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Algérie: les cinq raisons du processus inflationniste et son impact sur le pouvoir d’achat

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Par Abderrahmane MEBTOUL, Professeur des universités, expert international Docteur d’Etat.


(1 dollar USD = 136,6 dinars algériens – DA). S’agissant d’un problème aussi complexe que celui de l’inflation, il me semble utile de préciser que qu’une analyse objective doit tenir compte de la structure et des particularités de l’économie à laquelle ils sont appliqués, les aspects de structures de l’économie internationale, de l’économie interne résultant de l’option de la stratégie de développement économique, aux schémas de consommation générés en son sein pour des raisons historiques, d’influences socioculturelles et aux composantes des différentes forces sociales pour s’approprier une fraction du revenu national. 


1.- Le taux d’inflation cumulé entre 2000/2021 qui n’ a pas été réactualisé depuis 2011, approche 100% entre 2000/2021 et on peut pondérer aisément à 50% donnant une détérioration du pouvoir d’achat d’environ 150% durant cette période. Nous assistons à une concentration excessive du revenu national au profit d’une minorité rentière où, un fait nouveau, une partie de la classe moyenne commence à disparaître graduellement et à rejoindre la classe pauvre. L’action louable au profit des zones d’ombre serait un épiphénomène face à la détérioration du pouvoir d’achat de la majorité de la société et on peut se demander comment un ménage avec entre 30.000/50.000 dinars (soit 220 dollars à 336 dollars) peut-il survivre surtout s’il vit seul en dehors de la cellule familiale qui par le passé grâce au revenu familial servait de tampon social ?

Mais, attention à la vision populiste : doubler ou tripler les salaires sans contreparties productives entraîne une dérive inflationniste, un taux supérieur à 20% qui pénalise surtout les couches les plus défavorisées, l‘inflation jouant comme redistribution au profit des revenus spéculatifs. La condition sine qua – non de la sécurité du pays étant posée, s’impose une nouvelle gouvernance (la moralité des dirigeants) en évitant un nivellement par le bas, vison populiste suicidaire, en paupérisant les couches moyennes fondement de tout processus de développement, nécessitant un large front social et un sacrifice partagé, afin de freiner la détérioration du pouvoir d’achat qui risquent de provoquer d’importants remous sociaux, voire la déstabilisation du pays.

Les tensions sociales, tant qu’il y a la rente, sont atténuées artificiellement grâce aux recettes des hydrocarbures qui permettent des subventions et transferts sociaux représentant 23,7% du budget général de l’Etat et 9,4% du PIB pour l’exercice 2021, mais mal gérés et mal ciblés, qui ne profitent pas aux plus démunis. Dossier politique éminemment sensible avec des impacts socio-économiques, la mise en place de subventions ciblées suppose, à la fois, un système d’information fiable posant la difficulté de l’intégration de la sphère informelle (revenus informels) et une large concertation sociale pour éviter des remous sociaux qui ont des incidences politiques et sécuritaires.

Quant aux caisses de retraites, véritable bombe à retardement, pour 2020, les perceptions ont atteint les 762 milliards de dinars et les dépenses dépassent les 1.400 milliards DA avec un déficit observé de l’ordre de 640 milliards DA et une prévision de 700 milliards de dinars 2021. Pour environ 3,3 millions de retraités fin 2020 et le ratio de nombre de travailleurs cotisants pour un retraité est actuellement à 2/1 alors que le norme pour garantir la viabilité d’un système de retraite est d’au moins cinq actifs cotisants pour un retraité. Dans cette conjoncture difficile de tensions géostratégiques, budgétaires et sociales, il y a urgence d’une nouvelle gouvernance et pour éviter des débats stériles, devant avoir un diagnostic serein pour proposer de bonnes solutions. Comme toutes les actions qui ont un résultat très mitigé , malgré des dépenses et la mobilisation de la ressource humaine, pour drainer le capital-argent de la sphère informelle, pour preuve, malgré tout un tapage publicitaire, l’argent capté à travers la finance islamique selon les données du premier ministre devant le parlement avec le nombre des comptes bancaires ouverts depuis le lancement des produits de la finance islamique de 15.000 comptes à pour un montant dérisoire de 10 milliards de dinars (0,1%) sur un montant global de plus de 6140,7 milliards de dinars en 2020 selon les données de la Banque d’Algérie , le président de la république ayant annoncé, faute d’un système d’informations fiables, entre 6000 et 10.000 milliards de dinars.

