre 2026, des restrictions sur près de la moitié des populations originaires d’Afrique. Face à cette trajectoire américaine, la politique étrangère africaine doit s’adapter et faire face. Beaucoup soutiennent que l’Afrique n’a pas les moyens de répondre à la montée d’hégémonie des États-Unis. Cela est inexact. Des réactions individuelles, pays par pays, exposeraient en effet chaque État africain aux représailles d’un gouvernement Trump qui n’a jamais caché sa préférence pour la diplomatie du bras de fer et la réciprocité agressive. L’exemple le plus évident reste la guerre commerciale menée contre la Chine.
Mais une réponse coordonnée à l’échelle continentale changerait radicalement l’équation. Cependant, ce que ces analyses sur une potentielle réponse africaine ne mentionne pas c’est l’existence de leviers de puissance africaine inexplorée à savoir : la démographie africaine dépassant le milliard d’habitants, l’existence des minéraux essentiels aux technologies modernes tels que le cobalt, le lithium, le nickel et des éléments de terres rares, et la longue tradition d’intégration régionale.
En outre, sur le plan militaire, les États-Unis n’ont aucune frontière commune avec les pays africains. Washington dépend néanmoins d’accords stratégiques (bases, corridors aériens, coopérations logistiques) pour préserver ses intérêts en Afrique. Les États africains disposent donc, individuellement mais surtout collectivement, de leviers d’influence sous-estimés.
Sur le plan migratoire, les Américains sont très présents en Afrique dans les secteurs touristique, privé, et non gouvernemental. Les Etats africains pourraient parfaitement appliquer une réciprocité coordonnée, non pas dans une logique punitive, mais pour rappeler que le respect doit être mutuel.
Un autre levier essentiel est le leadership moral que les États africains doivent revendiquer. Les violations répétées du droit international par les États-Unis, comme celles de leur allié israélien dans divers théâtres de conflit, représentent une opportunité rarement discutée : celle d’affirmer une diplomatie africaine fondée sur les principes, la cohérence et la dignité.
La diplomatie du silence ne peut plus être l’option confortable pour une Afrique qui veut s’affranchir des vestiges de la domination coloniale et post-coloniale.
Un exemple récent de leadership moral a été la posture de l’Afrique du Sud par rapport à la guerre à Gaza. Elle a été le premier pays à saisir la Cour Internationale de Justice contre Israël. Plus tard, des États européens et sud-américains ont rejoint la procédure.
L’importance de ce leadership moral pour les États africains réside dans le fait qu’à l’échelle internationale, beaucoup d’opinions publiques ne soutiennent pas ces violations du droit international comme le démontrent les soutiens à la cause palestinienne dans les plus prestigieuses universités américaines d’où sortent les décideurs politiques et chefs d’entreprise, et les manifestations propalestiniennes dans des pays européens pro-Israël.
Cela montre que ce leadership moral peut même faire de l’Afrique un candidat sérieux à un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, en développant sa crédibilité aux yeux des futurs décideurs du monde et des acteurs opposés à un ordre international à géométrie variable.
Le dernier levier important pour les Etats africains c’est de chercher à développer des positions communes avec l’Asie et l’Amérique latine. Ces régions sont elles aussi confrontées à des formes d’hégémonie inhérentes à l’architecture de l’ordre international actuel.

