[L’apostrophe de Majid Kamil] Après le «sanglot de l’homme blanc»

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Majid Kamil est banquier, ancien diplomate et  passionné de littérature.   Sa chronique “Apostrophe” publiée régulièrement dans Financial Afrik, décortique l’actualité de l’Afrique et du monde à travers les  dernières parutions (livres et essais).


En France, au milieu des années 1980, Pascal Bruckner publie «le sanglot de l’homme blanc», dans lequel il explique qu’il est temps que ‘’l’homme blanc’’ se débarrasse de son ‘’sentiment de culpabilité’’ vis-à-vis du tiers-monde. Dans le même temps, toujours en France, le professeur de droit Mario Betati et le célèbre Dr. Kouchner théorisent le «devoir d’ingérence».

C’est un tournant dans la ‘’pensée politique’’ en France et en Europe. De plus en plus d’intellectuels européens adhèrent àl’idéologie néo-conservatrice, née aux Etats-Unis. Cette idéologie prône la suprématie des valeurs occidentales considérées comme universelles, la lutte contre le communisme et la défense d’Israël.

‘’L’archipel du Goulag’’ d’Alexandre Soljenitsyne et ’’les habits neufs du président Mao’’ de Simon Leys, publiés au milieu des années 1970, avaient ébranlé bien des certitudes chez les intellectuels progressistes.

Venus de la gauche, voire de l’extrême gauche, les néo-conservateurs prétendent combattre le « politiquement correct » (sans le définir), qui empêcherait de nommer librement les choses. Ils se veulent iconoclastes et assument leurs idées réactionnaires. Avec eux, les digues se rompent, la parole se lâchent, principalement vis à vis de l’ancien tiers-monde (africains, arabes, asiatiques). 

Le livre du journaliste français Vincent Hugeux, « tyransd’Afrique » (éditions Perrin. 2021) est imprégné de cette ‘’expression libérée’’, qui permet de dire, avec plus ou moins d’élégance , ce qui était, hier encore, considéré comme choquant. Et, ainsi, de passer un certain nombre de messages.

Pour introduire son propos sur les tyrans africains, l’auteur commence  par rappeler, hors de leur contexte, deux très anciennes déclarations d’Houphouët et de Senghor. Pourquoi ces deux présidents là, qui étaient, chacun peut en convenir, tout sauf des tyrans. Pour confirmer que le despotisme est dans l’ADN des dirigeants politiques africains ? 

Tout ce que l’auteur raconte dans le livre sur les despotes africains , est réel. Mais pourquoi le faire sur ce ton ? En effet, on est plus proche d’un SAS de Gérard de Villiers que d’uneanalyse politique. Aucun cliché ne nous est épargné.

Bangui est la «capitale de l’Oubangui-Chari – en clair, de la future République Centrafricaine, ou RCA», un état «failli de naissance».

A chaque fois, comme chez Gérard de Villiers, il y a un paragraphe sur la vie sexuel du despote. Bokassa est un copulateur compulsif, qui collectionne les femmes, surtout étrangères évidemment. Son fils, Charles, est le  «N°15 de la fratrie», est-il précisé.

Même le commentaire politique n’échappe pas au cliché. Ainsi, l’auteur écrit que «la France râle, rechigne, tance, admoneste, mais finit toujours par régler la note, combler le déficit, renflouer la pirogue» (c’est moi qui souligne). Que de condescendance !! Notons qu’un peu plus loin dans le livre, l’auteur parle de  «rafiot», à propos du Gabon.

Ceci également : «[le despote] l’a compris d’emblée : on peut fort bien menacer du poing droit l’hydre néocolonialiste, posture électoralement payante, et, quand le besoin s’en fait sentir, tendre la main gauche pour quémander son dû » (c’est encore moi qui souligne). L’oxymore comme message subliminal ? Pauvre «hydre néocolonialiste», tout d’un coup bien sympathique, face à ce despote qui vient, la main tendue (détail intéressant), lui «quémander son dû». Il ne vient pas «exiger son du», ou «quémander une aide», non, il vient «quémander son dû». On imagine la malheureuse «hydre», affligée une fois de plus par tant d’incohérence, se résignant à payer. Comment ne pas compatir pour la Corrèze, face à ce Zambèze.

Parlant du tyran ougandais, Vincent Hugeux écrit : «son patronyme même flatte l’inconscient raciste. Idi Amin Dada….Un nom d’antihéros de comptine enfantine. Y a bon banania ; y a méchant Amin Dada». Il fallait y penser ! Convenons que c’est, pour le moins, douteux. Quelle comptine ? Pour quels enfants ? Nul doute qu’en Ouganda, si le personnage Amin Dada effrayait par sa cruauté, son patronyme ne posait aucun problème.