Pour l’Algérie, l’important est de mettre en place des mécanismes pour que les pratiques de corruption, de mauvaise gestion qui menacent la sécurité nationale ne se reproduisent plus. Car selon le rapport du premier ministre, en date du 01 janvier 2021, repris par l’APS, durant les 30 dernières années , l’assainissement des entreprises publiques a nécessité environ 25 milliards de dollars dont plus de 80% sont revenues à la case de départ et entre 2005/2020 la réévaluation des projets a coûté plus de 8900 milliards de dinars, soit au cours moyen de 130 dinars pour un dollar, le montant faramineux de 68,5 milliards de dollars, chiffre avancé, par le Premier ministre, ministre des Finances, qui répondait aux questions des députés de l’APN dans le cadre du débat du Plan d’action démontrant une non maîtrise dans la conduite des projets : mauvaise gestion et corruption. Cependant, il ne faut pas confondre acte de gestion, tout manager prenant des risques, pouvant gagner ou perdre, impliquant la dépénalisation des actes de gestion et corruption.

Cinq moteurs de l’inflation

-Je recense cinq raisons du processus inflationniste qui a un impact sur le pouvoir d’achat. Premièrement, la faiblesse de la gouvernance, l’absence de mécanismes de régulation d’ensemble, la responsabilité ne relevant pas seulement du Ministère du commerce, les actions punitives étant limitées, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques, processus accéléré par le manque de coordination entre certains ministères.

Deuxièmement, la faiblesse du taux de croissance, résultant de la faiblesse de la production et de la productivité , l’Algérie, selon le rapport de l’OCDE, dépensant deux fois plus pour avoir deux fois moins d’impact en référence aux pays similaires. Sur les 2,9 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures annoncées par le Ministère du commerce, sans analyser la structure, les produits manufacturés et alimentaires dont le sucre représentent pour les huit premiers mois 2021, environ 600 millions de dollars, 80% étant des dérivées d’ hydrocarbures et des produits semi- finis devant, pour avoir la balance devises nette pour l’Algérie, soustraire les matières premières importées en devises et les exonérations fiscales . Cela découle de la non-proportionnalité entre les dépenses monétaires et leur impact renvoyant à la corruption via les surfacturations.

L’on note une entrée en devises de plus de 1000 milliards de dollars entre 2000 et 2019 et une importation de biens et services d‘environ 935 milliards de dollars pour une croissance dérisoire en moyenne annuelle de 2/3% alors qu’elle aurait dû dépasser 9/10% et pour 2020 une sortie de devises de 20 milliards de dollars pour une croissance négative de moins 6%. Espérant 3% pour 2021 mais un taux de croissance se calcule par rapport à la période précédente ; ainsi 3% rapporté à un taux négatif de 6% donne entre 0-1% largement inférieur à la pression démographique, plus de 44 millions d’habitants au 01 janvier 2021, où il faut pour réduire les tension sociales créer 350.000/400.000 emplois productifs par an, non des emplois rente, qui s’ajoute au taux de chômage actuel.

