[Tribune] Pour une nouvelle doctrine de l’aide publique au développement

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Guy Gweth

Par Guy Gweth

On avait commencé à croire que l’émergence de l’Afrique serait irréversible. Et puis 2020 est venue mettre à nu ses fragilités. Entre pandémie, récession, montée du terrorisme et retour des militaires au pouvoir, la vague des troisièmes mandats présidentiels est apparue comme symbolique d’un recul de dix ans. Devant l’urgence, le continent a besoin d’une aide au développement repensée. Ce plaidoyer ne vise pas à faire le procès de l’aide publique au développement (APD).

De nombreux travaux mettent déjà en évidence des vices tels que le gonflement des coûts de transaction au titre de frais administratifs et de coordination ou des dépenses qui ne contribuent, ni à la lutte contre la pauvreté, ni à l’amélioration des conditions de vie des populations visées. Mais lorsqu’on sait qu’en plus de ce qui précède, une part importante de l’APD intègre la prise en charge des demandeurs d’asile dans les pays du Nord, durant les douze premiers mois de leur séjour, il est permis de s’interroger sur la cible idoine de cette aide publique. Et il n’y a guère de génie à reconnaitre qu’une aide plus constructive et mieux coordonnée serait décisive pour le continent africain.

Un puissant révélateur de carences

Avant de s’achever, 2020, année du soixantenaire des indépendances, a pris le soin de placer le continent africain devant ses propres contradictions. A l’intérieur, la rupture entre le peuple et la classe dirigeante est manifeste. L’ascenseur social est grippé et le juge impuissant. Globalement, la jeunesse urbaine a choisi le virtuel comme défouloir, flattée par la mise en scène de quelques réussites sur internet, tentée par l’exode, guettée par des groupes radicaux. Exposée à la corruption et à la violence, la société civile, comme les médias, semble se mirer dans les yeux des gouvernants. A l’extérieur, le racisme sévit aux quatre coins de la planète tel un reproche collectif. Au milieu, la Covid-19 apparaît comme un puissant révélateur des carences dans de nombreux Etats que la mode des mandats présidentiels à vie a achevé d’aggraver. En moins d’une année, l’Afrique semble avoir reculé de dix ans. Malgré l’aide extérieure.

La question qui continue de fâcher…

En 2009, Dambisa Moyo a publié “L’Aide fatale”. Les ravages d’une aide inutile et de nouvelles solutions pour l’Afrique, ouvrage dans lequel elle documentait les effets pervers de l’aide au développement sous sa forme (encore) actuelle. Ancienne de Goldman Sachs et de la Banque mondiale, l’analyste zambienne dénonçait notamment la relation de dépendance des destinataires à l’égard des donateurs et plaidait pour une fin rapide de l’aide internationale non urgente. Son appel à l’Afrique en vue de prendre son destin en main et à adopter des politiques propices au développement est, jusqu’ici, resté sans effet. Et pour cause…Dix-huit ans plus tôt, la Franco-Sénégalaise Axelle Kabou avait eu le courage de poser la question qui continue de fâcher sur le continent noir : «et si l’Afrique refusait le développement?».

Choisir, entre deux maux, le moindre

La grille de lecture de l’intelligence économique africaine coïncide avec le vocabulaire des radicaux de gauche en tant qu’elle regarde l’aide comme un instrument de soft power des pays industrialisés sur les pays pauvres. Il n’y a donc aucune naïveté sur le fait que la coopération sert prioritairement les intérêts des pays donateurs et leurs firmes multinationales. Mais il est ici question de choisir, entre deux maux, le moindre. Ce choix oppose opportunément aux thèses néolibérales et populistes l’idée qu’une aide en faveur d’une meilleure gouvernance contribue prioritairement à lutter contre les effets pervers de la mauvaise gouvernance que sont, entre autres, les flux migratoires dans les pays riches et une main d’œuvre pour les groupes terroristes. Cette nouvelle aide ne correspond pas à un acte de charité, mais de coresponsabilité.

Adopter une nouvelle grammaire de l’aide

Le droit d’asile qui permettait jadis d’assurer protection à des leaders d’opinion, à des artistes ostracisés ou des personnes réellement menacées par la guerre, des traitements cruels, inhumains ou dégradants, est désormais surexploité par le crime organisé et des passagers clandestins. Cette situation qui fait le lit de certains extrémismes peut être minimisée si les ressources allouées à la coopération sont prioritairement dirigées vers la mise en place des institutions justes et le renforcement de l’Etat de droit. A l’instar de l’indice Doing Business (dans sa version améliorée), des «Prix Nobel» de la démocratie et de la gouvernance doivent émerger et monter en influence pour consacrer une nouvelle grammaire de l’aide publique au continent.

L’Etat de droit est une urgence qui fait droit

Les idéalistes de l’action humanitaire n’entendent pas, comme le professeur de droit Siméon Ombiono, que « lorsque le malade aime sa maladie, il faut le laisser mourir. » De là sont nés le devoir d’ingérence et le sans-frontiérisme. Sauf à abandonner les populations sinistrées dans le cycle de l’industrie humanitaire, le renforcement de l’Etat de droit est une urgence qui fait droit. Au rang des enjeux, pour le continent et la planète, une jeunesse qui n’a de cesse de croitre et de gronder. En 2000, près de 15% des Africains avaient moins de 24 ans. Ils sont 60% au premier semestre 2020. Parmi eux, 7/10 sont dépendants des adultes actifs à hauteur de 80%. Il faut avoir à l’esprit qu’à l’horizon 2050, ce sont 35% des jeunes dans le monde qui seront Africains.

En 60 ans d’indépendance, l’Afrique a vu l’arrivée au pouvoir de jeunes, de femmes, d’artistes, de sportifs, de militaires, d’opposants politiques et même d’intellectuels issus de diaspora, malgré les tendances lourdes. Si 2020 a révélé une mise à jour des fragilités du continent noir, c’est que le problème ne réside pas dans la qualité des individus, mais bien dans la fragilité du contrat social et des institutions qui l’incarnent. Or si chaque peuple est parent et complice de sa propre trajectoire, une aide adéquate peut contribuer à une écriture plus heureuse de l’histoire commune de l’humanité.


A propos de l’auteur

Guy Gweth est responsable du programme Doing Business in Africa à Centrale Supelec et à l’EMLyon Business School depuis 2012. Il a été professeur à l’Ecole de guerre économique de Paris, à l’Institut des hautes études de défense nationale français, à la BGFI business school de Libreville et à l’université de Reims. Président du Centre africain de veille et d’intelligence économique (CAVIE), il est le fondateur de Knowdys Consulting Group (KCG).

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