Idem lorsque l’auteur cite le nom de la ministre des Affaires étrangères ougandaise, «Elizabeth Bagaya de Toro», il ne peut s’empêcher d’ajouter «tel est son nom». « Oui, et alors ? », a-t-on envie de lui rétorquer.

Mobutu qui a décidé de changer de prénom et de s’appeler Sessé Séko, au lieu de Joseph-Désiré ? Commentaire ironique de l’auteur sur «l’impératif d’authenticité». Comme si l’authenticité était ridicule.

Eyadema est qualifié de «togolais polygame». Avec, bien évidemment, un rappel de ses frasques sexuelles (innombrables femmes et multitude d’enfants). Qui écrirait ainsi sur Pol Pot, ou Hitler ? Dans le livre de Hugeux, l’anecdotique, style «y’a bon banania», l’emporte largement sur l’analyse politique. 

Même s’il constate que «sous toutes les latitudes, hier comme aujourd’hui, l’enracinement des usages démocratiques requiert un long apprentissage, l’émergence de chefs de file intègres et de corps intermédiaires fonctionnels», l’essentiel du propos est, délibérément, dans le sensationnel.   

Rien de surprenant qu’il ne comprenne pas que de «futures étoiles de l’intelligentsia africaine (………) vouent un culte fervent à quelques-uns des fossoyeurs des valeurs qu’ils professent». Ces ‘’futures étoiles’’ savent, elles, mettre l’histoire en perspective. Elles ont compris que les acteurs de la décolonisation, «héros d’un tiers monde en gestation, (…) furent d’avantage des libérateurs que des bâtisseurs d’Etat »(Bertrand Badie. ‘’Quand le sud réinvente le monde’’. Ed la Découverte).

Ces jeunes n’oublient pas que Sékou Touré, Kwame Nkrumah, ou Robert Mugabe, furent d’abord des libérateurs, même s’ils ont sombré ensuite (en partie sous les coups de boutoir des anciennes ‘’métropoles’’). Soit dit en passant, ceux-là n’eurent ni floppée d’épouses, ni ribambelles d’enfants. Comme quoi………. 

Il ne s’agit nullement ici de chercher des circonstances atténuantes à Amin Dada ou à Bokassa. Mais de dire que, lorsqu’on écrit, surtout sur des sujets politiques, la forme compte autant que le fond. La forme, ici, véhicule des idées reçues, renforcent des clichés, et confortent finalement le sentiment de l’indispensable ‘’mission (civilisatrice ?)’’, pour accompagner ‘’ces gens-là’’.

Rappelons ce qu’écrivait, en 2016, l’économiste et chercheur sénégalais Felwine Sarr : « aborder une pensée portant sur le continent africain est une tâche ardue tant sont tenaces poncifs, clichés, et pseudo certitudes qui, comme un halo de brume, nimbent sa réalité » (Afrotopia. Ed. Philippe Rey). 

Le problème c’est que le contraire du politiquement correct, c’est le politiquement incorrect. Tout bêtement. 

De leur côté, Antoine Glaser et Pascal Airault viennent de publier « le piège africain de Macron » (éd. Fayard. 2021). 

Les auteurs rappellent qu’Emmanuel Macron, au moment où il entre en fonction, « n’est pas un grand connaisseur des questions de défense ». Et encore moins de l’Afrique. Et puis il y a son tempérament impulsif, qui lui est beaucoup reproché et que résume assez bien sa réaction face à un activiste camerounais qui l’interpelle lors d’un salon de l’agriculture à Paris.

Un président ne devrait pas dire ça !! Le chef de l’Etat français sera obligé de s’excuser auprès de Paul Biya, son homologue camerounais. Cet incident est intéressant pour ce qu’il ne dit pas : moins on peut agir, plus on parle fort.

«Emmanuel Macron peut il réellement conditionner ses relations avec ces présidents [africains] à des critères démocratiques ? » s’interrogent les auteurs. « Pas vraiment. Le drapeau de la realpolitik flotte d’autant plus haut que la France perd de l’influence sur le continent » répondent-ils. Qui plus est, le président français semble « apprécier personnellement les hommes forts du continent à la tête de puissants pays ». Telle est la réalité qui n’est pas dite.

Le sujet principal du livre c’est la ‘’crise du Sahel’’. « Les militaires eux-mêmes ne cessent de répéter que, sans accord politique solide et présence administrative sur l’ensemble du pays, ils sont là pour mille ans ».  

Hier l’Indochine, l’Algérie, Suez, aujourd’hui le Mali/Sahel. Je me suis souvent demandé pourquoi la France ne tiraient pas de leçons de son histoire militaire. Ecrites par d’autres (qui n’ont pas leur expertise) les affirmations qui suivent, de Glaser et Airault, passeraient pour du complotisme : « l’engagement militaire et diplomatique en Afrique justifie encore le siège de la France comme membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU ». Ils ajoutent « depuis longtemps les opérations extérieures (…..) sont un élément clé des recruteurs pour convaincre les nouveaux engagés ». Et de citer un historien des armées, « ça fait bouillir la marmite ».  