L’amélioration du solde de la balance commerciale n’est pas significative dans cette conjoncture actuelle car on ne peut tout restreindre, quitte à étouffer tout l’appareil productif qui selon les organisations patronales fonctionne à peine à 50%, quitte à aller vers une implosion sociale avec un taux de chômage qui avoisine 15% en 2021, mais beaucoup plus élevé si l’on pondère par les emplois improductifs et touchant particulièrement les diplômés. En cas de baisse drastique des réserves de change entre 10/15 milliards de dollars, contre 48 milliards de dollars fin 2020, 44 entre avril/mai 2021 et 194 milliards de dollars le 01 janvier 2014 qui tiennent la cotation du dinar algérien à plus de 70%, la Banque d’Algérie sera contrainte de dévaluer le dinar officiel à environ 200/220 dinars pour un euro avec une envolée du cours sur le marché parallèle qui fluctue en fonction du taux d’inflation d’environ 300 dinars pour un euro minimum.

Troisièmement, la dévaluation du dinar qui influe sur le prix international des produits importés finis, semi finis et équipements, 85 % des matières premières des entreprises publiques et privées étant importées, le taux d’intégration ne dépassant pas 15%. Le prix final au consommateur est amplifié par la dévaluation drastique du dinar qui est passé de 76/80 dinars un dollar vers les années 2000/2004 et à 136,3867 dinars un dollar et 161,2601 dinars un euro le 19 septembre 2021, avec un cotation sur le marché parallèle malgré la fermeture des frontières dépassant les 210 dinars pour un euro. La loi de finances 2021 prévoit, pour 2022, 149,32 DA pour 1 USD et pour 2023 l’on verrait donc la dévaluation de la monnaie nationale se poursuivre avec 156,72 dinars pour un dollar ce qui rend sceptiques les investisseurs créateurs de valeur ajoutée à moyen terme, face tant à l’instabilité juridique que monétaire, spéculer étant plus rentable que réaliser un projet .

Cette dévaluation permet d’augmenter artificiellement la fiscalité des hydrocarbures (reconversion des exportation hydrocarbures en dinars) et la fiscalité ordinaire (via les importations tant en dollars qu’en euros convertis en dinar dévalué), cette dernière accentuant l’inflation des produits importés (équipements), matières premières, biens finaux, montant accentué par la taxe à la douane s’appliquant à la valeur dinar, étant supportée en fin de parcours, par le consommateur comme un impôt indirect, l’entreprise ne pouvant supporter ces mesures que si elle améliore sa productivité. L’effet d’anticipation d’une dévaluation rampante du dinar a un effet négatif sur toutes les sphères économiques et sociales dont le taux d’intérêt des banques qui devraient le relever de plusieurs points, s’ajustant aux taux d’inflation réel, freinant à terme le taux d’investissement à valeur ajoutée et par la déthésaurisation des ménages qui mettent face à la détérioration de leur pouvoir d’achat des montants importants sur le marché, alimentant l’inflation, plaçant leur capital-argent dans l’immobilier, l’achat d’or ou de devises fortes pour se prémunir contre l’inflation.

Quatrièmement, les effets du financement non conventionnel qui ne se manifestent qu’au bout de deux à trois ans. Les gouvernements précédents avaient amendé l’article 45 de la loi sur la monnaie et le crédit en recourant à la planche à billets, sans introduire, comme je l’ai suggéré, l’institutionnalisation dans cette loi, d’un comité de surveillance, composé d’experts indépendants, pour éviter toute dérive. Outre la couverture des besoins du Trésor, le financement non conventionnel était destiné au remboursement de la dette publique interne, notamment les titres de l’Emprunt national pour la croissance, levé en 2016, ainsi que les titres émis en contrepartie du rachat de la dette bancaire de Sonelgaz et ceux émis au profit de Sonatrach, en compensation du différentiel sur les prix des carburants importés et de l’eau dessalée. Sur les 6 556,2 milliards (mds) de dinars mobilisés jusqu’en janvier 2019 par le Trésor public auprès de la Banque d’Algérie, dans le cadre du financement non conventionnel, un reliquat de 610,7 mds de dinars restait à consommer d’ici à la fin 2019.

Après avoir été abandonné en 2020, le recours à la planche à billets a été décidé en 2021 pour suppléer au manque de liquidités, avec une dette publique totale par rapport au PIB de 63,3% en 2021, contre 53,1% en 2020, la dette publique nette totale représentera 60,5%, contre 50,4% pour la même période d’un montant, pour 2021, d’environ 2100 milliards de dinars, environ 16 milliards de dollars, afin d’éviter le recours à l’endettement extérieur. Or les expériences historiques dans le cadre de l’application de la théorie néo keynésienne de relance de la demande globale ( consommation et investissement) à travers l’émission monétaire est applicable à des économies structurées qui ont une économie productive en sous capacités. Or avec une faiblesse de l’offre, cette injection faite pour combler le déficit budgétaire et le versement de salaires sans contreparties productives, résout un problème à court terme mais amplifie la crise à moyen terme, étant inappropriée pour l’Algérie qui souffre de rigidités structurelles (léthargie de l’appareil de production) avec le risque d’une spirale inflationniste incontrôlable comme au Venezuela, première réserve de pétrole dans le monde.(1000% par an).

Cinquièmement, l’inflation est alimentée par la dominance de la sphère informelle; produit des dysfonctionnements des appareils de l’Etat où existent des liens dialectiques entre cette sphère et la logique rentière, avec des situations oligopolistiques de rente. La décision récente, méconnaissant le fonctionnement du secteur agricole, de permettre aux producteurs d’écouler directement leur production est une utopie car n’ayant pas les moyens de financement et de stockage, qui au lieu d’atténuer la hausse des prix l’accélère où dans tous les pays du monde il s’agit de réguler les grossistes. Cette sphère emploie plus de 40% de la population active notamment dans le commerce, les services, certains segments de l’industrie, et l’agriculture.

Le dérapage du dinar par rapport au dollar et à l’euro accélère la sphère informelle, par la méfiance du citoyen vis-à-vis du dinar, amplifiant la sphère informelle où selon la Banque d’Algérie entre 2019/2020, la masse monétaire en dehors du circuit bancaire, a atteint 6140,7 milliards de dinars, soit une hausse de 12,93% par rapport à 2019, le président de la république en mars 2021 ayant annoncé entre 6000/ 10.000 milliards de dinars, entre 33 et 47% du PIB, ayant dénoncé le manque d’informations fiables qui faussent toute prévision.( voir étude réalisée sous ma direction pour l’Institut Français des Relations Internationales IFRI en décembre 2011, réactualisée pour la revue stratégie de l’IMDEP du Ministère de la défense nationale, MDN en octobre 2019 sur le poids de la sphère informelle et ses impacts géostratégiques). Cette sphère aligne le prix des biens sur la cotation de la devise du marché parallèle, pour les produits importés, contrôlant les segments des fruits/légumes, poissons/viandes, textile/cuir et bon nombre d’autres produits importés qui connaissent un déséquilibre offre/demande.

En conclusion, comme je le rappelais déjà en 2013 ( voir mes interviews sur ce sujet à l’Agence France Presse – AFP- 4 août 2013 et à Radio France Internationale 06 août 2013 «l’Algérie et les transferts illicites de capitaux » ), il reste beaucoup à faire pour que nos responsables s’adaptent aux arcanes de la nouvelle économie, où se dessinent d’importants bouleversements géostratégiques mondiaux, croyant que l’on fait des réformes ou que l’on combat la fuite des capitaux à partir de lois, de commissions et de circulaires, ignorant tant les mutations mondiales que la morphologie sociale interne, en perpétuelle évolution. Loin des bureaux climatisés, nos bureaucrates, qui se livrent à des discours d’autosatisfaction, qu’ils aillent faire le marché et roulent avec leurs propres voitures, devant mettre fin à ce carnaval des importations de voitures, pour constater les prix exorbitants des réparations, la voiture n’étant pas un luxe du fait de la déficience des moyens de transport et que la situation économique et sociale est préoccupante. En ce XXIème siècle, une Nation n’étant forte que par son économie et l’adhésion de sa population, avec ses potentialités , et elles sont énormes, peut surmonter la situation actuelle et devenir un pays pivot au niveau de la région méditerranéenne et africaine.

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