Le chef d’état-major des armées françaises, le général Lecointre, souligne quant à lui que l’engagement militaire se justifie «pour le rodage des équipements et l’entrainement de la troupe.

Les deux auteurs enfoncent le clou. Ils rapportent ce propos d’un spécialiste, « le Sahel est un laboratoire grandeur nature pour nos armées », « depuis des années elles n’avaient pas eu de champs d’action aussi large ». 

Aminata Traoré et Boubacar Boris Diop ont été cloués au pilori par les autorités françaises de l’époque, parce qu’ils pointaient les contradictions de l’intervention au Mali. Reliser « la gloire des imposteurs » (éd. Philippe Rey 2014) ou simplement certaines de leurs interviews d’alors(« l’Humanité 29 Avril 2014). Ce proverbe malien, cité par Aminata Traoré, résume tout, « on ne peut pas raser la tête de quelqu’un en son absence ».

Dans « Hollande l’Africain » (éd. La découverte 2015),Christophe Boisbouvier raconte les débats au sein de l’appareil d’Etat français à propos de l’intervention française au Mali. Toutes les discussions étaient centrées sur la forme del’intervention. Frappes aériennes ? Interventions au sol ? Quid du volet politique ? Personne ne semblait s’en soucier ? Boisbouvier cite un extrait d’une tribune du professeur Bertrand Badie, publiée dans le journal ‘’le Monde’’, le 24 janvier 2013. « Qui s’est inquiété des échecs de la construction du politique en Afrique ? Qui, au contraire n’a pas encouragé ses faiblesses pour continuer à dominer ? ». 

Elargir le débat ? Comprendre les causes ? Les décideurs n’en ont cure, ou ne veulent pas s’y engager, se condamnant ainsi à commettre des erreurs qui ne pouvaient que profiter aux adversaires  qu’ils veulent combattre. Même aux Etas Unis, le débat sur l’intervention au Mali, est resté technique, comme on peut le constater à la lecture des mémoires de Barak Obama. 

Glaser et Airault notent que les internautes maliens pointent « la faute originelle », à savoir l’implosion de la Libye, qui a « accéléré la diffusion du terrorisme dans toute la région ». 

John Brenan, directeur de la CIA du temps de Barak Obama ne dit pas autre chose dans ses mémoires : « non je n’étais pas en faveur du régime Kadhafi (………), en réalité je craignais surtout que la campagne de bombardement envisagée n’aboutisse à un effondrement total du gouvernement et de ses forces de sécurité, qui inaugureraient une période prolongée de chaos politique et d’effusion de sang qui contribuerait à renforcer, à l’échelle de la région, la position des groupes islamistes extrémistes violents ». Et d’ajouter « je doutais que les européens soient prêts ou capables de tenir leur promesse consistant à reconstruire la Libye par la suite ». (« Diriger la CIA ». Talents éditions. 2021).  

Dans l’interview donnée à Glaser et Airault, et publiée en dernière partie de leur livre, le président Macron parle de ses lectures. Il cite Gide, Kourouma, Camus. L’auteur du «voyage au Congo», observant l’état actuel des relations entre la France et l’Afrique, ajouterait certainement un nouveau chapitre à ses critiques d’hier. Pour ce qui est de Camus, à un livre comme «l’étranger», et à ses publications sur la guerre d’Algérie, on peut préférer les écrits de Sartre.

Puis-je, président Macron, vous recommander la lecture d’André Brink, d’Allen Patton ou de Breyten Breytenbach ?

Emmanuel Macron se flatte de sa franchise qui « a beaucoup déstabilisé [ses] homologues africains ». Mais un président peut il se permettre de s’exprimer comme il l’entend ? dire par exemple à 5 chefs d’Etat musulmans, représentant des peuples très majoritairement musulmans, « Incha’Allah, c’est pas ma tasse de thé » ?

L’affirmation, sur la scène internationale de la Chine, de la Russie, de la Turquie, ainsi que les exigences, de plus en plus affirmées, des opinions africaines, obligent les pays occidentaux à réviser profondément leur pensée stratégique. 

« L’orgueil est allergique à la raison. Quand on a dominé des peuples, on s’oublie sur son nuage. Mais qu’a-t-on dominé au juste ? Pour aboutir à quoi ? En fin de compte, le pouvoir est une méprise : on croit savoir et l’on s’aperçoit qu’on a tout faux » (Yasmina Khadra ; ‘’La dernière nuit du Rais » » Ed. Julliard 2015).

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